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Les abrasions - Page 5

  • En travaux

     

     

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    Certains sont restés ; beaucoup sont partis. C'est la loi du genre. Une sorte de peinture écaillée ou la rouille qui prend ses quartiers. Pas de tristesse à avoir. Il y a des passages fulgurants et des coulées de boue. La vie. Une cartographie de primes abords sans lendemain, la spéléologie des chagrins, et le soleil en pleine face. Pendant longtemps, tu as trouvé que cette histoire sentait la poussière. Un mélange de confessionnal et de médicament. Beaucoup d'alcool, souvent, et de longues marches. Mais ce n'était pas si simple, et pour être clair, pas si grave.

    Tu ne peux pas dire que tu sois d'un lieu mais tu connais pourtant la distance qui te sépare de ce lieu. De même, tu n'es à personne mais tu as, dans ton vestiaire de mémoire, l'habit complet du deuil et en ces jours-là tu n'as pas besoin de glace pour savoir, machinalement, faire ton nœud de cravate ; et tu vois, dans l'angle le plus haut de la fenêtre, la toile branlante de l'araignée.

     

    photo : Philippe Nauher

  • L'achevé

     

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    La laideur nous travaille, comme, insidieuse et répétitive, l'eau qui s'écoule travaille la roche et la ravine. Il ne s'agit pas tant de la laideur immédiatement visible, spectaculaire, répondant à des repères esthétiques simples : désordre d'un endroit, pagaille d'un lieu, difformité, monstruosité. Devant cette défaillance, il est toujours possible de se prémunir ou de passer son chemin. On oublie la disgrâce et notre regard se porte ailleurs.

    Mais il est une laideur plus terrible, qui nous use, à force de s'imposer justement sans effort, parce qu'elle est installée dans le monde. Elle en devient la règle. Son signe et sa nomenclature. Et n'est-elle plus remarquable que dans les villes ? Là : la saleté, la moisissure, la crasse, l'écroulement, les fissures, les vitres brisées, le va-vite architectural, l'aménagement obsolescent et grossier, le tag, le graphe, le placard publicitaire, l'affichage sauvage, le bruit, l'accélérateur et le frein. Et les gens aussi : la vocifération, le râle, la suffisance narcissique, la sueur, le regard de travers, la babine morne, la démarche grotesque, la pantalonnade asexuée, le bon marché grimé...

    La laideur des murs, des impasses, des dérisions cellulaires donnant sur un espace arboré. Jardin d'acclimatation à la décrépitude. L'œil enfle de cet eczéma journalier. L'esprit ne sait plus où se tourner. Urbain, péri-urbain, rurbanisation. Ailleurs, peut-être. En attendant : le chant des chiens, le gargouillis des demi-civilisés, les auréoles d'humidité et le chevauchement des raccords. Toute une œuvre, tout un rêve, toute une histoire.

    Une extinction.

     

    photo : Philippe Nauher

  • "Where have they been..."

    Il faut aussi fermer la porte à nos séances d'analyse, à nos heures à chercher de repos et mettre au tiroir nos gribouillis inachevés. Mais ce n'est pas si simple, et nous avons aussi nos mièvreries, je l'ai déjà écrit dans un billet, de même que certaines choses qui ne passent pas, qui ne passeront jamais, dans tous les sens possibles du verbe, entre douceur, ardeur et mélancolie. Elles ne s'oublient pas, jamais. Comme le Decades de Joy Division, avec la voix glacée de Ian Curtis...


  • Prurit

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    Nous en prendrons notre parti, ce qui ne signifie pas que nous ferons contre mauvaise fortune bon cœur. Nous renoncerons tout simplement, en sachant ce qu'il nous en coûtera. À savoir : moins le prix de ce qui n'est pas obtenu que celui de notre faiblesse. La valeur des choses passe, elle est frappée d'obsolescence, ce qui ne regarde jamais la conscience, ni le poids obscur (parce qu'encore insoupçonnable) d'avoir balayé d'un revers de main, semblant d'indifférence corrigeant le fonds sournois de notre lâcheté, une situation qui nous regardait.  

     

    Photo : Aaron Siskind

  • Algorithmes

     

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    Des nœuds, des carrefours ; le maillage et les réseaux ; service de nuit et trafic régulier ; vacances et jours fériés ; bus, trams et métros ; les échangeurs, les terminus et les arrêts ; les quais, les trottoirs, tunnels et escalators ; tout un jeu de correspondances

     

    sans que jamais nous ne nous croisions plus

     

    Photo : Philippe Nauher

  • De l'un à l'autre

     

    Qu’en sera-t-il de lui, de lui comme autre, quand l’enfant, encore réduit aux pleurs et aux vocalises de la nécessité ou de l’inconfort, l’appellera de son nom,

    de son nom qui fait lien :

    être le père ?

    Il lève les yeux de son livre et, à côté de lui, lui dort.

    Il ne se souviendra de rien. Ni de ses premier sourires, ni des premiers pas, ni de ses premiers mots.

    Dehors, l’orage carillonne. Il est dix-neuf heures. Il dort et n’a peur de rien. Le visage encore serein, dans l’inconnaissance des nuages lourds et chauds. Il n’a rien anticipé du tonnerre.

    Il ne reprend pas son livre. Il guette. L’orage s’enfuit : après longtemps, l’enfant ouvre les yeux et, croit-il, le regarde, et l’apaise.

  • Mille feuilles

     ...à peine une narration ;

    plutôt ce qui serait une manière d'ouvrir les tiroirs ou de ranger les papiers laissés en vrac sur la console ou éparpillés sur le bureau ;

    mais un bureau de tous les temps accumulés, comme une sédimentation active, ou un feuilletage des époques, dont les pièces souvent sont à peine visibles, que tu tires doucement pour découvrir, c'est selon : un trois fois rien, une écriture si indéchiffrables que tu t'y acharnes, ou les marbrures d'un lieu dans une fenêtre photographique.

  • Suite

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    La lourdeur -plafond bas, quand, dehors, la pluie a cessé- est palpable. Mais c'est le vent que l'on redoute, sa bravoure à gondoler les palissades, et faire claquer les drapeaux. Il est trois heures de l'après-midi mais il faut y regarder à deux fois. Rien ne se sera levé, rien n'aura pris, pas même l'envie de faire quelque chose de sa journée.

    On aurait aimé que ce soit dimanche, de ne pas avoir à sortir (il ne restait qu'un quignon de pain rassis), mais il pleut en semaine et les horaires du quotidien accommodent à leur sauce le cuir de mes chaussures neuves et mon lourd manteau

     

    Photo : Raymond Depardon

  • Pour le meilleur et pour le pire

     

     

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    Tu crois, mais ce n'est pas vraiment croire, que de croire au destin à travers ceux que tu rencontres ; ce n'est qu'une construction, le regard que tu portes sur un long cheminement et tu penses : il devait en être ainsi. Mais pour dire cela, tu as abjuré tout ce qui fut le travail de chaque instant, de cette écoute et de ce temps qui t'ont, lentement, rempli de cet être, de ces êtres dont tu croyais qu'ils t'étaient destiné, alors qu'il n'en est rien. Le hasard...

    Tu n'es pas un héros ; tu n'es pas ce Grec antique à qui des aventures mémorables étaient promises. Tu n'es rien, et ce que tu deviens, c'est à travers les fils inconnaissables de ces inconnus qui peu à peu font ton histoire. 

    Tu crois que tu as choisi de vivre. Belle histoire. Et tu oublies souvent de remercier ceux qui t'abrasent, pour le meilleur et pour le pire...

     

     

    Photo : Michael Ackerman

  • À tombeau ouvert

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    Il n'y a âme qui vive et comme le personnage de Joseph Roth à la grille interdite de la crypte des capucins, sentir la solitude la plus folle et la plus vaine, celle-là même que l'on noie, belle suspension, en Spritz renouvelés...

    Sant'Agnese s'éloigne et nous nous fourvoyons heureusement dans les venelles.

    Le ciel est chargé de nuages, mais nous éprouvons une joie incertaine de n'y comprendre rien ; joie du verre à moitié plein, dont l'ardeur orangé semble triompher des intentions plus froides du moment.

    Ce n'est pas un rêve mais nous avons l'inspiration suffisamment condensée pour trouver de quoi faire une belle légende à la dernière photo prise, avant qu'il ne pleuve et que nous n'allions nous coucher, enfin...

     

    Photo : Philippe Nauher