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musique

  • presque rien (avec Didier Squiban)

     

     

    Il n'y a rien. Ou si peu. Presque rien. Si un jour vous y veniez, à Molène, il faudrait que vous ne vous attendiez à rien. C'est un morceau de caillou, à peine élevé au-dessus de la mer, pas même promontoire où vous pourriez vous croire aventurier, pas même territoire liminaire d'avant l'infini de l'Océan (il y a Ouessant un peu plus loin, qui râfle la mise). Rien. Ni mégalithes, ni cromlech. N'attendez pas non plus quelque micro-climat pour en faire un jardin improbable, comme la divine surprise de Bréhat. Rien, un caillou qui, lorsque vous le repérez sur la carte, vous dissuade, par sa petitesse, de la moindre prétention pédestre : en une heure, vous aurez pris possession de ce royaume insulaire,  avec des maisons quelconques regroupées autour d'une église tout aussi insipide. Si vous voulez faire respirer vos chaussures de randonnée, descendez au sud, allez à Belle-île... Ici, rien qu'une promenade sans attrait pendant laquelle vous apercevrez au loin les pinces rapaces des goémoniers, avant de revenir à quelques centaines de mètres de l'embarcadère, de vous asseoir sur le muret devant la plage et de contempler la mer. Et vous n'aurez plus qu'à attendre le bateau du soir qui vous ramènera au Conquet, ce même bateau que vous aurez pris le matin, roulis léger et franche brise, débarquant seuls (les autres vont à Ouessant) pour une journée de pur désoeuvrement. La mer y est magnifique, d'un bleu turquoise ouvrant, avec l'irrégularité des nuages et des fonds qui semblent se répondre, sur des béances sombres, presque noires.

    C'est là que Didier Squiban est venu en mai 1997 enregistrer une série de trois suites pour piano à partir de thèmes bretons. L'album s'intitule Molène. Certes on peut toujours prendre pour un signe de snobisme absolu ces envies de lieux improbables pour un travail qui ne semble guère s'y prêter. Un Steinway transbordé, quand il y a tant de studios prévus à cet effet. Il y tenait et toutes les pièces de cet album sont imprégnées du son de l'église dressée face au large. Alors, vous vous y rendrez, vous y pénétrerez et loin d'oublier que c'est lieu de culte, et non salle de concert, vous chercherez de quelle relation (au sens, surtout, d'un récit qui se forge, sans qu'on en connaisse vraiment le ruissellement, les zones de friction -ici entre la musique traditionnelle et la religiosité armoricaine-) Squiban a nourri l'ébène et l'ivoire.

    Vous aurez la musique dans la tête, à fixer la mer infiniment, pour les sept ou huit heures à venir, non comme un vacancier qui soigne son bronzage (il ne fait pas si chaud), mais en pensant que des gens vivent ici et que pour rien au monde ils ne voudraient se rattacher pleinement au temps qui passe, au monde qui court, à l'histoire qui file : le continent, la  banale continuité des lieux, le passage anodin d'une commune à une autre.

    Une fois l'album achevé, Squiban l'a joué en avant-première aux îliens, comme un partage unique. Après, seulement, la musique qui était devenue d'une certaine manière con-substantielle au lieu pouvait partir, comme un homme à qui on dirait d'aller voir ailleurs, sûrs que l'on est qu'il n'oubliera jamais son origine.

    Je suis donc venu à Molène, durant l'été 2000, pour quelques heures, et  j'ai renoncé à saisir le mystère de ce souffle qui avait rendu impératif que la musique, pour un homme seul au piano, soit nourrie de ce lieu-ci, de ce bout de caillou sans attrait, où il n'y a rien, absolument rien (mais, peut-être est-ce cet absolu d'herbes folles et de terres maigres qui a donné aux phrases musicales une certaine couleur...). Et je n'ai pas été déçu de ce mutisme du décor, de mon aphasie d'homme en quête. Il y a parfois grand bonheur d'être défait, de se laisser à l'abandon et de rien faire son viatique, avant de voir le bateau accoster pour le retour en terre ferme. Oui, rien, et de n'y rien comprendre, pour une fois, fera partie de la magie...



  • Higelin, parce qu'il faut bien que cela arrive

    La vie étant inséparable de la mort, celle de Jacques Higelin ce matin, ce n'est pas de la tristesse mais des souvenirs. 




     

  • Le phrasé

    Ferré, Barbara, Brel ou Brassens, ne sont pas des poètes, n'en déplaise à la doxa du tout-se-vaut commercial et abrutissant (qui permet ensuite de célébrer n'importe quel guignol qui aligne deux mots). Il suffit de lire leurs textes pour mesurer ce qui les sépare d'un Bonnefoy, d'un du Bouchet par exemple. Ils écrivent des chansons. Et ce qui nous habite tient autant aux mots et aux images avec lesquels ils travaillent qu'à ce phrasé par quoi ils habitent eux-mêmes ce qu'ils écrivent. Ferré, Barbara, Brel ou Brassens, pensent la langue à travers leur corps, leur souffle, leur voix. Telle est la limite de leur entreprise. Limite qui n'est pas sans beauté : il faut entendre le désastre des reprises qu'on fait de leurs chansons, dont des prétentieux et des vaniteuses ont cru qu'il suffisait de savoir lire pour pouvoir les chanter, pour se rendre compte de leur supériorité. Ils appartiennent à un monde révolu. Nous sommes désormais aux temps des crécelles, des sottes, des scansions rappées, de la vulgarité, des gros bras et des adolescents montés en graines. Ils sont faciles à reconnaître....


     



     


  • Chet Baker, dénouement

     

    Il y a chez  Chet Baker une part de romantisme tragique que tout le monde n'apprécie pas. Peu importe. Cette sensibilité douce-amère est à mes yeux une des merveilles du jazz.

    Le morceau qui suit, Goodbye, est enregistré en Italie, avec un orchestre à cordes de cinquante musiciens. Nous sommes en 1959. On pense à un film plein de lyrisme, une passion compliquée (impossible, qui sait ?), mais qui se vit malgré tout, avec presque rien : un regard, un sourire, un geste. C'était perdu d'avance mais il fallait le vivre. On se remémore le "bonsoir" dans Elle et lui de Mac Carey, ou bien Vacances romaines. Ce serait plutôt cela : penser à la mélancolie qui achève la douce rencontre entre Audrey Hepburn et Gregory Peck. La trompette de Baker, c'est Anne qui rentre le soir au palais. Et cette rêverie musicale qui amène jusqu'à un si beau visage n'en est que plus précieuse.

     






  • Steely Dan, bonheur désormais clos

    Steely Dan était un duo unique dont la figure la plus connue était le très remarquable Donald Fagen. Mais Walter Becker, plus discret et sombre, ne comptait pas moins. Il est mort dimanche. Nul besoin de s'étendre. Pour ceux qui voudraient découvrir l'alchimie du groupe, qu'ils écoutent Aja et Gaucho, deux albums de quarante ans d'âge.

    Le morceau qui suit s'intitule Babylon Sisters, tiré de ce dernier opus.


  • Bowie le masque, comme d'habitude

    David Bowie avait compris très vite qu'après les Beatles, la pop aurait pour l'essentiel une perspective plus scénaristique que proprement musicale. De fait, il est plus rusé, dans son image (encore que ce soit plus compliqué) que génial dans ses compositions. Reste de lui deux très beaux albums, le Ziggy, évidemment, et, surtout, Honky Dory, qui doit tant au clavier Rick Wakeman.

    Par une douce ironie, le titre majeur de cet album est une réécriture du Comme d'habitude de Claude François. Il s'agit de Life on Mars ?


  • Entre toutes, Ava Gardner

    Souchon, c'est deux chansons, pas plus. Somerset Maugham et celle qui suit. Ava Gardner n'est pas qu'un visage, une femme fatale. C'est la grâce à jamais perdue d'un être irréductible à ce qu'on aurait voulu qu'il soit (un peu comme Liz Taylor, dans sa dérive avec Richard Burton, en marge de sa carrière) et qui fut une grande actrice. Plus nous avançons dans le toc, le plastique (j'écris bien "le"), l'interchangeable cinématographique (lequel cinéma se confond d'ailleurs de plus en plus avec la pub et la mode), plus son regard inaccessible nous semble familier et plein de douceur. Souchon réussit (par quel miracle ?) à envelopper la sidération autour de sa beauté d'une nostalgie poignante et sans acrimonie...


  • Porcupine Tree, dans le doute...

     

    Je ne sais pas ce qu'est un arbre à porcs-épics. Faut-il d'ailleurs savoir ce qu'est un porc-épic, sinon que l'animal apparaît dans un écrit du terrible Schopenhauer, dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie :

    « Par une froide journée d’hiver un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. En Angleterre on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! Par ce moyen le besoin de se réchauffer n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer. » 

    Ainsi ne sommes-nous jamais ni très proches, ni très lointains. Mais peut-être faut-il considérer les choses à  l'envers. Jamais assez proches, jamais assez lointains. Telle est la terrible vérité de ce qui nous échappe : une brusque émotion brownienne dont nous ne savons que faire, un mélange fracassant de bruit et de mélodie, avant que tout ne se disperse.

    Nous sommes , irrésolus.