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Les abrasions - Page 3

  • Sed ultima necat.

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    Progressivement, le temps reprendra ses droits pour combler les ornières et les anfractuosités, pendant que l'éclat abusif des pierres taillées et des crépis sans cesse anoblis renoncera (comme sont défaits tous les pouvoirs de l'heure...)

    Chaque éclosion de mauvaise herbe, chaque ornementation de méandres grimpants est un traité vivant de notre dérision.

    Le temps se rit des apprêts par quoi nous masquons l'usure de notre Histoire ; et la mansuétude que nous nous accordons, consacrée par le goût presque comique de ruines organisées en spectacle, est un acte de guerre dont nous sommes les premières victimes.

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Soi et ailleurs

    Un texte ancien, même une simple bribe, est-elle une pensée ancienne ? L'écriture est la sienne et le cahier contient d'autres pensées dont il se souvient allègrement. Mais là... La graphologie, de fait, lui parle de ce dont il ne se souvient pas. Faut-il croire pour autant que ce n'était pas vécu alors, ce morcelé de phrases, plus ou moins justes ? Il n'a pas les moyens de l'assurer, mais d'avoir voulu, dans la précipitation peut-être (au regard des lettres à moitié écrasées), en garder la saveur ou le précieux, ou, qui sait encore ?, l'imprécision (pour remettre à plus tard un examen sérieux de la question. Examen qu'il ne croit pas avoir repris, à moins que d'autres notes inconnues ne viennent le démentir...), voilà qui doit suffire à lui parler intimement.

    Il reprend ce texte ancien, le relit, le relit encore, pour relier cette éphémère éclosion (quelques lignes) à ses ornières de jadis et ses traverses d'aujourd'hui. En vain. Dans une découverte à l'aveugle, il trouverait cela médiocre, sans doute, mais ce n'est évidemment pas la question. Il s'agit d'accrocher un morceau de bois au navire et de le traîner autant que faire se peut pour qu'un matin il puisse en connaître la nature plus que l'utilité car ce qui a été perdu puis retrouvé n'est plus un instrument du présent. Il est un besoin à demeure tant nous sommes l'asile de nos abandons. 

  • Classé...

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    Cette latence, dans ton regard, par-dessus la rambarde de la passerelle, qui jauge la physicité du sol où tu te tiens et celle des filins et ferrailles pour tenir le tout, et qui estime tout autant la flottaison des choses sur l'eau, leur motilité spectrale, et la langue sournoise dans laquelle le monde perd sa légitimité.

     

    Photo : Ph. Nauher

  • Le Bonheur de l'anamnèse

    Il faut persévérer dans ce qui n'a pas d'importance ou, pour plus d'exactitude, dans ce à quoi la légitimité ambiante n'accorde pas d'importance. C'est à ce prix que nous pouvons défigurer le monde, lui retirer ce masque sournois, mille fois vendu sur tous les canaux possibles, ce masque présent, trop présent.

    Le détail est une nourriture, une façon particulière et douce de reprendre les états éclatés du monde, tous ces descellés par quoi la puissance légitime cherche froidement à nous en priver justement, du monde, alors qu'il faut s'acharner à vouloir le recomposer.

    Je récupère les tessons de l'amphore et ce n'est pas son incomplétude qui me désolera. Il n'y a pas à rougir des failles et des manques. Il est plus regrettable d'être des rares que ces univers de terre cuite préoccupent.

  • Lapidaire

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    Tout est transparent, jusqu'à la falsification. Tu n'es pas sûr de ce que tu vois mais tu acquiesces à ce qu'on te montre.

    *

    Ce ne sont pas les fenêtres qui importent mais le sens de leur opacité.

    *

    Personne ne supporte plus le silence. Peut-être que ce silence renvoie au tien, à ce qui t'est propre, et sans murmure.

    *

    Tu requiers contre l'anecdotique et tu renonces sur l'essentiel.

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Carroussel

    Tu cherches quelque chose qui ne t'appartient pas, que tu ne veux pas posséder mais sans quoi tu te sens amputé. Ni rêve, ni cauchemar. C'est la geste souterraine de ta vie, geste sans fin qui te jette régulièrement au fossé...

  • Miossec, inattendu

    Les reprises, en pop ou ailleurs, c'est souvent une vaste fumisterie, un ratage complet, sans parler d'une escroquerie morale et artistique (quand Bruel, par exemple, ose chanter Barbara. J'en connais que cela écœure au plus haut point et je les comprends). 

    Quand Miossec reprend Joe Dassin, c'est pour clore le  très beau film de Laurence Ferreira Barbosa, J'ai horreur de l'amour, sorti en 1997 dans lequel Jeanne Balibar en médecin généraliste séduit encore, Laurent Lucas, patient séropositif, montre la grandeur de son talent et Jean-Quentin Châtelain effraie de toute son hypocondrie. Certes il ne chante pas, le finistérien, (de toute manière, il n'a jamais vraiment chanté...), mais c'est justement dans l'impossibilité de placer sa voix, de la monter ou de la descendre qu'on sent qu'il colle au sujet...


     

  • Boussole

    Nous sommes sans cesse abîmés par la rumeur, la faille atrabilaire du quotidien, qui clabaude.

    Là où ton corps te blesse : le dos, la cheville, les cervicales, les intestins, le crâne, est le point de ton chagrin. Si tu le sais, en conscience, tu prendras soin de ne jamais éteindre ce feu complètement. Il t'alerte et veille sur toi. Le jour où il n'est plus en toi, où il ne te parle plus, tu es un être sans langue et sans ancre.

    Tout bonheur comprend la récession du monde, même brève, à l'endroit de ce que nous sommes, et à celui où nous vivons.

    Quand tu entends ses premiers mots d'enfant, dans l'énervée articulation parfois de ses efforts, qui te ferait rire chez d'autres, mais pas lui, tu restes sans voix, avant de te les répéter, intérieurement, comme un poème, ou une langue étrange, alors qu'elle est tienne aussi, le signe d'un partage incessant avivé par les yeux, la bouche, la peau, les mains, les grimaces et ses rires.

  • En nous

    C'est bien l'altérité, celle dont parle si justement Lévinas, de ce visage qui continue de vivre en nous, malgré le lointain, le silence ou la disparition, de ce visage que le temps singulier n'altère pas, comme un suaire faisant encoches dans le présent.

    Elle arrache de la sollicitude affectée et de la comptabilité des rendez-vous, quand tant, au jour le jour, de masques nous entretiennent sans fond.

    Toutes les biométries du monde n'emporteront jamais la beauté sereine de ce visage, vivant dans le territoire entier de notre corps, se déplaçant du cœur de notre existence jusqu'à l'épiderme.

    Ce qui fait de toi une vérité. Alétheia : chez les Grecs, la suppression de l'oubli...

  • Les reliques

    Les miettes de pain sur la table ; les poils rasés mêlés de mousse dans la vasque ; la purée sur la fourchette ; le sable au fond des chaussures ; les noyaux de cerises dans le plastique ; le gras du jambon au bord de l'assiette ; le bout d'enveloppe déchirée dans l'escalier ; la marque de la bouteille sur la table basse ; le fil blanc à l'épaule de la veste ; la crasse de la journée sur le col de chemise ; le marc du café au fond de la tasse ; la pièce d'un centime dans la poche intérieure ; la trace séchée du Spéculoos aux commissures des lèvres de l'enfant ; le sperme sur le drap bleu ; les brins de tabac sur la nappe ; un 06 qui n'a plus cours ; le cadre d'une photo perdue dans un album ; un ticket de métro en capilotade ; des cheveux blonds entremêlés dans la brosse ; les sonneries répétitives d'un message coupé sur le répondeur ; la poussière laissée par la pluie sur le carreau ; le mégot sur le rebord de la fenêtre ; le papier collant du bonbon menthe ; l'enseigne délavée d'un magasin d'antiques aujourd'hui occupé par une publication people ; l'empreinte boueuse de la roue sur le bord de la pelouse fraîchement tondue ; le nid de l'oiseau mort ; la carte postale jamais envoyée ; le souvenir de l'histoire du loup ; le brouillon de tes premières idées sur l'amour ; la soucoupe ébréchée d'un jour de colère ; le briquet qui n'a plus de flamme ; les bruits à jamais perdus de la fenêtre ouverte ; les nouvelles inachevées de Pessoa ; le sel de ta sueur sur ton visage ;  l'impossibilité d'oublier ; le besoin illusoire de rendre les armes ; les fosses communes ; les chansons détestées ; l'odeur de la vase ; le noir absolu de la chambre, il y a longtemps ; l'écume lourde de la stout sur le verre....