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Tonalité


 

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C'était une intime désolation, que de comprendre qu'elle attendait les quelques minutes de ton appel, tous les deux ou trois jours, pour t'entretenir du futur repas du soir, de la promenade de l'après-midi (à venir, ou faite, selon l'heure) et de la météo, la tremblante iconographie des nuages que toi, si loin, tu imaginais, sur laquelle tu brodais, pour entendre finalement les anfractuosités de son ennui, celui des instants agglomérés en longues heures faites des profils des passants derrière la fenêtre, de la fragilité des frondaisons au vent, et du silence de l'appartement, de ce silence insoluble.

Tu ne précisais jamais le moment de ta venue, pour qu'elle ne fût ni inquiète ni déçue. Tu essayais de la surprendre, en douceur, comme si tu avais pu déposer, sur les divers meubles, des petits bouts de papier qu'elle aurait découverts, et lus, d'un sourire touché.

Mais, par tout ce rite aléatoire, tu sentais progressivement, dans sa voix, dans la répétition des histoires et le refus même d'insister -sa façon d'être presque toujours celle qui raccrochait en premier-, la frayeur muette de ce que tu ne voyais pas, de ce que tu ne pouvais voir, et qu'elle vivait, désormais, -ce veuvage de mots-, dont ton appel, toujours trop court, la tirait pour mieux l'y faire retourner.

Et de cette affreuse souffrance, basse continue du temps, tu en mesuras l'étendue la semaine où, aphone complète, tu ne pus partager vos banalités, et qu'elle crut que tu lui en voulais, d'un mot mal compris, d'une phrase maladroite, comme si elle avait encore la force de vouloir te blesser.

Quoique oui, ces banalités te blessaient d'une manière que tu ne pouvais pas expliquer, à personne, parce qu'on t'aurait dit que tu coupais les cheveux en quatre, qu'il te fallait d'abord penser à sa voix émue qui t'accueillait, que c'était l'aimer, d'abord, l'aimer, que de tenir ce fil, ténu, jusqu'à ce qu'il ne puisse en être qu'autrement...


Photo : Claudine Laine

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