usual suspects

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

nouvelles

  • Vestiaire

    Il avait choisi de vivre dans une impasse. Ce n'était pas une question de confort, un goût assez plausible pour la tranquillité ; il s'agissait d'être lucide. Sa demeure était au fond de la rue. Elle était celle que l'on voyait quand on s'engageait dans la voie Maurice-Corbier. Il s'amusait que la dénomination même ne rende pas compte de la configuration. Il y a ainsi des mystères : un écart entre le mot et la chose.

    Il avait toujours l'impression que sa maison l'attendait, qu'elle était la fin de toute l'attention, et quand derrière ses rideaux il observait les habituels et les occasionnels marcher sur le haut du pavé (les voitures chevauchaient les trottoirs à droite et à gauche, très réduits), il imaginait qu'on le prenait pour un obsédé de l'espionnage et du ragot.

    Mais avec qui aurait-il bavardé de ce qu'il voyait ? Il vivait seul, n'avait pas d'amis, et s'en tenait au strict nécessaire dans les relations de voisinage.

    Il avait choisi une impasse, parce qu'il n'aurait aucun moyen d'échapper à ceux qui lui en voulaient, et qu'il n'avait plus envie, après toutes ces années, de faire le moindre effort, pas même un ultime, pour fuir.

  • Le beau parieur

     

     

    IMG_5409.JPG

     

    Les chemins ne se croisent jamais mais ils viennent à la rencontre du voyageur. Et toi, tu es attentif au croisement devant lequel tu te trouves. Tu aimes ce hasard déroutant d'histoires : parfois une chevauchée picaresque, parfois une comptine...

    Tu remplis la perspective délacée des axes, selon une grâce divinatoire et défaillante. Vers ici est l'aventure, la cadence avancée de la menace ou l'irritable suspicion du décor. Vers là tu paries pour le silence et la trace lente qui file vers la mer.

    Tu croises des chemins : ce sont les tissus de ton quotidien et ceux des grands desseins. Tu aimes leur imprécision bombée, les nids de poule, les beaux rapiéçages goudronnés quand il a plu, la grâce du talus incertain qui sait ménager des ornières.

    Au croisement, ni droite, ni gauche : à l'orientation bornée tu substitues ton intuition aisément défaite par la gravité de tes pas fatigués, mais tu conjures la faute par avance d'un amour pour ce que tu aurais pu ne jamais connaître.

    Tu ne fais pas à ta guise. La main si grande des chemins dont tu ne peux discerner l'inventivité (tu le pressens. Elle imprègne la géographie de ta précarité), te délivre sa bénédiction. Tu le sais et tu t'obstines.

     

    Photo : Roger Ragonneau

  • Da capo

    C'est la fragile abondance du rire de l'enfant. Il mélange encore les mots et les couleurs, répond vite à l'attention du monde, et s'obstine à vouloir arracher un carreau du dallage. Rien ne lui résiste vraiment, et quand il sent qu'il n'aura pas le dernier mot, il retrousse chemin vers son babil. Tu cours après lui, tu le retiens de la manche, mais il a toujours ce temps d'avance qui le rend si mystérieux...

    Il n'a pas l'effroi qu'on lui suppose, pas même la pusillanimité qui accompagne ta raison. 

  • Fantôme

    Non mais, imagine ce qu'il a vécu, ce pauvre Scotty Moore, d'avoir été le guitariste d'Elvis Presley, non pas du vivant du King, mais depuis qu'il est mort, je parle d'Elvis, évidemment ; et sans cesse, dès qu'on savait qui il était, le guitariste du King, imagine, on venait lui en parler, lui demander comment c'était, s'il était facile, ou bien que cela devait être fascinant de connaître un homme aussi extraordinaire qu'Elvis, avec sa voix, entre rock et crooner, surtout vers la fin, le crooner ; et son déhanchement diabolique qui lui valait des sermons enflammés de certains prêtres ; imagine, il devait en avoir à raconter, des anecdotes, sur les bringues, les filles, les idées de chansons, des anecdotes, juste une, une petite, une plutôt marrante, ou alors un peu salace. Et lui, là-dedans ? Pas grand chose, rien qui intéresse vraiment les gens, dès qu'ils savaient qui il avait côtoyé. Un rôle de témoin, et c'est tout.

  • La Chambre d'Ostende

    Toujours, avec une régularité qu’il n’avait jamais essayé de formaliser, parce qu’en y associant une évaluation chiffrée, il aurait eu l’impression de perdre une  part du mystère, ou, plus encore, de pouvoir l’estimer, le prévoir, l’anticiper, toutes ces activités comptables pour lesquelles il avait le plus grand mépris, toujours, dans les chambres d’hôtel que le hasard, le goût et la nécessité lui avaient fait fréquenter, il avait trouvé des souvenirs du voyageur (ou voyageuse) précédent, ce qui aurait pu le rendre médisant sur le soin des personnels hôteliers, jusqu’à en faire un de ces billets d’humeur pour quoi, entre autres, il était connu et apprécié.

    Mais bien loin d’y trouver à redire, il avait considéré que ce serait là matière à une nouvelle, nouvelle qui n’avait pas (encore) vu le jour, et qui, sans doute, resterait lettre morte. La première fois que la vie lui avait laissé un souvenir anonyme, il n’y avait pas prêté attention. Il ne s’en était souvenu qu’à l’occasion de la deuxième mésaventure, et sans aucun doute, parce que celle-ci avait pris une tournure singulière. La première histoire était un classique, sans grande valeur symbolique. Un homme, mais plus vraisemblablement une femme, si l’on devait miser sur les préférences féminines pour les mélanges exotiques, avait laissé son gel douche. Coco-vanille. Il avait vingt ans ; c’était à Cambo-les-Bains, le jour où il avait visité l’Arnaga. Il ne pouvait même pas s’en servir. Il avait l’épiderme fragile et ne se lavait qu’au savon de Marseille, sous peine de fleurir de tous les eczémas de la terre. Il jeta la bouteille dans la poubelle et n’y pensa plus.

    Durant ses près de cinquante années d’errance hôtelière, on lui laissa trois montres (dans des tiroirs), des peignes, des brosses, des journaux, quinze livres (avec Le Bel Eté de Pavese en seul doublon, à Gênes, en version originale, à Roscoff, en version française), deux soutiens-gorge (un Aubade et un Tati, pour faire bonne mesure), des lunettes de soleil, des préservatifs, une bible (à tous les coups, un Mormon qui voulait essaimer), des bagues, le plus souvent fantaisie, une chaussette (derrière un radian, à Bergen, en plein hiver : il attendait mieux de la si renommée propreté nordique). Mais dans cette énumération, incomplète et éclectique, rien ne pouvait égaler sa deuxième expérience.

    Une bonne année avait passé depuis l'histoire de Cambo. Il s’était décidé à faire le tour de la Flandre pour un projet de documentaire de fin d’études avec son ami Ferreira. Il partit donc à Amsterdam, où les canaux, l’ambiance ambiguë et soupçonneuse, sous des airs de liberté, le Rijk le déçurent. Il sauva la seule maison de Rembrandt et les gravures sublimement crues, de la femme qui pisse, par exemple, dont il ramena une reproduction pour toujours accrochée dans son bureau. Il fit une escapade à Haarlem, pour voir l’orgue sur lequel avaient joué Mozart, Haendel et Mendelssohn. C’était aussi pour lui une façon de souvenir à jamais d’un poème d’Aloysius Bertrand, que venait de lui faire découvrir Karine. Il l’aima : elle non, ou du moins pas comme il l’espérait, et il lui resta un goût toujours mélancolique du baroque, qu’elle jouait dans un ensemble de bon niveau, rêvant, elle comme les autres, d’égaler un jour la Petite Bande de Sigiswald Kuijken (mais cela ne fut qu’un rêve…). Ensuite, il fila à Anvers, qu’il apprécia pour son désordre, ses pavés pluvieux et une certaine forme d’ennui un peu facile. Bruges, c’était Memling et Rodenbach : du prévisible. Il était atteint d’un agacement épais et sournois. Alors, plutôt que d’aller à Bruxelles où l’attendait une vieille cousine, il prétexta le décès d’un condisciple pour annuler l’invitation et préféra écouter le bavardage d’une Autrichienne rencontrée dans une gare routière, qui lui vanta la laideur cinématographique d’Ostende.

    Il ne connaissait pas cette ville. Pas même la chanson de Ferré (ce fut pour le retour). Il y arriva en début d’après-midi, sous un ciel nuageux classique, mais avec des pans de bleu passé délicats. Il déambula jusqu’au port. La ville était éteinte. On était dimanche. Il lui resta éternellement la gravité saumâtre d’une journée molle et maritime. Nulle part il ne retrouva cette même ambiance : ni à Southampton, ni à Gijon, pourtant visité en plein février, ni à Cork, ni même à Brest.

    Il vit des navires de belle taille. Il s’imagina marin. Marine marchande. Hambourg, Conakry, Valparaiso, Gênes, Buenos Aires, Hong-Kong, Cadix. Il avait l’esprit fertile. Pour l’heure, à Ostende, le soir tombait brusquement, la brume s’installait. Avril était tout à coup froid, hostile. Il fallait trouver un abri, ce qui ne fut pas difficile. Le premier hôtel lui sembla crasseux ; il rebroussa chemin. Le second fut le bon.  's-Hertogenbosch Hostel, tenu par une jeune qui parlait un anglais rudimentaire, avec un accent à couper au couteau. Le prix était modique et la basse saison lui laissait l’embarras du choix. Il voulut la 15, son chiffre préféré. La chambre donnait sur une petite place où clignotait le néon bleu et vert d’un café. Tout était calme. L’endroit pouvait, paradoxalement, faire rêver, à l’inverse des Hilton et des Marriott qu’il eut plus tard l’opportunité de fréquenter, ou même des trois étoiles qui, voulant faire genre, n’en ont justement aucun. On aurait hésité entre le bric-à-brac d’un grenier, l’héritage capharnaüm d’une vieille grand-mère, ou le signe plus probable d’un impossible renouvellement parce que les affaires étaient bancales. L’armoire et la table de chevet étaient en formica, le lit une structure en fer grinçant, mais la literie était correcte. Quant aux rideaux, ils n’échappaient pas à l’imparable dentelle dont Bruges, déjà si loin dans son esprit, s’enorgueillissait. L’éclairage à moitié flou et trop faible salissait plus encore qu’il ne l’était papier peint jaune, avec des médaillons crème en motifs.

    Il ressortit, trouva un fish and chips au coin d’une rue proche, l’engloutit en l’accompagnant d’une bière bas de gamme et rentra. Il était épuisé. Il s’effondra sur son lit, il n’était pas dix heures. Il dormit jusqu’au milieu de la nuit quand, transi de froid, il se fourra sous les draps, mais rien n’y fit. La couverture était trop fine. Il sentait qu’il avait de la fièvre. Il ouvrit l’armoire et trouva deux autres couvertures, plus épaisses, qui feraient l’affaire. Il évita celle qui était au-dessus parce qu’il remarqua une tache marron clair peu ragoûtante. Il tira la seconde, la déplia et un papier tomba. Il vit aussitôt que c’était un document officiel. Il le ramassa. Une carte d’identité. Un homme châtain très clair, 1m80, vingt-sept ans, né à Roletto. Un Italien, répondant au nom étrange d’Ady Mannhauser, ce qui ne faisait pas très italien dans son esprit, à moins que ce ne soit un transalpin aux origines germaniques.

    Il resta une partie de la nuit à tripoter la pièce d’identité, la considérant dans tous les sens pour discerner s’il s’agissait d’un faux, ou d’une carte authentique, exercice un peu grotesque puisqu’il n’était pas vraiment expert en la matière. Il opta jusqu’à l’aube pour la falsification et une dissimulation dans les couvertures pour une raison qui ne sautait pas aux yeux. Il n’était pas nécessaire de chercher plus avant, et surtout, il ne fallait pas se mêler d’une affaire qui pouvait être douteuse. Il nota dans un carnet tous les renseignements du document hypothétiquement officiel, replia la couverture et y glissa l’énigme comme si rien ne s’était pas passé.

    Il n’essaya même pas de cuisiner la si fameuse blonde de l’accueil pour savoir si un éventuel Mannhauser avait séjourné dans les lieux. Il resta deux jours à Ostende, constata qu’on n’avait pas touché aux couvertures et juste avant de quitter la chambre il vérifia que le document administratif était encore à sa place.

    Il ne mena pas donc son enquête à proprement parler, parce que cela lui aurait pris trop de temps et qu’il ne savait pas vraiment comment s’y prendre. Il envisagea plutôt une manière détournée et lorsqu’il eut atteint un succès littéraire assez conséquent, on vit apparaître comme personnage récurrent de ses nouvelles un Ady Mannhauser jamais décrit, dont les occupations macabres en firent une figure dont ses plus fervents admirateurs aimaient lui parler dans le courrier qu’ils lui envoyaient. On le retrouve dans un roman (en second rôle), La Côte, et dans trois nouvelles : Les Orchidées, L’heure du coucher et L’historique des civilités (réunies dans le recueil intitulé Le Chemin de halage). Il espéra pendant longtemps qu’un matin une voix mystérieuse le contacterait pour lui en dire plus sur l’homme d’Ostende, que peut-être même celui-ci apparaîtrait, puisqu’il avait bien une réalité attestée par le papier d’identité, ou, pire : qu’on lui enverrait un courrier menaçant en lui demandant de ne plus jamais écrire sur le sieur Ady.

    Mais rien ne vint. Pas un signe, pas une ligne, pas un danger. Et c’était fort curieux, lorsqu’on l’invita pour parler de ses livres, d’évoquer ce personnage, parmi les autres, d’entendre des critiques, des journalistes en parler avec tout le détachement qui sied à celui pour lequel l’histoire n’est qu’une fiction et un nom un subterfuge pour accrocher le lecteur. Il pouvait s’épancher sur n’importe lequel (et parmi les plus fameux il avait pioché dans ses connaissances. Certaines greluches étaient de ses proches, certains vaniteux ou d’autres, médiocres et irascibles, aussi), mais concernant Ady Mannhauser il éprouvait plus qu’une gêne, une angoisse, comme s’il avait déterré un mort et qu’on lui demandait des nouvelles du cadavre.

    Il voyagea beaucoup et un jour, la soixantaine largement passée, alors qu’il venait de quitter Sestrière et la belle maison de son ami Bastien, filant tranquillement pour revoir Turin, il aperçut sur sa droite le panneau indiquant la localité de Roletto. Il se gara devant un bistrot de bord de route, y découvrit une Tre Fontane à l’eucalyptus rafraîchissante et pendant deux heures hésita sur la marche à suivre. En fait, il choisit une voie moyenne, c’est-à-dire infiniment médiocre et vaine. Il traversa Roletto, dans un sens puis dans l’autre, sans s’arrêter, comme s’il y avait eu quelque chose à voir : un monument, un vestige, une curiosité, sans nécessiter de s’y arrêter. Il faisait chaud, la nature était épanouie. Il avait parfois écrit des choses terribles. On se demandait où il allait chercher de telles images mais là, à son tour, il se trouvait écrasé par le nom de la bourgade, par la banalité de ce qu’il pouvait voir et du mystère incertain qu’il pourrait y trouver.

    Et comme une fuite en appelle souvent une autre, il retourna à Ostende, rechercha l’hôtel mais il n’existait plus, bien sûr. Il n’allait pas plus loin dans son enquête, quoique ce mot soit très excessif.

    Le visage d’Ady Mannhauser, si toutefois cette identité correspondait à cet individu, restait très net dans sa mémoire et en buvant sa Kwak à la terrasse de l’autre côté de la rue où jadis il l’avait rencontré, il sentit un grand vide. Pas de la tristesse, ni de la nostalgie, mais le sentiment grave d’être passé à côté de ce qu’il aurait dû faire, de n’avoir été qu’un ridicule exploitant du hasard, de s’être abandonné à ce penchant disgracieux du confort, de l’aventure simulée, et de l’écriture facile. Dans le fond, Ady Mannhauser était l’homme dans lequel son miroir était terni. Beaucoup de ceux qui l’avaient approché, presque tous en fait, ne pouvaient prétendre l’avoir percé ainsi. Il sortit de son sac un cahier où il écrivit, à la date du jour, tout l’après-midi, sans ratures ou presque, un semblant de roman, ou de nouvelle, intitulé Ante Meridiem, œuvre inachevée qu’il ne retoucha pas, en attestent les commentaires éclairants de Pierre Leroy, qui en assura la publication dans la revue Ulysse, un an après son décès, nouvelle qui raconte comment un écrivain connu n’est que la figure publique d’un mystérieux auteur qu’il ne connaît que sous un nom fictif, Ady Mannhauser. Le texte s’arrête alors qu’ils doivent enfin se rencontrer, à la gare d’Ostende. « Il regarda sa montre, nettoya ses lunettes fumées et il ».

     

  • Les Corps plastiques (prologue)

    Le bleu du ciel, le jour, et le feu morne des étoiles, la nuit, depuis si longtemps, que nul ne faisait plus de commentaires sur les temps à venir.

    Finies, les heures suspectes et frileuses du petit matin. Tout était lissé d'une chaleur qui n'étouffait pas, qui ne pesait pas (comme celle des orages que l'on peut connaître dans des pays lointains, pays de sueur, chemises étreintes, comme un mouchoir. Pas ici.). Plutôt la gaze invisible d'un four céleste.

    Mon voisin du deuxième, un vieil homme jadis maître d'hôtel dans un grand établissement de Bath (quelle ironie...) et qui m'avait pris en sympathie, quand nous nous croisions dans le hall d'entrée, voyait, disait-il, sa dernière heure arriver. Son regard maudissait les octogénaires nécrologiques, sans parler des plus jeunes (dix ou quinze ans de moins que lui) comme des oiseaux de mauvaise augure. Si l'on avait maintenu, ajoutait-il, l'usage des grandes draperies noires à l'entrée des immeubles endeuillés, quel spectacle c'eût été dans certains quartiers...

    Il n'y avait plus de veille, plus de sommeil, mais l'accommodement éreinté de chacun, selon ses forces et ses moyens.

    Ce n'était pas la première fois mais cette canicule (quand le chien finit par nous mordre) avait pour elle une remarquable constance.

    Les autorités taisaient le nombre des victimes (mais j'avais mes sources). On commençait à recourir à du matériel frigorifique d'appoint et certaines chambres peu utilisées voyaient leur vide soudain comblé. On placerait bientôt des forces de police pour empêcher les pilleurs de cadavres, les amateurs de dents en or, les trafiquants en tout genre (organes ou photos sordides) de sévir. Dans certaines zones industrielles, entre les semi-remorques chargés jusqu'à la gueule et les fenwicks, des patrouilles roulaient lentement et arrêtaient le moindre véhicule suspect. Si certaines rampes ouvraient régulièrement leurs portes sur des caisses de produits laitiers, d'autres sur des légumes surgelés, ailleurs du poisson compact et pané, certaines attendaient le défilé des ambulances (arrivée) et des corbillards (partance). Cortège blanc, cortège noir, la même lenteur.

    On trouvait des gens déshydratés mourant de leurs reins défaillants. Beaucoup n'éprouvaient pas le besoin de boire et leur tête écrasée par la chaleur oubliait la situation. Certains vieux mouraient vêtus d'un pull et d'un gilet (mais rien n'égala ce schizophrène du XVIIIe arrondissement découvert par son frère sous une couette, en polaire et col roulé).

    Les rues semblaient mortes, le jour. Les existences piétonnes se dissipaient entre onze heures et dix-huit heures puis à mesure que le soleil refluait, les gens croyaient que la vie normale pouvait reprendre.

    Dans les grands magasins, les âmes encore valides erraient, bénissant la clim, entre le maquillage qu'elles ne se mettaient plus, les mannequins de la dernière collection et la vaisselle.

    Les plus conscients du danger, avec ou sans canne, arpentaient les rayons frais et surgelés, lisant les prix et les étiquettes avec la même attention que la posologie de leurs médicaments. Ils s'intéressaient tout à coup aux yaourts bifidus, aux crèmes caramel interdites (diabète ou cholestérol), aux fromages les plus gras. Ils regardaient le panel des jambons sous vide avec la même fixité qu'un écran télé. Leur visage n'abandonnait jamais l'appréhension qu'à un moment, toujours trop vite venu, il faudrait ressortir, revenir en Enfer. Leurs jambes fatiguaient. Ils reverraient le soleil, la clarté assassine.

    Le plus étrange, on le trouvait dans les piscines où les plus sportifs venaient grouiller sur le bord des bassins. On slalomait entre leurs corps ridés, leurs muscles tombants.

    Au bout de mes quatre escaliers, abrupts et circulaires, je me déshabillais, je traînais nu dans mon appartement, à boire du thé vert, à manger de la pastèque. Je mouillais la grande serviette rouge et je m'en enveloppais avant de m'étendre sur le carrelage de la cuisine. Je regardais la profondeur du soir envahir le plafond. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer les rumeurs : moteurs, musique, larmes, bruits longs, claquements, téléphones, stores, fenêtres, gémissements, pleurs d'enfants, télévisions, zapping, éclats de voix, râles, mots coupés, hâchés, inaudibles, sommeil. Je mettais en sourdine et en boucle Bron-Yr-Aur.

  • La vie est peut-être insurmontable

    IMG_0935D.JPG

     

    Ainsi, me dit-il, serait-il peut-être bon que j'aille voir ailleurs si j'y suis. C'est une formule, d'accord. Quoique. Puisque je tends vers ma propre suppression, je peux me bercer d'illusions, croire à la vigueur de l'immensité, du point hasardeux sur l'atlas. Au moins aurai-je le bénéfice du doute, et doublement. Je n'aurai pas à dire qui je suis et quel est mon passé. Je n'aurai pas le cortège de mes indignités. On dira de moi que je suis énigmatique. Belle manière d'être une ombre. Je garderai en moi le bruit et la fureur. Les gens de cet autre monde seront les idiots utiles de ma vanité. C'est un luxe dont beaucoup jouissent, ou veulent se prévaloir. Comme tel s'explique, continue-t-il, le goût des voyages et des départs prévus ou anticipés vers d'autres horizons. Avec d'aussi belles manières, on cherche l'efficacité. Il y en a pour qui le monde n'est pas assez grand, qu'ils voudraient le manger, l'engloutir. Il m'est, quant à moi, infini dès les premiers mètres qui m'entourent. L'horizon de ma fenêtre, la plage un peu étroite qui ouvre sur la mer, le petit chemin, ridicule ligne entre les collines, le carreau de la place où j'ai mes habitudes, tous sont autant d'univers avec des clés dont je n'ai pas le trousseau. Je regarde ce proche qui, parfois, m'échappe. Si lutte il doit y avoir avec le monde, elle commence par ne pas renoncer à ce qui te demande.

     

    Photo : Philippe Nauher

  • La Réciproque

    IMG SEPTEMBRE -CHAISES PADDYS.jpg

    Tu es l'orfèvre capital des longs après-midi perdus en terrasse ; à nul autre pareil, que ce bavardage littoral avec le siège vide qui, un jour t'agrée, un autre te déchire.

    C'est l'ombre portée, à décharge, sur le souvenir, flou grave des heures parties ailleurs. Les feuilles tombent sans condition et le vent a de belles orgues parfois. En d'autres jours, ce sont les auréoles des nuages qui te guettent, ou le soleil te faisant la peau.

    Tu balbuties et tu crayonnes. C'est un mélange d'esquisses et d'esquives, comme il en faut pour savoir quand, enfin, le travail est achevé, la pluie passée et le bonheur possible.

    Tu séjournes en fraudeur. C'est-à-dire que tu pars sans prévenir, alors même que les gens te voient à la même place. Certains diront qu'il y a là une certaine force, une volonté. Tu souris sans répondre. 

    Le café est sans sucre ; la leçon peu amène parfois, de voir que rien n'y fait. Il n'est pas de condition autre que celle de l'écume séchée et brune.

     

     

    IMG_1014D.JPG

     

    Photos : Philippe Nauher

  • Trahir

    Dans la liste des innombrables dossiers répertoriés dans son ordinateur, un jour qu'il voulait faire le ménage, il trouva Trahir, intitulé intrigant, et il s'empressa de l'ouvrir, mais il n'y avait rien. Pas une ligne. Page blanche. Il consulta la date de constitution et il remonta à plus de quatre ans. Il chercha dans sa mémoire les traces du moindre souvenir concernant cette étrange entreprise ; il échoua. Comme si la matière même de l'écran blanc avait pu remédier à cette catastrophe, à ce défaut d'inventaire, il rouvrit le dossier. Etait-ce, à l'origine, une nouvelle ? Un texte politique ? Une humeur ? Une analyse ? Tout était vide. Trahir. La forme infinitive ne l'aidait en rien. Un participe passé, trahi ou trahie, avait en germe un sujet, un être potentiel, sur lequel greffer une histoire. Il supposait au moins une victime, pour faire simple, et un coupable, un bon et un mauvais rôles. De là, il était envisageable d'élaborer un scénario, plus ou moins classique, plus ou moins convenu, puisque le sujet lui-même n'avait rien d'original. La littérature et l'Histoire se résumaient, sous un certain angle, à la litanie des confiances bafouées. Mais trahir ? Une action. Un projet peut-être. Ou, qui sait ?, une philosophie... Il fouilla sa vie pour y trouver des désirs de stratagèmes, de coups foireux à fomenter, de haines à satisfaire. Il lui fallait être de bonne foi et reconnaître que certaines inimitiés l'avaient tenté. Néanmoins, il n'en avait, en conscience, rien fait. La platitude de son existence ne laissait pas la place à une telle entreprise. Ceux et celles qu'il n'avait pas revus, il devait cette situation aux aléas du monde, à la lassitude et à une forme très courante de fatalisme. Il ne se souvenait pas avoir eu des envies quelconques pour explorer ce point particulier. C'était pourtant plausible. La psychologie, la philosophie des sentiments, l'exploration des affects étaient dans l'air du temps. On dissertait sur l'amour, la honte, la convivialité, la détresse, l'amitié. Tout passait à la moulinette des lieux communs, sous le signe de la volonté de comprendre le monde pour le rendre meilleur. Il y avait depuis quelques décennies une aspiration très paradoxale à espérer quand tout participait à consolider la désolation.

    Trahir, mentir, bannir...

    Pourquoi le premier et pas les deux autres ? Qu'aurait-il pu dire, lui, sur la trahison ? Que diriez-vous ? Vous avez tiré ce sujet à un examen et vous avez deux heures de préparation. Envisager ce petit mystère à l'aune du piège des notations et des colles débiles le dégoûta. Il ne pouvait en être ainsi.

    Trahir, mentir, bannir...

    Il venait de taper les trois mots de cet univers suspendu depuis si longtemps, qui ne demandait qu'à vivre, ou à mourir. Pourquoi se sentir obligé ?

    Il y avait un plaisir du verbe, nécessairement. Les trois, deux syllabes à chaque fois, un hexamètre pour commencer, et il sentit que l'ordre devait d'ailleurs être changé. Mentir, trahir, bannir... Les trois temps d'une lente maturation, entre deux personnages. Il écrivit quelques lignes, qu'il relut, avec une certaine satisfaction. Il ferma le dossier. Il était pressé par le monde. Quelques jours plus tard, il y revint et tout lui sembla terriblement mauvais. Ce fut à nouveau la page blanche. Hors le titre qui, lui, n'avait pas changé et dont il ne savait pourquoi il sentait, dans l'intime, qu'un jour ou l'autre il saurait en faire bon usage...

  • Métonymie

    La partie pour le tout, le fétichisme de la basse lumière et du chuchotement. La parole, sans quoi rien ne serait, sinon une mécanique du vivant, à laquelle nous essayons d'échapper.

    La métonymie plutôt que la métaphore. Le fixe et l'éternel plutôt que la viralité de l'imaginaire.

     

    IMG_E0223.JPG

    Photo : Philippe Nauher