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Les abrasions

  • Marée basse

    Parfois, le chagrin est là, comme un résiduel, la trace du sel qui agace ta peau après un bain dans la Manche. Ce n'est pas un reste qui te dérange, mais une démangeaison habile et souveneuse. Tu passes ta langue sur ton avant-bras. Un mélange de ce que tu es et de ce qui t'excède. Telle est l'histoire qui blesse et te bénit ; le jour faillit ; le pouvoir qui se volatilise et tu reprends courage...

  • La moindre des choses

    Est-il nécessaire que ce soit connu ? ou su ? Ne serait-ce même que lu ? Ce sera, en temps et en heure, dissous, ou rapiécé. On dira : quelle étrangeté ! Ou bien que cela rappelle un motif ancien, une phrase, quelque chose qui traîne dans la mémoire. Plus vraisemblablement : poubelle ! Il faut que la pièce soit débarrassée. Les nouveaux locataires arrivent la semaine prochaine. Ils ne veulent rien récupérer. Ils veulent faire table rase. Tabula rasa. Tout lieu, qu'il soit réel, physique, ou symbolique, quasi imaginaire (comme une page écrite ou une orchestration), doit finir sans encombres. C'est l'âme clinique du nouvel orgueil.

  • Puis on continue

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    Tu n'es pas le passant mais celui qui passe, parfois s'arrête pour l'imaginaire du paysage ou le désarroi de la pérégrination. Rien, aussi, sinon le semblant d'être ailleurs ; et tu regardes, au ras, l'asphalte atmosphérique le séparant de toi, celui qui ne saura jamais rien de plus à ton endroit, qui ne t'a même pas vu, et pour qui tu aurais pu laisser l'appareil  dans la sacoche...

     

    Photo : Philippe Nauher

  • La densité

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    La lumière vient de l'intérieur, d'une source à la fois située et inestimable. Tu la reçois comme un approximé. Au contraire de tout ce qu'on pourrait croire, rien n'est clair à cause d'elle, d'abord. Elle est l'alerte, quand tu passes dans la rue, dans l'après-midi qui s'incline devant le ciel d'orage grondant. La lumière est là, mais elle n'est pas, de toute manière, ton attente, ce qui dirige ton regard et fixe ton attention. Elle est certes le fond nécessaire, impérieux, en quelque sorte : ce qui permet qu'il en soit ainsi. Mais l'important est au devant d'elle, dans la dissémination des objets, selon une histoire que tu ne connais pas, La lumière n'éclaire pas la scène, pour en détailler les éléments : elle les dé-signe, pour les mettre en avant. Ils sont sur l'estrade, plus que sur le rebord de la fenêtre, ou sur des tréteaux de rangement collés à la dite fenêtre. Tu n'en sais rien, tu as des doutes et c'est à ce titre qu'ils deviennent des figures, qu'ils portent masque. Ils ne sont pas l'ombre d'eux mais se dessinent dans leur fragilité d'objets et se magnifient de leur basse définition.

    Tout procède de l'impolitesse de la vitre qui neutralise les efforts de la technicité que tu tiens dans les mains. Elle est la dérision de ton désir de précision, pour que tout soit net et qu'on puisse y voir quelque chose. Elle donne une densité qui n'a rien à voir avec le flou que tu pourrais fabriquer à partir de ton appareil. Elle n'en a pas la linéarité. Cette impolitesse varie selon un faussé qui a l'apparence de l'aléatoire. Chaque centimètre carré te semble un territoire propre, projetant un éclat particulier qui enraie ton regard et dans toute cette diffraction, tu t'accroches au goulot de la bouteille sur la droite et au haut du bocal sur la gauche, qui tranchent dans le quadrillage...

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Levinas, sans tain

    "Le courage n'est pas une attitude en face de l'autre, mais à l'égard de soi" (Emmanuel Levinas, Liberté et commandement)

  • L'art majeur

    Tu te dis qu'il faut toujours s'en tenir , moins par couardise ou paresse, que par expérience. Il est juste (il s'agit de justesse, évidemment : la justice n'a rien à voir avec ce qui t'occupe. C'est, sur ce point, un ordre que tu ne comprends même pas. La justice est une opération contractuelle, parfois à son corps défendant, quand tu auscultes, toi, les tenures oubliées de ton existence), juste donc, que ça passe. Parce que toutes les formes de l'inédit, ou de l'inouï, se préparent à faire leur retour comme crevasses ou peaux de fruits séchées, et il y a moins dans les rencontres survenues et dans la palabre, une fois enclos en ton esprit tes forces et tes faiblesses, que dans le moindre muret que tu contemplerais des jours durant, ou dans les métamorphoses de Lena Antognetti.

  • La consomption

    Tu perds tes mots, souvent, devant le monde qui tourne. Le vocabulaire n'y suffit plus. Loin que le spectacle soit bouleversant et que tu restes sans voix. Au contraire. C'est l'appauvrissement, la cataracte de toute cette agitation servile, de cette technicité babélienne qui te rend mutique. Les mots ne conviendraient plus : ils sont inadéquats, trop complexes. Ils évoquent un havre perdu. Le monde augmente les réalités possibles dans le temps où le contemplateur voit l'éventail de sa rêverie tomber en lambeaux.

    Aux images poignantes on substitue les panneaux iconiques, à l'ampleur de la phrase le slogan, à l'invention poétique l'onomatopée...

    *

    Pendant longtemps, l'homme, en son langage, a couru après le monde ; le dénombrement en était infini et l'esprit avait comme un temps de retard. En sommes-nous encore là ? L'aphasie n'est pas hélas le mutisme.

    *

    L'étrécissement de la vie commence quand aux charmes du silence succède le bruit spongieux des perpétuelles présences.

     

  • Mort et vif

    Dans une bibliothèque, un fantôme est un papier que l'on met à la place d'un ouvrage sorti du rayonnage. C'est moins l'absence, comme un spectre qui viendrait hanter le lieu béni, que la signature, mieux : l'assignation d'un immanquable retour.

    Dans notre existence, nous avons nous aussi des fantômes de cette nature, qui ne nous blessent pas, ne nous chagrinent pas, mais dont la voix inexorable et le visage précieux reviennent prendre place dans le silence nécessaire et laborieuse...

  • Fugue

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    Tu seras toujours au lointain. C'est une évidence. Comme la part de ce qui ne s'arrache pas. Il faut pleurer sans faire les comptes et rire des approximations. Tu seras le fantôme du voyageur et, en ton sein, la récurrence des horloges fera la bascule des battements de l'âme. C'est ainsi. Le diable tente le souvenir, par principe, et nous ne sommes jamais tout à fait impassibles. 

    Nous nous engendrons aussi de notre nature d'image qui ne pâlit jamais autant qu'il serait nécessaire pour que nous nous croyions morts...

     

    Photo : Philippe Nauher