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Les abrasions - Page 4

  • Fermer boutique

    Voilà que tout est dit, qu'on arrive trop tard, comme disait La Bruyère. Ou trop tôt, si l'on suit Lautréamont. Mais je crois que, pour l'heure, c'est vraiment trop tard. Radotage et ratiocination. Fabrication de babioles. Il n'y a plus d'artisanat, de paroles qui se forgent. C'est le règne de l'autocollant et de la formule. Trop tard, beaucoup trop tard. La syntaxe se défait, se dépouille et la longueur des phrases devient un péril, un risque d'isolement et d'incompréhension, quand il faut absolument se faire comprendre, être lisible, audible, traduisible, ce qui induit qu'on abolisse la frontière, qu'on abandonne sa langue, qu'on soit à la page. Point à la ligne. Monde pigiste, univers de brèves. Fin du bal, fermer le ban...

  • Le monde est inépuisable

    J'ai la maladie des ressemblances, dit-il. Et pour finir de citer Cadiot il ajoute qu'il va guérir.

    Moi, je ne suis pas sûr qu'il faille en arriver jusque là. Au contraire. Ce serait faire mordre la poussière à un certain esprit poétique. En plus, cela aiguise le regard et l'esprit (et inversement). Ainsi ne sommes-nous pas tentés d'aller si/trop loin, à l'autre bout de la terre. Le monde est infini : il suffit de le regarder.

    Je lui réponds donc que moi aussi, j'ai la maladie des ressemblances et que je ne voudrais pour rien au monde (ce qui est une façon définitive de vouloir faire avec lui : si je ne veux rien au monde, c'est très simplement parce que je le prends en son entier, dans l'épuisant capharnaüm dont il dispose pour me tordre et m'inquiéter, au premier abord) m'en voir guéri.

    Je n'ai pas peur de tout confondre ; je veux seulement que des images et des mots circulent en moi, qu'elles se croisent, qu'ils se mêlent. Toutes les associations sont là ; tous les échos des syllabes aussi. L'œil ne s'éteint jamais et la langue file son chemin. Il n'est pas question d'être confus, moins encore égaré. Au contraire : je cherche le hasard et l'arbitraire du monde comme un élémentaire, non comme une fin. Je laisse aux puritains et aux orthogonaux l'arbitraire du signe, évidemment. 

    Le monde sensible, et l'être en retour. Je peux mourir de cette confluence, mais il faut bien mourir de quelque chose. Que ce ne soit pas en vain...

  • Sans paroles

    Il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il tournait et virait, dans un râle chagrin continu. Il lui a tendu la main pour le calmer et l’enfant s’est amusé avec ses doigts. Puis il a trouvé sa position. Un temps, son petit poing s’est lové dans sa paume, avant de remonter doucement et de s’ouvrir à la hauteur de son poignet, dans la face interne, là où bat le pouls. L’enfant a ouvert les yeux ; il avait l’air de mesurer avec sérieux le rythme cardiaque du père. Il a souri comme si ce qu’il entendait, d’interne en interne, l’avait rassuré, et il a trouvé le sommeil…

     

  • Le Fil

     

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     Ainsi donc, des récits. Ce que nous sommes. Une somme de textes, recollés. Tel est le fil de notre bataille pour emporter le quotidien. Textes, tissus. Nous nous habillons de chaque histoire jusqu'à l'accroc, qui la rend définitive ou insoluble, voire définitivement insoluble.

    Ce sont nos vêtures de l'intérieur, des quasi voilures grâce auxquelles nous poussons plus loin l'illusion inséparable de la vie.

    Tout récit est un déchirement de soi et une belle audace qui nous dévore.

     

     

    Photo : Philippe Nauher 

     

  • Le Reliquat

    Tu ne peux vraiment te refuser au destin de ton ombre. Elle t'aggrave au mur d'enceinte et tu disparais à la noirceur du goudron frais. Elle t'a éparpillé sur le tas de feuilles mortes, quand elle perce ton cœur dans la rosace du soupirail. Elle n'insinue pas que tu n'es rien : elle en est la preuve vivante.

  • Didier Squiban, comme un miroir de pluie

    Tu peux attendre que tout s'arrache, que tout se vende, que l'on arase ce que tu as fait. Les lieux les plus pauvres sont ceux qui t'appartiennent le mieux, comme des souvenirs de trois fois rien. Une mer pure ; au lointain, un goémonier qui plonge ses pinces dans l'eau. Le retour se fera comme l'aller, à effleurer les ledenez. Tu reviendras à bon port, les mains dans les poches, sans rien ramener. Pas le moindre caillou, pas la moindre brindille. Tu riras seulement que dans tes chaussures, que tu retires dans ta modeste chambre d'hôtel, il reste du sable de là-bas. Ses cheveux, à elle, mélangent le sel et son odeur qui t'est si douce. Tu te mets à la fenêtre. Quelques nuages, à fredonner Squiban, qui a enregistré son album dans l'église de Molène.


     

  • Opération à cœur ouvert

    Sache, dit-il, que je ne suis jamais plus en face de toi que lorsque tu ne me vois pas. Il y a présomption à croire que l'on puisse s'exempter de l'espace et du temps.

     

     

  • Les Stupéfiants

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    Les jours où tu te tais, quand pas un signe de toi n'apparaît, sur quelque canal ou liste... N'être nulle part... À moins que ce ne soit un rêve essentiel : (re)naître ailleurs, ailleurs que dans le réseau ou la toile, que dans l'écho à peine vif des mots et des images (ils et elles sont peut-être, comme la lumière des étoiles : reçus alors que l'astre est déjà mort), ailleurs que dans la parole desquamée,

    ces jours-là ne sont-ils pas les plus précieux...

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Si simple

    Tu t'en es allé. Pas même eu l'impression que c'était une décision brute, franche. T'en es allé, à la légère, comme une fissure dans le mur, ou une faille au sol. Ce n'est ni douloureux, ni désarmant. Tu aurais cru, un temps, qu'il y aurait des regrets. Pas du tout. Proust avait raison : quand on a envie de partir, on est déjà parti et ce que l'on craignait est mort depuis longtemps.

    Il n'y a donc pas de dilemme. Pas de gravité. Et tu peux même, avec la poussière qui reste, dessiner des formes, de vagues souvenirs.

    Tu sautes par-dessus le fossé. Tu files à travers champs et bientôt le point obscur que tu es devenu, minuscule, insignifiant, prend, sur l'autre bord, une consistance plus grande, une forme plus lourde et homogène, et quelqu'un que tu ne connais pas encore commence à voir ton visage. C'est simple. Très simple.

  • Sous X

    Il n'y a rien à dire, ou si peu. Parce qu'on pourrait en écrire sur ce désastre à n'en plus pouvoir. Ce ne sont pas les mots qui manquent, ni la place, ni le temps mais tout ce qui a déjà été écrit, ou dit, avec force circonlocutions, euphémismes et souci de dignité.

    Dans le fond, ils meurent une deuxième fois, presque dans l'insignifiance. Ce n'est pas ce que l'on croit, disent ici ou là des responsables qui veulent sauver peau et postes. Il faut se recueillir et être convaincu qu'ils n'auraient pas aimé qu'on récupère leur disparition, ajoutent-ils.

    Tout est propre et digne : l'effroi, le chagrin, le partage, les hommages, dans un ordonnancement qu'on a déjà connu, qui nous rappelle ceux morts pour rien, parce qu'on n'a pas entendu de quoi ils mourraient, pour quoi ils finissaient en poussières ou en cendres.

    C'est net et précis. Le passage à autre chose se fait insensiblement. La vie, dit-on, l'inexpugnable envie de vivre. Ou de se détourner. On a fait un mauvais rêve mais déjà le petit matin s'imprime sur la fenêtre.

    Rien à ajouter. Rien. Exactement le dernier mot qu'on répond à l'uniforme qui prend votre déposition au sujet de cette effraction durant votre absence...