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De la mélancolie

  • Bien en face

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    Elle est bien en face, la fenêtre. Tu peux savoir que tu es là sans y être. Le bris de la vitre et le désordre à l'intérieur t'effacent, suspendent ton image. Ce n'est pas un autoportrait mais une métaphore, c'es-à-dire un signe qui s'est déplacé dans le sens et dans l'espace. La chose te soustrait. Il faut penser la mort ainsi, et ce n'est pas facile, de voir le moment où l'on n'est plus là et que les choses nous survivent, même celles que nous ne considérons pas. La moindre masure surpasse notre chemin. 

    La fenêtre, ou ce qui s'ouvre sur le monde, des théories de la perspective à celles de John Szarkowski sur la photo. Sinon qu'ici, c'est l'inverse : une fermeture ou une concentration. Tu l'as prise sans hésiter, en sachant que tu n'avais pas à chercher la meilleure place possible, parce qu'il ne peut y en avoir. Ton regard ne trouvera jamais ton corps, tu le sais. C'es au-delà que l'histoire se passe. A la fois tout et rien...

     

    Photo : Ph. Nauher

  • Les apprentis sorciers

    Bashung sort en 2002, après l'incroyable Fantaisie militaire de 1998, un opus crépusculaire intitulé L'Imprudence. Cet album est intégralement remarquable. La composition qui suit est exemplaire.


  • Vespa Roma

    « Au sein de l'inventaire des moyens de déplacement qu'effectue le photographe [Bernard Plossu], la vespa occupe une place particulière. Objet cinématographique par excellence depuis les années cinquante jusqu'au Caro diario de Nanni Moretti, la vespa est le symbole de la fluidité dans un monde engorgé, mais aussi celui de la démocratie du transport, de la belle mécanique accessible à tous. Le deux-roues semble consubstantiel à la ville méditerranéenne : il sied au climat, à l'étroitesse des rues, aux formes pentes qui découragent le cycliste. Sa photogénie ne reçoit jamais de démenti. Le conducteur du scooter est assuré de séduire : il a pour lui la jeunesse et l'absence de prétention. La vespa incarne à merveille le design de l'Europe méridionale en tant qu'il produit beaucoup d'effets avec une apparente économie de moyens, et qu'il assigne d'emblée au déplacement une dimension ludique : elle offre, comme autant de sacoches légères, de petites primes de plaisir. »

    Cette brève et très claire évocation de la Vespa par Jean-Louis Fabiani t’a ramené plus de trente ans en arrière, alors que tu découvrais Rome pour la première fois, et plus particulièrement à une fin d’après-midi, non loin du cimetière protestant, où tu étais venu rendre hommage à John Keats. Il était cinq heures et le petit magasin, pour faire tes courses avant de repartir au lido d’Ostia, n’était pas encore ouvert. Il aurait dû l’être mais tu découvrais depuis une semaine la qualité élastique de la sieste transalpine. Il faisait chaud et sur la porte de l’enseigne : chiuso. Alors, pour échapper à la lassitude, et parce que l’agitation de la gare Ostiense te répugnait, tu t’assis à même le sol, contre un mur, à un carrefour, et bientôt commença un ballet dont tu avais déjà observé quelques épisodes, furtivement, et dont tu pus pendant plus d’une demi-heure, vérifier la spectaculaire permanence.

    A la croisée des quatre voies, chacun arrivait avec une désinvolture klaxonnante pour signifier qu’il allait passer. On freinait à peine ; on se frôlait ; on accélérait ; on râlait ; on esquivait. Et cette singulière anarchie sans conséquence grave (ni glissade, ni accrochage) n’était pas le seul fait des automobilistes, avec la carrosserie en bouclier. Loin de là. Les deux-roues y tenaient le rôle principal. Ils semblaient s’amuser de tout. Deux-roues ? Pour être plus précis : les Vespa. En solo, ou en duo, avec la belle derrière, en amazone. Sans casque. C’était encore le temps mémorable des cheveux au vent. Imagine-t-on, à l’instar de Moretti, Cary Grant et Audrey Hepburn avec un intégral ou un bol, dans Vacances romaines. Tout, dans ce trompe-la-mort, au carrefour, à peine une décélération, donnait à la Vespa et à ses périlleux pilotes, une dimension jubilatoire et, bien sûr, cinématographique, comme le rappelle Fabiani. L’abeille piquait ta curiosité et tu n’espérais pas qu’une catastrophe vînt ternir cette démonstration du hasard heureux. Les météores suivent leur trajectoire.

    Tu avais donc l’occasion de vérifier que l’Italien et la Vespa étaient inséparables, quasi consubstantiels. Partout sur les trottoirs, dans les cours, dans les ruelles ; partout le devoir de composer avec leur art de se faufiler ; et sur les grands axes, des nuées où se mélangeaient les banlieusards, les gandins, les cravatés et même, parfois, les soutanes. En ce début des années 80, ces équipées doucement sauvages te donnaient l’illusion de te plonger dans la Rome des années 50, de sentir l’insouciance trouble d’une vie exubérante essayant de s’accommoder des règles.

    La Vespa avait, jusque dans la ligne, l’élan gracile de sa désignation. Elle était moins un mode de transport qu’un idéal de fluidité et un modèle chevaleresque, quand un garçon invitait une fille pour faire un tour. Il y avait en elle une esthétique ronde, quasi féminine. En France, nous avions l’immonde mobylette, le 102 ou 103 Peugeot, qui n’était rien d’autre qu’un gros vélo motorisé. D’un côté, le charme ; de l’autre, la grossièreté. Quand on regardait la Vespa, tu voyais une frontière dans l’art de la séduction. La séduction par la conduction. Tout un programme.

    Au fil des années et de tes retours à Rome, tu as déploré que la Vespa soit lentement mise au rebut, au profit du scooter. De l’italien à l’anglais, il y a un monde. L’anglicisation de la planète est un signe éminemment mortifère. Seuls les imbéciles de la communication universelle peuvent béatement s’y retrouver. Le problème, c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux. Le scooter, on le comprend aisément, n’est pas la Vespa, mais une imitation customisée pour territoires sécuritaires/sécurisés et pour les adeptes de la gadgétisation à outrance. Le scooter glisse lentement vers la moto de ville pour actifs CSP+ ou pour petits frimeurs de banlieue. Ce ne sont plus les formes douces de la version italienne mais la modélisation mastoc, bourgeoise et empesée d’un univers qui étale son désir insatiable de confort. La frime tendre et juvénile a laissé la place à la bouffissure satisfaite. De fait, le scooter est un des objets les plus hideux de notre époque. Il pue l’assise et l’ambition. La Vespa n’est plus qu’un vestige. Comme beaucoup de signes par quoi nous marquions des différences spatiales et culturelles.

    Le déclin de la petite abeille suit la disparition des frontières et de la monnaie. Les douaniers sont des spectres ; tu paies en euros ; les rues romaines sont scooterisées. Il ne faut pas croire au hasard, en la matière, et la désolation qui t’habite est un paysage où les éléments les plus étrangers en apparence se disposent de manière très efficace. Tu n’es pas de ceux que la practicité du monde (ne pas s’arrêter à la douane ; ne pas montrer ses papiers) et la rationalité économique (plus de changes ; plus de dévaluation) fascinent. Au contraire. Parce qu’un monde unique n’en est plus un. La Vespa est italienne et toutes les années où tu as pu retourner dans ce pays, du temps de la frontière et de la lire, tu en as eu le cœur net. Sa relégation, au-delà de quelques ajustements pour faire moderne est un sujet qui t’attriste. Cela n’a rien à voir avec la nostalgie, moins encore avec ce goût frelaté du patrimoine. Ton regret compte moins que ce sentiment diffus d’une muséologie des différences, les vraies, celles qui donnent du sens et de l’histoire à la vie, pour permettre le triomphe de l’uniformité libérale.

     

    (1)Jean-Louis Fabiani, préface à Bernard Plossu, L'Europe du sud contemporaine, Images en manœuvres Editions, 2000

  • Les tours

    A ceux qui veulent misérablement me plaindre d’avoir grandi au milieu de grandes tours, qui faisaient comme un cercle totémique, je répondrai que cette grande parade bétonnée et vitreuse m’obligea, avant que de partir de là, pour ne pas demeurer dans la solidité hermétique du quotidien, à lever les yeux, pour rechercher le vaste ciel.

    Sans ces murs si hauts, qu’on se sentait abîmés dans un cratère sec (le volcan du square où nous jouions n’avait jamais fait bouillir la marmite des rêves), peut-être n’aurais-je jamais senti l’obscurité fraternelle du bleu infini que dérangeait la révolution des nuages, grâce auxquelles (obscurité et révolution, qu’on ne sépare pas l’une de l’autre), j’ai appris à marcher dans les villes, sans peur ni amertume.

  • Tête froide

    Il n’y aura pas de messe, personne pour prendre en charge la douleur, lui donner un semblant de distance. Vous serez invités à vous recueillir dans une pièce inhumaine, avant que la crémation commence, qui se déroulera sans vous, et c’est là que, pour toi, le bât blesse. Sans vous. Il sera seul face au feu, glissant dans le four jusqu’à la totale désintégration, seul, livré à la machine, à la technique ardente et économique, dont chacun se détournera pour sortir dehors, restant quelques instants plantés comme des idiots sur le parking, avant de rentrer à la maison. Ni cérémonie, ni sacré. Et le sacré sert justement à accepter ce qui n’est pas de l’ordre du monde, tout en étant dans le monde.

    Gain de temps, gain de place. On aura roulé doucement, galéré pour trouver une place parce que ce jour-là, il y a foule dans le quartier et tu ne sais pas pourquoi. On aura proposé du café à Mireille, Paule et Jacques, aux parents de Christophe qui sont venus soutenir ta mère. Et toi, le dernier, tu seras sorti de la pièce maudite, posant une main tremblante sur le cercueil. Voilà. Tu seras sorti le dernier sans trop savoir ce que cela change. Tu t’éternises. Un employé s’approche doucement ; d’un regard étudié, il te fait comprendre que le temps est venu. Tu n’essaies pas de mégoter une rallonge, comme dans l’enfance, quand tu essayais de repousser l’heure d’aller au lit. Tu les rejoins sur le parking. Ils t’attendent. Fabienne fait la moue. Elle doit croire que tu veux te rattraper.

    Ni messe, ni cérémonie. Une simple opération. Et le lendemain, vous aurez récupéré l’urne pour la répandre dans un carré vert et ridicule, un si mal nommé jardin du souvenir, où ta mère versera les cendres blanches, fines et légères, blanches à cause du calcium des os, s’envolant à moitié sous le coup des rafales de vent. Alors la pluie se mettra à tomber drue ; tout le monde filera aux voitures, en courant. Parce que tu voudras rester, tu balanceras les clés de la voiture à ta sœur. Tu rentreras par tes propres moyens, tu appelleras un taxi. Sous ton parapluie, tu regarderas le ciel laver la pelouse, réduire les cendres en moins qu’elles-mêmes, en une bouillie infâme, anéantissant en quelques minutes l’apparence d’une vie, dont tu sentiras alors que tu en es l’étrange dépositaire, et ce sera une bien terrible charge que de perpétuer le souvenir de celui que tu as manqué de son vivant… Un jour, plus personne ne parlera de lui, sinon toi peut-être. Les cendres sont noyées. Personne ne saura qu’il y avait, à Saint-Quentin, et à l’usine d’Origny-Sainte-Benoîte, un Momo te faisant visiter l’usine où il travaille, jouant l’obséquieux devant son chef de service, gloussant de la réussite précoce de son aînée qui entre en médecine à seize ans, ajoutant qu’elle a mis la barre haut, sans finir sa phrase, mais tu l’entends, tu as douze ans, tu l’entends ce commentaire inachevé qui jette le doute sur qui tu es, et que, d’une certaine manière, tu confirmeras en décrochant ton bac à dix-sept ans seulement, incapable d’emprunter la voie royale et médicale que l’arracheuse de dents aura pris, elle.

  • En mouvement...

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    Tu ne saurais pas dire ce qui te fascine infiniment face à l'océan, dans le mouvement incessant qu'il épouse, de s'en aller et de revenir, à la fois subreptice et visible. S'il s'agit de lâcher prise ou de reprendre la main...

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Sémaphore

    Elle est dans le vrai, celle qui écrit que « la nostalgie, c’est ce qui fait rentrer chez soi, quitte à y trouver le temps qui passe, la mort et, pire, la vieillesse, plutôt que l’immortalité ». Mille fois raison. Et qu’on ne revient pas pour retrouver ce qui nous a manqué mais pour aller bien au-delà du chemin parcouru. Il ne s’agit pas de retrouver les empreintes de nos anciennes pérégrinations, loin s’en faut. Plutôt : prendre la traverse, le fossé, charger dans le taillis et passer les murets. On ne revient jamais pour le même. On gravite autour du mystère qu’on a laissé et qui ne peut être mystère que parce qu’on l’a laissé mystère, et qu’on ne peut le savoir être là que parce que l’indicible nous manque.

    Vous découvrez Séville, ou Ely, ou le Bosphore. Figures étrangères. , c’est d’une envergure plus nette, et plus grave. Cet autre endroit vers lequel vous voulez revenir, vous en savez assez, et donc trop peu, pour espérer le redécouvrir. Une expérience différente, parce que différée. Le d’une musique intérieure qui ne vous a jamais quitté, alors que tous les nuages de tous les ciels sont en cohue dans votre mémoire…

     

  • L'achevé

     

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    La laideur nous travaille, comme, insidieuse et répétitive, l'eau qui s'écoule travaille la roche et la ravine. Il ne s'agit pas tant de la laideur immédiatement visible, spectaculaire, répondant à des repères esthétiques simples : désordre d'un endroit, pagaille d'un lieu, difformité, monstruosité. Devant cette défaillance, il est toujours possible de se prémunir ou de passer son chemin. On oublie la disgrâce et notre regard se porte ailleurs.

    Mais il est une laideur plus terrible, qui nous use, à force de s'imposer justement sans effort, parce qu'elle est installée dans le monde. Elle en devient la règle. Son signe et sa nomenclature. Et n'est-elle plus remarquable que dans les villes ? Là : la saleté, la moisissure, la crasse, l'écroulement, les fissures, les vitres brisées, le va-vite architectural, l'aménagement obsolescent et grossier, le tag, le graphe, le placard publicitaire, l'affichage sauvage, le bruit, l'accélérateur et le frein. Et les gens aussi : la vocifération, le râle, la suffisance narcissique, la sueur, le regard de travers, la babine morne, la démarche grotesque, la pantalonnade asexuée, le bon marché grimé...

    La laideur des murs, des impasses, des dérisions cellulaires donnant sur un espace arboré. Jardin d'acclimatation à la décrépitude. L'œil enfle de cet eczéma journalier. L'esprit ne sait plus où se tourner. Urbain, péri-urbain, rurbanisation. Ailleurs, peut-être. En attendant : le chant des chiens, le gargouillis des demi-civilisés, les auréoles d'humidité et le chevauchement des raccords. Toute une œuvre, tout un rêve, toute une histoire.

    Une extinction.

     

    photo : Philippe Nauher

  • Simple

    Le ciel hésite encore : se froisser seulement ou tirer la couverture et que la journée soit crachin, ce qui ne te gênerait pas plus que cela. L'air est piquant et ta bouche pleine d'une buée mâtinée du café que tu bois sur la terrasse et de la cuisine, en sourdine, la voix de Brendan Benson lâche les chevaux.