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Les abrasions - Page 3

  • Mort et vif

    Dans une bibliothèque, un fantôme est un papier que l'on met à la place d'un ouvrage sorti du rayonnage. C'est moins l'absence, comme un spectre qui viendrait hanter le lieu béni, que la signature, mieux : l'assignation d'un immanquable retour.

    Dans notre existence, nous avons nous aussi des fantômes de cette nature, qui ne nous blessent pas, ne nous chagrinent pas, mais dont la voix inexorable et le visage précieux reviennent prendre place dans le silence nécessaire et laborieux...

  • Fugue

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    Tu seras toujours au lointain. C'est une évidence. Comme la part de ce qui ne s'arrache pas. Il faut pleurer sans faire les comptes et rire des approximations. Tu seras le fantôme du voyageur et, en ton sein, la récurrence des horloges fera la bascule des battements de l'âme. C'est ainsi. Le diable tente le souvenir, par principe, et nous ne sommes jamais tout à fait impassibles. 

    Nous nous engendrons aussi de notre nature d'image qui ne pâlit jamais autant qu'il serait nécessaire pour que nous nous croyions morts...

     

    Photo : Philippe Nauher

  • N'est-ce pas... ?

    Pourquoi ne vas-tu pas à la rencontre des gens ? C'est vrai... Pourquoi pas ? Comme un commercial, une âme en peine, un distributeur de flyers, un contrôleur sncf, un militant en période électorale, une liseuse de bonne aventure, un malin qui te demande une cigarette, un charmeur qui croit trop à son charme, un étranger avec sa carte qu'il ne sait pas lire, une facétieuse, un perdu, un éperdu, un désaccordé sans retenue, et j'en passe mon chemin...

     

     

  • Tu t'en vas...

    Tu t'en vas et les murs du quotidien qui conformaient toutes ces années te seront bientôt perdus. Pas même un droit de visite. Le très-à-soi, que l'on interdit, se métamorphose. Ce qui était à discrétion de notre intime devient une transaction, et quel que soit le crédit des biens, il y a le débit des mots, de la poussière et des odeurs.

    Tu t'en vas, et quand tu remplis les cartons et te défais de ces sournois ajouts des ans : les livres en double exemplaire, une veste usée, des gribouillis de feuilles volantes, le vieux numéro d'un hebdomadaire,... tu retrouves des îlots abîmés dans le temps : photo si longtemps crue disparue, glissée derrière un meuble, un cd entre deux livres, le billet poinçonné de la Doria Pamphilj,... Tu t'en vas.

    Et tu es déjà parti, à chercher, les yeux au ciel du plafond, ce que tu trouveras là-bas. Comment tu (as)signeras le lieu que la loi fera tien.

    Mais la loi ne suffit pas à la vie, pas plus que l'horizon ne rend grâce à l'âme voyageuse. La propriété n'est pas le propre, à peine son exécution transitoire. Albert Cossery, qui vécut plus d'un demi-siècle dans une chambre d'hôtel, connaissait cette ruse par quoi on rêve d'un objet de papier, jusqu'à ce que tu mâches et mâches encore la phrase : tu t'en vas, phrase grâce à laquelle le quotidien se revivifie de sa prochaine disparition :

    l'arête émoussée d'un angle, la tête léonine du heurtoir, la régularité des poutres, les effluves du soleil sur le parquet, la belle harmonie du dehors silencieux, les histoires, toutes les histoires, l'histoire...

  • Rester, en absolu

    De tous celles et ceux qui avaient laissé leur empreinte en toi, tu pouvais dire : il/elle me reste, quand l'habitude, la langue commune, employait une forme impersonnelle. Il me reste des souvenirs, des traces, des photos, etc., etc., etc..

    Mais tu avais tôt senti que ce dépassement du temps, de la perte, du silence, des rires et des pleurs ne pouvait se contenir dans un objet, dans une série extérieure que tu aurais pu dénombrer, classer et montrer. 

    C'était le chemin intérieur, l'itinéraire d'une mémoire à la fois intellectuelle et sensible, un composé alchimique de mots et d'impressions dont tu devais te nourrir, quoi qu'il en coûtât, avant de comprendre que telle était ta manière d'aimer la vie, avec ou sans eux.

  • Fantaisie

    Le monde, comme on dit : le monde identifié à la réalité, t'entre par les yeux, bien comprendre : les yeux, organe si mou, gélatineux, quasi vulgaire, et si tu pouvais en prendre un dans tes mains, tu serais près de vomir... Les yeux, ce n'est pas un os, et l'os te sécurise, donne un poids à ton existence, alors que les yeux, c'est la mollesse de ce qu'on peut enfoncer, mais c'est encore pire : crever, évider, énucléer.

    Donc,

    le monde t'entre par les yeux, mais en même temps, il te sort par les yeux. Il est incommensurable, et si tu rabats les paupières, que tu fasses rideau, en quelque sorte, rien n'y fait. Il est .

    Tu as toujours détesté le surréalisme mais tu te souviens de la fameuse scène du Chien andalou. Comme quoi la mémoire n'est pas qu'une arme. Elle est une ressource. Une ressource qui te vide, ou te soulage, selon ce que ton regard envisage...

     

  • Sed ultima necat.

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    Progressivement, le temps reprendra ses droits pour combler les ornières et les anfractuosités, pendant que l'éclat abusif des pierres taillées et des crépis sans cesse anoblis renoncera (comme sont défaits tous les pouvoirs de l'heure...)

    Chaque éclosion de mauvaise herbe, chaque ornementation de méandres grimpants est un traité vivant de notre dérision.

    Le temps se rit des apprêts par quoi nous masquons l'usure de notre Histoire ; et la mansuétude que nous nous accordons, consacrée par le goût presque comique de ruines organisées en spectacle, est un acte de guerre dont nous sommes les premières victimes.

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Soi et ailleurs

    Un texte ancien, même une simple bribe, est-elle une pensée ancienne ? L'écriture est la sienne et le cahier contient d'autres pensées dont il se souvient allègrement. Mais là... La graphologie, de fait, lui parle de ce dont il ne se souvient pas. Faut-il croire pour autant que ce n'était pas vécu alors, ce morcelé de phrases, plus ou moins justes ? Il n'a pas les moyens de l'assurer, mais d'avoir voulu, dans la précipitation peut-être (au regard des lettres à moitié écrasées), en garder la saveur ou le précieux, ou, qui sait encore ?, l'imprécision (pour remettre à plus tard un examen sérieux de la question. Examen qu'il ne croit pas avoir repris, à moins que d'autres notes inconnues ne viennent le démentir...), voilà qui doit suffire à lui parler intimement.

    Il reprend ce texte ancien, le relit, le relit encore, pour relier cette éphémère éclosion (quelques lignes) à ses ornières de jadis et ses traverses d'aujourd'hui. En vain. Dans une découverte à l'aveugle, il trouverait cela médiocre, sans doute, mais ce n'est évidemment pas la question. Il s'agit d'accrocher un morceau de bois au navire et de le traîner autant que faire se peut pour qu'un matin il puisse en connaître la nature plus que l'utilité car ce qui a été perdu puis retrouvé n'est plus un instrument du présent. Il est un besoin à demeure tant nous sommes l'asile de nos abandons. 

  • Classé...

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    Cette latence, dans ton regard, par-dessus la rambarde de la passerelle, qui jauge la physicité du sol où tu te tiens et celle des filins et ferrailles pour tenir le tout, et qui estime tout autant la flottaison des choses sur l'eau, leur motilité spectrale, et la langue sournoise dans laquelle le monde perd sa légitimité.

     

    Photo : Ph. Nauher

  • Le Bonheur de l'anamnèse

    Il faut persévérer dans ce qui n'a pas d'importance ou, pour plus d'exactitude, dans ce à quoi la légitimité ambiante n'accorde pas d'importance. C'est à ce prix que nous pouvons défigurer le monde, lui retirer ce masque sournois, mille fois vendu sur tous les canaux possibles, ce masque présent, trop présent.

    Le détail est une nourriture, une façon particulière et douce de reprendre les états éclatés du monde, tous ces descellés par quoi la puissance légitime cherche froidement à nous en priver justement, du monde, alors qu'il faut s'acharner à vouloir le recomposer.

    Je récupère les tessons de l'amphore et ce n'est pas son incomplétude qui me désolera. Il n'y a pas à rougir des failles et des manques. Il est plus regrettable d'être des rares que ces univers de terre cuite préoccupent.