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Les abrasions - Page 4

  • Carroussel

    Tu cherches quelque chose qui ne t'appartient pas, que tu ne veux pas posséder mais sans quoi tu te sens amputé. Ni rêve, ni cauchemar. C'est la geste souterraine de ta vie, geste sans fin qui te jette régulièrement au fossé...

  • Miossec, inattendu

    Les reprises, en pop ou ailleurs, c'est souvent une vaste fumisterie, un ratage complet, sans parler d'une escroquerie morale et artistique (quand Bruel, par exemple, ose chanter Barbara. J'en connais que cela écœure au plus haut point et je les comprends). 

    Quand Miossec reprend Joe Dassin, c'est pour clore le  très beau film de Laurence Ferreira Barbosa, J'ai horreur de l'amour, sorti en 1997 dans lequel Jeanne Balibar en médecin généraliste séduit encore, Laurent Lucas, patient séropositif, montre la grandeur de son talent et Jean-Quentin Châtelain effraie de toute son hypocondrie. Certes il ne chante pas, le finistérien, (de toute manière, il n'a jamais vraiment chanté...), mais c'est justement dans l'impossibilité de placer sa voix, de la monter ou de la descendre qu'on sent qu'il colle au sujet...


     

  • Boussole

    Nous sommes sans cesse abîmés par la rumeur, la faille atrabilaire du quotidien, qui clabaude.

    Là où ton corps te blesse : le dos, la cheville, les cervicales, les intestins, le crâne, est le point de ton chagrin. Si tu le sais, en conscience, tu prendras soin de ne jamais éteindre ce feu complètement. Il t'alerte et veille sur toi. Le jour où il n'est plus en toi, où il ne te parle plus, tu es un être sans langue et sans ancre.

    Tout bonheur comprend la récession du monde, même brève, à l'endroit de ce que nous sommes, et à celui où nous vivons.

    Quand tu entends ses premiers mots d'enfant, dans l'énervée articulation parfois de ses efforts, qui te ferait rire chez d'autres, mais pas lui, tu restes sans voix, avant de te les répéter, intérieurement, comme un poème, ou une langue étrange, alors qu'elle est tienne aussi, le signe d'un partage incessant avivé par les yeux, la bouche, la peau, les mains, les grimaces et ses rires.

  • En nous

    C'est bien l'altérité, celle dont parle si justement Lévinas, de ce visage qui continue de vivre en nous, malgré le lointain, le silence ou la disparition, de ce visage que le temps singulier n'altère pas, comme un suaire faisant encoches dans le présent.

    Elle arrache de la sollicitude affectée et de la comptabilité des rendez-vous, quand tant, au jour le jour, de masques nous entretiennent sans fond.

    Toutes les biométries du monde n'emporteront jamais la beauté sereine de ce visage, vivant dans le territoire entier de notre corps, se déplaçant du cœur de notre existence jusqu'à l'épiderme.

    Ce qui fait de toi une vérité. Alétheia : chez les Grecs, la suppression de l'oubli...

  • Les reliques

    Les miettes de pain sur la table ; les poils rasés mêlés de mousse dans la vasque ; la purée sur la fourchette ; le sable au fond des chaussures ; les noyaux de cerises dans le plastique ; le gras du jambon au bord de l'assiette ; le bout d'enveloppe déchirée dans l'escalier ; la marque de la bouteille sur la table basse ; le fil blanc à l'épaule de la veste ; la crasse de la journée sur le col de chemise ; le marc du café au fond de la tasse ; la pièce d'un centime dans la poche intérieure ; la trace séchée du Spéculoos aux commissures des lèvres de l'enfant ; le sperme sur le drap bleu ; les brins de tabac sur la nappe ; un 06 qui n'a plus cours ; le cadre d'une photo perdue dans un album ; un ticket de métro en capilotade ; des cheveux blonds entremêlés dans la brosse ; les sonneries répétitives d'un message coupé sur le répondeur ; la poussière laissée par la pluie sur le carreau ; le mégot sur le rebord de la fenêtre ; le papier collant du bonbon menthe ; l'enseigne délavée d'un magasin d'antiques aujourd'hui occupé par une publication people ; l'empreinte boueuse de la roue sur le bord de la pelouse fraîchement tondue ; le nid de l'oiseau mort ; la carte postale jamais envoyée ; le souvenir de l'histoire du loup ; le brouillon de tes premières idées sur l'amour ; la soucoupe ébréchée d'un jour de colère ; le briquet qui n'a plus de flamme ; les bruits à jamais perdus de la fenêtre ouverte ; les nouvelles inachevées de Pessoa ; le sel de ta sueur sur ton visage ;  l'impossibilité d'oublier ; le besoin illusoire de rendre les armes ; les fosses communes ; les chansons détestées ; l'odeur de la vase ; le noir absolu de la chambre, il y a longtemps ; l'écume lourde de la stout sur le verre....

     

  • Fermer boutique

    Voilà que tout est dit, qu'on arrive trop tard, comme disait La Bruyère. Ou trop tôt, si l'on suit Lautréamont. Mais je crois que, pour l'heure, c'est vraiment trop tard. Radotage et ratiocination. Fabrication de babioles. Il n'y a plus d'artisanat, de paroles qui se forgent. C'est le règne de l'autocollant et de la formule. Trop tard, beaucoup trop tard. La syntaxe se défait, se dépouille et la longueur des phrases devient un péril, un risque d'isolement et d'incompréhension, quand il faut absolument se faire comprendre, être lisible, audible, traduisible, ce qui induit qu'on abolisse la frontière, qu'on abandonne sa langue, qu'on soit à la page. Point à la ligne. Monde pigiste, univers de brèves. Fin du bal, fermer le ban...

  • Le monde est inépuisable

    J'ai la maladie des ressemblances, dit-il. Et pour finir de citer Cadiot il ajoute qu'il va guérir.

    Moi, je ne suis pas sûr qu'il faille en arriver jusque là. Au contraire. Ce serait faire mordre la poussière à un certain esprit poétique. En plus, cela aiguise le regard et l'esprit (et inversement). Ainsi ne sommes-nous pas tentés d'aller si/trop loin, à l'autre bout de la terre. Le monde est infini : il suffit de le regarder.

    Je lui réponds donc que moi aussi, j'ai la maladie des ressemblances et que je ne voudrais pour rien au monde (ce qui est une façon définitive de vouloir faire avec lui : si je ne veux rien au monde, c'est très simplement parce que je le prends en son entier, dans l'épuisant capharnaüm dont il dispose pour me tordre et m'inquiéter, au premier abord) m'en voir guéri.

    Je n'ai pas peur de tout confondre ; je veux seulement que des images et des mots circulent en moi, qu'elles se croisent, qu'ils se mêlent. Toutes les associations sont là ; tous les échos des syllabes aussi. L'œil ne s'éteint jamais et la langue file son chemin. Il n'est pas question d'être confus, moins encore égaré. Au contraire : je cherche le hasard et l'arbitraire du monde comme un élémentaire, non comme une fin. Je laisse aux puritains et aux orthogonaux l'arbitraire du signe, évidemment. 

    Le monde sensible, et l'être en retour. Je peux mourir de cette confluence, mais il faut bien mourir de quelque chose. Que ce ne soit pas en vain...

  • Sans paroles

    Il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il tournait et virait, dans un râle chagrin continu. Il lui a tendu la main pour le calmer et l’enfant s’est amusé avec ses doigts. Puis il a trouvé sa position. Un temps, son petit poing s’est lové dans sa paume, avant de remonter doucement et de s’ouvrir à la hauteur de son poignet, dans la face interne, là où bat le pouls. L’enfant a ouvert les yeux ; il avait l’air de mesurer avec sérieux le rythme cardiaque du père. Il a souri comme si ce qu’il entendait, d’interne en interne, l’avait rassuré, et il a trouvé le sommeil…

     

  • Le Fil

     

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     Ainsi donc, des récits. Ce que nous sommes. Une somme de textes, recollés. Tel est le fil de notre bataille pour emporter le quotidien. Textes, tissus. Nous nous habillons de chaque histoire jusqu'à l'accroc, qui la rend définitive ou insoluble, voire définitivement insoluble.

    Ce sont nos vêtures de l'intérieur, des quasi voilures grâce auxquelles nous poussons plus loin l'illusion inséparable de la vie.

    Tout récit est un déchirement de soi et une belle audace qui nous dévore.

     

     

    Photo : Philippe Nauher 

     

  • Le Reliquat

    Tu ne peux vraiment te refuser au destin de ton ombre. Elle t'aggrave au mur d'enceinte et tu disparais à la noirceur du goudron frais. Elle t'a éparpillé sur le tas de feuilles mortes, quand elle perce ton cœur dans la rosace du soupirail. Elle n'insinue pas que tu n'es rien : elle en est la preuve vivante.