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Les chambres

  • La Chambre d'Ostende

    Toujours, avec une régularité qu’il n’avait jamais essayé de formaliser, parce qu’en y associant une évaluation chiffrée, il aurait eu l’impression de perdre une  part du mystère, ou, plus encore, de pouvoir l’estimer, le prévoir, l’anticiper, toutes ces activités comptables pour lesquelles il avait le plus grand mépris, toujours, dans les chambres d’hôtel que le hasard, le goût et la nécessité lui avaient fait fréquenter, il avait trouvé des souvenirs du voyageur (ou voyageuse) précédent, ce qui aurait pu le rendre médisant sur le soin des personnels hôteliers, jusqu’à en faire un de ces billets d’humeur pour quoi, entre autres, il était connu et apprécié.

    Mais bien loin d’y trouver à redire, il avait considéré que ce serait là matière à une nouvelle, nouvelle qui n’avait pas (encore) vu le jour, et qui, sans doute, resterait lettre morte. La première fois que la vie lui avait laissé un souvenir anonyme, il n’y avait pas prêté attention. Il ne s’en était souvenu qu’à l’occasion de la deuxième mésaventure, et sans aucun doute, parce que celle-ci avait pris une tournure singulière. La première histoire était un classique, sans grande valeur symbolique. Un homme, mais plus vraisemblablement une femme, si l’on devait miser sur les préférences féminines pour les mélanges exotiques, avait laissé son gel douche. Coco-vanille. Il avait vingt ans ; c’était à Cambo-les-Bains, le jour où il avait visité l’Arnaga. Il ne pouvait même pas s’en servir. Il avait l’épiderme fragile et ne se lavait qu’au savon de Marseille, sous peine de fleurir de tous les eczémas de la terre. Il jeta la bouteille dans la poubelle et n’y pensa plus.

    Durant ses près de cinquante années d’errance hôtelière, on lui laissa trois montres (dans des tiroirs), des peignes, des brosses, des journaux, quinze livres (avec Le Bel Eté de Pavese en seul doublon, à Gênes, en version originale, à Roscoff, en version française), deux soutiens-gorge (un Aubade et un Tati, pour faire bonne mesure), des lunettes de soleil, des préservatifs, une bible (à tous les coups, un Mormon qui voulait essaimer), des bagues, le plus souvent fantaisie, une chaussette (derrière un radian, à Bergen, en plein hiver : il attendait mieux de la si renommée propreté nordique). Mais dans cette énumération, incomplète et éclectique, rien ne pouvait égaler sa deuxième expérience.

    Une bonne année avait passé depuis l'histoire de Cambo. Il s’était décidé à faire le tour de la Flandre pour un projet de documentaire de fin d’études avec son ami Ferreira. Il partit donc à Amsterdam, où les canaux, l’ambiance ambiguë et soupçonneuse, sous des airs de liberté, le Rijk le déçurent. Il sauva la seule maison de Rembrandt et les gravures sublimement crues, de la femme qui pisse, par exemple, dont il ramena une reproduction pour toujours accrochée dans son bureau. Il fit une escapade à Haarlem, pour voir l’orgue sur lequel avaient joué Mozart, Haendel et Mendelssohn. C’était aussi pour lui une façon de souvenir à jamais d’un poème d’Aloysius Bertrand, que venait de lui faire découvrir Karine. Il l’aima : elle non, ou du moins pas comme il l’espérait, et il lui resta un goût toujours mélancolique du baroque, qu’elle jouait dans un ensemble de bon niveau, rêvant, elle comme les autres, d’égaler un jour la Petite Bande de Sigiswald Kuijken (mais cela ne fut qu’un rêve…). Ensuite, il fila à Anvers, qu’il apprécia pour son désordre, ses pavés pluvieux et une certaine forme d’ennui un peu facile. Bruges, c’était Memling et Rodenbach : du prévisible. Il était atteint d’un agacement épais et sournois. Alors, plutôt que d’aller à Bruxelles où l’attendait une vieille cousine, il prétexta le décès d’un condisciple pour annuler l’invitation et préféra écouter le bavardage d’une Autrichienne rencontrée dans une gare routière, qui lui vanta la laideur cinématographique d’Ostende.

    Il ne connaissait pas cette ville. Pas même la chanson de Ferré (ce fut pour le retour). Il y arriva en début d’après-midi, sous un ciel nuageux classique, mais avec des pans de bleu passé délicats. Il déambula jusqu’au port. La ville était éteinte. On était dimanche. Il lui resta éternellement la gravité saumâtre d’une journée molle et maritime. Nulle part il ne retrouva cette même ambiance : ni à Southampton, ni à Gijon, pourtant visité en plein février, ni à Cork, ni même à Brest.

    Il vit des navires de belle taille. Il s’imagina marin. Marine marchande. Hambourg, Conakry, Valparaiso, Gênes, Buenos Aires, Hong-Kong, Cadix. Il avait l’esprit fertile. Pour l’heure, à Ostende, le soir tombait brusquement, la brume s’installait. Avril était tout à coup froid, hostile. Il fallait trouver un abri, ce qui ne fut pas difficile. Le premier hôtel lui sembla crasseux ; il rebroussa chemin. Le second fut le bon.  's-Hertogenbosch Hostel, tenu par une jeune qui parlait un anglais rudimentaire, avec un accent à couper au couteau. Le prix était modique et la basse saison lui laissait l’embarras du choix. Il voulut la 15, son chiffre préféré. La chambre donnait sur une petite place où clignotait le néon bleu et vert d’un café. Tout était calme. L’endroit pouvait, paradoxalement, faire rêver, à l’inverse des Hilton et des Marriott qu’il eut plus tard l’opportunité de fréquenter, ou même des trois étoiles qui, voulant faire genre, n’en ont justement aucun. On aurait hésité entre le bric-à-brac d’un grenier, l’héritage capharnaüm d’une vieille grand-mère, ou le signe plus probable d’un impossible renouvellement parce que les affaires étaient bancales. L’armoire et la table de chevet étaient en formica, le lit une structure en fer grinçant, mais la literie était correcte. Quant aux rideaux, ils n’échappaient pas à l’imparable dentelle dont Bruges, déjà si loin dans son esprit, s’enorgueillissait. L’éclairage à moitié flou et trop faible salissait plus encore qu’il ne l’était papier peint jaune, avec des médaillons crème en motifs.

    Il ressortit, trouva un fish and chips au coin d’une rue proche, l’engloutit en l’accompagnant d’une bière bas de gamme et rentra. Il était épuisé. Il s’effondra sur son lit, il n’était pas dix heures. Il dormit jusqu’au milieu de la nuit quand, transi de froid, il se fourra sous les draps, mais rien n’y fit. La couverture était trop fine. Il sentait qu’il avait de la fièvre. Il ouvrit l’armoire et trouva deux autres couvertures, plus épaisses, qui feraient l’affaire. Il évita celle qui était au-dessus parce qu’il remarqua une tache marron clair peu ragoûtante. Il tira la seconde, la déplia et un papier tomba. Il vit aussitôt que c’était un document officiel. Il le ramassa. Une carte d’identité. Un homme châtain très clair, 1m80, vingt-sept ans, né à Roletto. Un Italien, répondant au nom étrange d’Ady Mannhauser, ce qui ne faisait pas très italien dans son esprit, à moins que ce ne soit un transalpin aux origines germaniques.

    Il resta une partie de la nuit à tripoter la pièce d’identité, la considérant dans tous les sens pour discerner s’il s’agissait d’un faux, ou d’une carte authentique, exercice un peu grotesque puisqu’il n’était pas vraiment expert en la matière. Il opta jusqu’à l’aube pour la falsification et une dissimulation dans les couvertures pour une raison qui ne sautait pas aux yeux. Il n’était pas nécessaire de chercher plus avant, et surtout, il ne fallait pas se mêler d’une affaire qui pouvait être douteuse. Il nota dans un carnet tous les renseignements du document hypothétiquement officiel, replia la couverture et y glissa l’énigme comme si rien ne s’était pas passé.

    Il n’essaya même pas de cuisiner la si fameuse blonde de l’accueil pour savoir si un éventuel Mannhauser avait séjourné dans les lieux. Il resta deux jours à Ostende, constata qu’on n’avait pas touché aux couvertures et juste avant de quitter la chambre il vérifia que le document administratif était encore à sa place.

    Il ne mena pas donc son enquête à proprement parler, parce que cela lui aurait pris trop de temps et qu’il ne savait pas vraiment comment s’y prendre. Il envisagea plutôt une manière détournée et lorsqu’il eut atteint un succès littéraire assez conséquent, on vit apparaître comme personnage récurrent de ses nouvelles un Ady Mannhauser jamais décrit, dont les occupations macabres en firent une figure dont ses plus fervents admirateurs aimaient lui parler dans le courrier qu’ils lui envoyaient. On le retrouve dans un roman (en second rôle), La Côte, et dans trois nouvelles : Les Orchidées, L’heure du coucher et L’historique des civilités (réunies dans le recueil intitulé Le Chemin de halage). Il espéra pendant longtemps qu’un matin une voix mystérieuse le contacterait pour lui en dire plus sur l’homme d’Ostende, que peut-être même celui-ci apparaîtrait, puisqu’il avait bien une réalité attestée par le papier d’identité, ou, pire : qu’on lui enverrait un courrier menaçant en lui demandant de ne plus jamais écrire sur le sieur Ady.

    Mais rien ne vint. Pas un signe, pas une ligne, pas un danger. Et c’était fort curieux, lorsqu’on l’invita pour parler de ses livres, d’évoquer ce personnage, parmi les autres, d’entendre des critiques, des journalistes en parler avec tout le détachement qui sied à celui pour lequel l’histoire n’est qu’une fiction et un nom un subterfuge pour accrocher le lecteur. Il pouvait s’épancher sur n’importe lequel (et parmi les plus fameux il avait pioché dans ses connaissances. Certaines greluches étaient de ses proches, certains vaniteux ou d’autres, médiocres et irascibles, aussi), mais concernant Ady Mannhauser il éprouvait plus qu’une gêne, une angoisse, comme s’il avait déterré un mort et qu’on lui demandait des nouvelles du cadavre.

    Il voyagea beaucoup et un jour, la soixantaine largement passée, alors qu’il venait de quitter Sestrière et la belle maison de son ami Bastien, filant tranquillement pour revoir Turin, il aperçut sur sa droite le panneau indiquant la localité de Roletto. Il se gara devant un bistrot de bord de route, y découvrit une Tre Fontane à l’eucalyptus rafraîchissante et pendant deux heures hésita sur la marche à suivre. En fait, il choisit une voie moyenne, c’est-à-dire infiniment médiocre et vaine. Il traversa Roletto, dans un sens puis dans l’autre, sans s’arrêter, comme s’il y avait eu quelque chose à voir : un monument, un vestige, une curiosité, sans nécessiter de s’y arrêter. Il faisait chaud, la nature était épanouie. Il avait parfois écrit des choses terribles. On se demandait où il allait chercher de telles images mais là, à son tour, il se trouvait écrasé par le nom de la bourgade, par la banalité de ce qu’il pouvait voir et du mystère incertain qu’il pourrait y trouver.

    Et comme une fuite en appelle souvent une autre, il retourna à Ostende, rechercha l’hôtel mais il n’existait plus, bien sûr. Il n’allait pas plus loin dans son enquête, quoique ce mot soit très excessif.

    Le visage d’Ady Mannhauser, si toutefois cette identité correspondait à cet individu, restait très net dans sa mémoire et en buvant sa Kwak à la terrasse de l’autre côté de la rue où jadis il l’avait rencontré, il sentit un grand vide. Pas de la tristesse, ni de la nostalgie, mais le sentiment grave d’être passé à côté de ce qu’il aurait dû faire, de n’avoir été qu’un ridicule exploitant du hasard, de s’être abandonné à ce penchant disgracieux du confort, de l’aventure simulée, et de l’écriture facile. Dans le fond, Ady Mannhauser était l’homme dans lequel son miroir était terni. Beaucoup de ceux qui l’avaient approché, presque tous en fait, ne pouvaient prétendre l’avoir percé ainsi. Il sortit de son sac un cahier où il écrivit, à la date du jour, tout l’après-midi, sans ratures ou presque, un semblant de roman, ou de nouvelle, intitulé Ante Meridiem, œuvre inachevée qu’il ne retoucha pas, en attestent les commentaires éclairants de Pierre Leroy, qui en assura la publication dans la revue Ulysse, un an après son décès, nouvelle qui raconte comment un écrivain connu n’est que la figure publique d’un mystérieux auteur qu’il ne connaît que sous un nom fictif, Ady Mannhauser. Le texte s’arrête alors qu’ils doivent enfin se rencontrer, à la gare d’Ostende. « Il regarda sa montre, nettoya ses lunettes fumées et il ».

     

  • Chambre 19

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     Il y a les chambres d'hôtel que nous choisissons pour la vue et, d'une certaine manière, elles n'ont de grâce que dans l'échappatoire de cette fenêtre qui en fait tout le prix. Nous y trouvons un bonheur paradoxal où se mélangent le plaisir d'être en ce lieu et de pouvoir le fuir. Le corps demeure entre quatre murs et l'esprit est déjà loin. C'est une ligne de montagne, une vallée que l'on surplombe, la mer. La mer surtout, ce qu'Alain Corbin appelle si bien "le désir du rivage".

    Il peut aussi arriver que la beauté soit la chambre elle-même. C'est souvent une question d'histoire, de patrimoine et d'un sens aigu de l'aménagement. Le propriétaire a magnifié l'endroit, sans doute pour que nous y vivions une expérience. C'est très tendance et renvoie à cette feinte passion pour le passé que l'on ripoline, que l'on rénove pur conférer un semblant d'authenticité.

    Mais tout cela n'est qu'une écume, parce que, le plus souvent, la chambre d'hôtel est à l'image des circonstances qui nous ont obligés à nous y retrouver. Le travail ou la nécessité. Elle n'est pas un désir mais un élément parmi d'autres dans le puzzle des déclinaisons quotidiennes. Elle est défraîchie, standardisée, kitsch ; elle est sombre, froide, affreusement colorée, avec une odeur de renfermé. Nous courons presque aussitôt à la fenêtre chercher un réconfort, une lueur d'espoir. Mais ce n'est pas mieux. Notre œil se heurte à un mur : des briques, ou une peinture grise, écaillée, ou bien la rue est hideuse et l'immeuble en face a poussé comme un chancre dans les années 50. Parfois, c'est un square à l'herbe pelée où s'égosille la marmaille. Rien à espérer. Et nous nous retournons vers cette boîte désespérante pour chercher les commandes de la télévision accrochée au mur. Zapping, allongé sur le lit. Il est six heures. Le soir tombe. Nous irons manger bientôt. Nous reviendrons le plus tard possible. Repas seul ou collégial, et vers les onze heures nous reprendrons le défilé en sourdine des programmes creux. Avant de nous coucher, nous jetterons, en écartant les rideaux de velours rouge, un regard sur le dehors exécrable, comme si nous attendions que la somnolence et la banalité du jour se métamorphosent. La nuit passée, nous referons le même geste inaugural. Vainement. Rien ne change, rien ne peut changer.

    La fenêtre de cette chambre-là, quand il n'y a justement rien à voir, aimante notre attention, dans un mélange d'ennui et d'assurance, parce qu'une phrase nous traverse l'esprit : "Heureusement que je ne vis pas ici". Nous ne guettons rien ; nous voulons nous donner des raisons d'être bien à l'endroit que nous appelons le chez-nous. C'est peut-être le seul bénéfice existentiel à tirer de ces quelques nuits où nous nous trouvons à l'écart partout, dedans et dehors...

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Monacal

    Au milieu du barnum florentin, l'un des seuls endroits qui réserve encore des élans de grâce est le couvent San Marco, jadis occupé par les dominicains, et notamment par Savonarole. L'austérité conventuelle et la moindre concession au spectaculaire (à l'inverse du Duomo, si on veut faire court) expliquent sans doute cet intérêt mineur du voyageur.

    L'œil et l'esprit y trouvent pourtant un réconfort certain puisque Fra Angelico y a œuvré avec puissance et sobriété. Outre L'Annonciation qui vous accueille en haut de l'escalier, les cellules, à l'étage, abritent des fresques merveilleuses, à commencer par le très célèbre Noli me tangere. Comme toujours Il Beato allie la simplicité de l'art à une profondeur quasi mystique (il était dans les ordres...). Ce qui semblera, à l'aune des maîtrises techniques de la Renaissance, une expression religieuse naïve (un peu comme Giotto) est en fait l'admirable traduction d'une foi qui subsume la peinture comme art de la Révélation (ce qu'on a fini par concéder au diktat esthétique, pur produit des Lumières, comme rationalisation de la peinture en tant que marché). Ainsi imagine-t-on que les cénobites ne furent pas dissipés par ces fresques mais affermis dans leur lien avec Dieu.

     

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    Et de se demander d'ailleurs ce qu'est une cellule monacale ? Une chambre, si l'on veut formaliser son usage le plus simple... Certes mais comment en saisir la pleine vérité qu'occulte cette détermination technique ? Car, hier comme aujourd'hui, la cellule monastique est un lieu singulier. Elle est définitivement le reculé du reculé, le retranché du retranché. L'enceinte religieuse marque la première fermeture et, selon les ordres, règnent le silence complet ou la parole mesurée. Dehors le babil ; à l'intérieur la prière et la méditation. Alors, le profane s'interroger sur ce que peut être la solitude quand on a déjà été seul une partie du jour, ce qu'est le silence absolu quand on a à peine parlé. La chambre du commun, elle, accueille le repos d'un esprit agité par le monde. Elle est une rupture (1). Mais la cellule de San Marco est un approfondissement, la continuité de ce "hors-de" si radical qu'il devient un sujet de terreur (2). Comment se taire davantage ? Comment revenir plus avant encore à soi, tout en étant en lien avec l'Autre par excellence ?

    Plus qu'une chambre classique, la cellule monastique est l'endroit de celui qui l'habite, et le dénuement du lieu n'y est pas pour rien, paradoxalement. Nul besoin de signature, du bibelot au poster, du meuble au papier peint, puisque la spartialité et l'exiguïté sont les preuves même que le précieux est invisible. Il ne se montre vraiment que dans l'ordonnancement intérieur d'un esprit justement habité. La cellule n'est pas un havre ; sa finalité n'est pas le sommeil, moins encore l'oubli. Elle est incompréhensible en ce siècle qui accélère sa course vers l'amnésie.

    C'est donc avec trouble que l'on pénètre dans ces retraits de San Marco, et notre étonnement devant ce vide qui n'en est pas un est infiniment plus redoutable que notre ignorance théologique devant une des œuvres de Fra Angelico. Le mystère n'est pas toujours où l'on l'attend...

    (1)Mais faut-il encore l'écrire ainsi ? Comme tout le reste (l'univers ultra-moderne est totalitaire), elle concède au terrorisme technologique ; on y trouve maintenant la télé, la chaîne hi-fi, l'ordinateur, et le portable veille sur la table de chevet. Il n'y a plus de monde révoqué ; ce n'est plus possible. L'homme contemporain est à demeure dans le siècle, attachant son devenir à ses prothèses communicationnelles.

    (2)Je me souviens du témoignage de parents effondrés devant le désir carmélite de leur fille. Elle eût été porno star que leur affliction n'eût pas été pire.

  • Chambre d'enfant

    On y installe le berceau, et la commode, où l'on glisse les vêtements si modestes des premiers mois. On a aussi la lampe douce qui constellera le plafond.

    Ainsi vient-il au monde, celui que l'on attend encore, précédé des histoires que l'on se raconte et qu'on lui murmure. C'est le prologue de l'à-venir et l'épopée du déjà-là.

    C'est la chambre. Le silence qui la sanctifie -on ouvre la porte sans brusquerie- est l'annonce des précautions que l'on prendra, à s'assurer de la quiétude de son sommeil...

  • La Chambrée

    Tout l'après-midi, ils n'eurent qu'à attendre. On leur fit déposer leur sac au dortoir ; on leur proposa de se doucher, supposant alors qu'ils fussent venus sales et puants. Ils végétèrent dans la cour ; divers groupes circulaient, d'un bâtiment à un autre, jusqu'à l'heure de la tambouille, réfectoire bruyant et vaisselle en aluminium.

    Il n'était pas encore dix-neuf heures que la grandeur militaire les divertit en les détroussant d'une part de leur solde versée aussitôt dans la caserne, pour une soirée cinéma. Une version légèrement floue du Taxi Driver de Scorsese, ce qu'il prit pour un trait d'humour noir...

    Puis on les emmena dormir. Ils avaient cinq minutes pour faire ce qu'ils avaient à faire. Les dix pauvres pommes se regardèrent : ils formaient donc une chambrée. Rien qui pût rappeler les nuits de fêtes improvisées dans la salle à manger, ou les colonies, les camps scouts, les auberges de jeunesse...

    Demain, ils passeraient les examens, les tests d'aptitude. Ils oscilleraient entre le rêve de réforme et l'aspiration aux E.O.R.. Pour l'instant, ils étaient seuls à se mettre en caleçon, à enfiler un pyjama, un seul se mit nu, puis à se glisser presque gênés, sous les draps. Chacun évitait le regard de l'autre. Pas un mot. Ces précautions tenaient moins de la pudeur exagérée, de la honte de se découvrir que du sentiment presque palpable que la journée avait consisté à les amoindrir et à les ridiculiser. Ils avaient été réunis au hasard pour cette parenthèse à la fois brève et vide. Demain soir, ils repartiraient dans leurs mondes respectifs. Leurs visages s'effaceraient. Il ne resterait que le sentiment vague de cette ambiance maussade et infantile.

    Ils étaient couchés. Le petit galonné gueula l'extinction des feux, à une heure où le sommeil ne viendrait jamais avant longtemps. Ce serait pénible, et d'autant plus redoutable qu'un traître se mit à ronfler très vite. Mais personne n'osa aller le secouer. Ainsi commença une incroyable nuit d'insomnie, sans livre et sans étoiles, silencieuse et pourtant partagée, dont il se jura qu'elle serait, dans sa vie, la seule de la sorte.

  • À quoi s'en tenir

     

     

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    Il eût suffi pour que de cet épisode il ne restât rien dans ta mémoire, tant la banalité des autres au milieu du quotidien a peu de chance de laisser une trace, il eût suffi que l'histoire se déroulât en une autre ville, une autre banlieue. Tu ne l'aurais peut-être même pas vu... Mais non.

    Dès lors, dans la chaleur lourde de juin, vers les quinze heures, pendant que tu fumais sur le parking désert une cigarette et que tu devisais avec elle sur l'envie immédiate ou repoussée de descendre vers la ville, et c'était bien cela : descendre, puisque vous étiez sur les hauteurs et qu'à quelques kilomètres, invisible, coulait la Seine, tu le vis arriver, lui d'abord, dans une Renault 14 blanche (mais un peu sale), se garant doucement, sortant tout aussi doucement, la quarantaine, calvitie prononcée et bedaine, pour marcher vers l'entrée de l'hôtel, qu'il n'eut pas le temps d'atteindre parce qu'elle surgit du dernier virage, conduite nerveuse, plaçant son véhicule, une 205 rouge, à côté du sien. Il se retourna. Tu le vis sourire. Elle apparut, leste et frêle, à peine la trente ans, et comme s'il avait fallu compenser, par une discrétion superflue, l'évidence de leurs retrouvailles, il ne l'avait pas attendue, pour, devant la machine, faire les codes divers par quoi il réservait une chambre. Elle arriva près de lui alors qu'il ouvrait la porte. Il s'effaça et le bruit sec du système qui se referme se combina au geste tendre et désiré qui scellait leurs retrouvailles.

    Il n'y avait que vous, qui reviendriez à la nuit tombée. Le parking serait plein. Toutes les chambres occupées. Et eux, depuis longtemps repartis vers de mystérieuses demeures.

    Les cases impersonnelles du motel à la française pouvaient servir à ces 5 à 7 qu'on imagine souvent en des hôtels discrets et feutrés, nichés dans des rues étroites, dans des centres ville, et auxquels on arrive après bien des ruses. Ici, nul besoin de précaution, sinon l'horaire : un après-midi sans client ni réceptionniste. 

    Il n'y avait qu'eux. Silence dans les couloirs, et le vide des clapiers. Le mythe du lieu pour soi seul. L'univers désert. Un souvenir, qui sait ?, de Shining. Une autre forme de frisson. De quoi, logiquement, vous donnez le goût de toutes les audaces, alors que, selon le plus probable, ce n'était qu'une solution de repli et qu'ils prendraient encore cette rencontre dans un Formule 1 comme un danger potentiel.

    Le soir, tu considéras cette chambre, semblable à la leur, qui, à bien des égards, héritait de l'aménagement carcéral, dans la modestie des dimensions, la spartialité du confort et le sentiment profond que tu n'étais nulle part.

    Alors tu as repensé à eux..

    L'amour en zone périphérique, la passion low-cost, une version Z.I. des baisades de Léon et Emma.

    Car c'était dans les environs de Rouen, ce qui grava dans ta mémoire cette rencontre sur laquelle tu ne portais pas de jugement moral. L'infidélité n'était pas le sujet mais le lieu. Le lieu en ce qu'il portait malgré lui les stigmates d'un plaisir entravé, en ce qu'y bruissait le regret d'une histoire inaccomplie. Loin de leur trouver pourtant la mièvrerie bovaryste, tu plaignais cette aventure réduite à des rencontres en non-lieu. Il y manquait le charme grâce auquel les souvenirs prennent consistance et s'installent dans le temps, même si l'histoire a déjà pris fin. Que peut-on garder d'un  après-midi dans un Formule 1 ?

    Toutes les chambres ne se valent pas même si l'on n'y vient que pour baiser...

     

    Photo : Benedetto Bufalino

     

  • Les jeux du sommeil, Aloysius Bertrand

    Le sommeil... Avant-goût de la mort, terreur de ne pas se réveiller ou, à l'inverse, l'insomnie, terreur de ne jamais fermer l'œil.

    Parmi ceux qui ont le mieux traversé cet entre-deux de l'existence, cet autre mystère de la chambre, Aloysius Bertrand, grand romantique, quoi qu'en ait décidé la postérité... (1)

    LA CHAMBRE GOTHIQUE

    Nox et solitudo plenæ sunt diabolo.
    Les Pères de l’Église.

     

    La nuit, ma chambre est pleine de diables.

    « Oh ! la terre, — murmurai-je à la nuit, — est un calice embaumé dont le pistil et les étamines sont la lune et les étoiles ! »

    Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu’incrusta la croix du calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux.

     

    *

     

    Encore, — si ce n’était à minuit, — l’heure blasonnée de dragons et de diables ! — que le gnome qui se soûle de l’huile de ma lampe ! 

    Si ce n’était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né !

    Si ce n’était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou !

    Si ce n’était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu, et trempe son gantelet dans l’eau bénite du bénitier !

    Mais c’est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise !

     

                       Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit, 1842

     

    (1)Mais le lecteur pourra se reporter à un article très beau de Jean-Luc Steinmetz, homme dont je garde, comme étudiant que je fus, un souvenir toujours vivace et admiratif.

     

  • Avec vue...

     

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    Parfois, vous arrivez en fin d'après-midi en un territoire que vous connaissez à peine (mais il est aussi possible que l'histoire vaille pour ceux où vous êtes déjà venu, et souvent même). Il vous faudra trouver un havre. Mot magnifique. La voie étymologique rappelle que le havre, c'est le port. Est-il nécessaire pourtant qu'il y ait l'océan pour penser que, vers les six heures, il s'agit bien de jeter l'ancre ? Pourquoi pas une anse accueillante en plein cœur des Pyrénées, de l'Ombrie ou du Jura ?

    Bientôt le soir viendra. Vous n'en avez cure. Pour l'heure, à l'hôtelière, derrière son comptoir, vous demandez une chambre. Avec vue.

    Cela suppose-t-il qu'il puisse y avoir des chambres aveugles ? Vous n'en avez jamais connu mais un ami, à Foix, et un autre, dans un taudis vénitien...

    La chambre avec vue, en hauteur, face au lac (ou la mer, la montagne, le val boisé,...), sera plus chère. Vous signez tout de suite. Que ne feriez-vous pour jouir du paysage... C'est d'abord ce que vous vous dites : que votre regard puisse s'offrir une envolée et que vous prolongiez le voyage, là, immobile, le corps penché, les avant-bras en appui, à la fenêtre, que l'inconnu et le lointain entrent jusque dans ce lieu qui ne sera jamais vôtre. Ce n'est pas une question de luminosité. La chambre, cette fois, est orientée au nord, mais il y a autre chose, comme un impératif d'oubli.

    Oublier que toutes les chambres d'hôtel se ressemblent. Le mobilier impersonnel, la tapisserie neutre, les médiocrités impressionnistes (certes, vous vous souvenez de cette exception romaine et une autre, à Varsovie). Elles ont toutes un parfum de cellule.

    Oublier aussi la déception de la journée : la cathédrale en réfection et le javellisé de la vieille ville.

    Et vous vous attardez sur les détails du paysage. Vous vous faites topographe et rêveur ; parfois, l'horizon est plus qu'une promesse, une véritable réorientation du voyage. Vous irez là-bas, demain, vers l'inconnu du pli rocheux ou à la pointe presqu'insulaire que prend la brume. 

    La chambre avec vue vous soulage. Le soir arrive. Bientôt, il n'y a plus rien que l'obscurité, l'obscurité la plus absolue : de ce côté-ci, pas de réverbères. L'aventure a duré une heure, à peine...


    Photo : André Kertész

  • Chambre 215

    Elle s'est effacée devant lui pour le laisser passer. Il s'est retourné vers elle, encore dans l'embrasure. Un instant entre eux deux. Elle a compris. Elle reviendra dans cinq minutes. Tout peut se faire en si peu de temps, de ranger, de vider, ou pas, aussi. Il n'y a pas grand chose, comme on dit. On parle parfois très vite. Il s'est assis dans le fauteuil où, hier, il était, dans l'angle, à le regarder dormir à moitié, échangeant quelques mots décousus quand il ouvrait l'œil. Le soleil arrive en transversale. Il y a l'odeur persistante de camphre, d'éther et de bouillon. Midi. Le lit est encore emmêlé du drap. Les fils de perfusions pendent. Puis les objets, ce qu'il avait amené avec lui. Deux magazines de mots croisés, force 3-4, parce qu'il était devenu assez fort, avec le temps, deux romans, policiers sûrement, un paquet de bonbons Kréma. Son réveil et sa radio, comme deux petites boîtes propres. Faire sa chambre. Faire de l'impersonnel sa chambre, même transitoire. Sur le dossier de l'une des deux chaises, le blouson qu'il n'avait pas voulu mettre dans la penderie, pour dire qu'il n'allait pas s'éterniser. En se penchant un peu, il voit, dans le renfoncement ce qui fait office de table de chevet, le boîtier ouvert, les lunettes posées dessus, et dans le même mouvement son regard embrasse les pantoufles au pied du lit, dont une est retournée, et un paquet de Kleenex qui traîne.

    La porte s'ouvre. Il n'esquisse pas un geste ; elle lui dit qu'elle est désolée.

  • Musique intime

    Dans quel lieu entrons-nous en écoutant cette composition d'Anouar Brahem intitulée La Chambre ? Les notes donnent-elles la solution du lieu ? Difficile à dire. Imaginons alors qu le fil du oud, celui de l'accordéon et celui du piano se croisent pour que nous soyons dans une pièce solitaire. Peut-être est-ce une saison intermédiaire ou une heure de l'entre-deux... On ne croit pas à une mélodie du sommeil (à venir ou dont l'esprit s'extirpe). Plutôt la chambre hors de son usage le plus convenu mais tout aussi essentiel, à s'asseoir par terre, le dos au mur,  à n'attendre rien et voir que dans le coin, là-haut, à peine s'agitant, une petite toile d'araignée.