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De la mélancolie

  • Murs (XIV)

    "Plutôt que de trop attendre les gens, on ferait mieux de compter sur les choses : c'est un simple mur qui m'a tiré d'affaire. Le long de la ligne de tram 7, dans le quartier d'Azabu, et sur le trajet interminable que je faisais depuis quelques jours à pied pour chercher mon courrier. Je m'étais assis pour me reposer sur une poubelle fermée et, en relevant les yeux, je l'ai vu : un long mur de béton que les moisissures de l'été et des champignons de salpêtre festonnaient comme un rideau de théâtre. Sur toute la longueur du "décor", le trottoir providentiellement surélevé formait une sorte de scène, et tous ceux qui y passaient étaient bon gré mal gré transformés en "caractères", amplifiés comme un écho, projetés dans le comique ou dans l'imaginaire. Je me suis dit : c'est la fatigue. J'ai fermé les yeux un moment. Quand je les ai rouverts, ça continuait à défiler, comme les personnages toujours plus nombreux d'une histoire racontée dans une langue étrangère. Je suis allé regarder de plus près : la surface était d'une belle matière veloutée, celle d'un vieux pot sorti du four. Entre les trous du coffrage et quelques graffiti indécis, une main enfantine mais résolue avait écrit haka (imbécile). Je l'ai pris pour moi : j'avais dû passer cent fois là-devant sans rien voir. Masi c'est qu'alors j'en avais moins besoin. Juste en face, entre la voie du tram et la rue, un dépôt de détritus, de cageots, de caisses, fournissaient un observatoire commode pour voir sans être vu. Je suis remonté dare-dare vers ma chambre : quatre kilomètres. Suis allé vendre mes derniers livres à Shinjuku pour m'acheter du film. J'ai trouvé tout un lot, bradé à moitié prix, "tombé dans l'eau de mer", dit le marchant. On verra bien."

        Nicolas Bouvier, "Le pied du mur", Du coin de l'oeil. Ecrits sur la photographie, Editions Héros-Limite, 2019

  • Tom Waits, des profondeurs

    La première fois que l'on entend Tom Waits, on y croit à peine. De le voir, même, ne change rien à l'affaire. Cette caverne, chaude et mélancolique, est une source d'émotion comme la pop nous en a peu donné. Tom Waits, c'est un Nick Cave sans le mystère dandy, l'ombre sans la recherche de l'énigme. Quand il chante Waltzing Matilda (dont le titre réel est Tom Traubert's Blue (1)), on reste sans voix, il n'y a pas d'autre moyen de le dire, sans voix devant cette histoire de misère dont il se fait le conteur foudroyé. Il grimace et nous, à l'écouter, prenons en sympathie celui qui commence ainsi sa complainte :

    Wasted and wounded, it ain't what the moon did
    I've got what I paid for now
    see ya tomorrow, hey Frank, can I borrow
    a couple of bucks from you, to go
    Waltzing Matilda, waltzing Matilda, you'll go waltzing
    Matilda with me
     


     

    (1)Tom Waits fait référence à une très ancienne chanson australienne. La chanson se trouve sur l'album Small Change sur lequel jouent Jim Hughart (qui accompagna Joe Pass) à la basse et Shelly Manne à la batterie. (batteur qui aura joué avec les plus grands : de Bill Evans à Chet Baker en passant par Sonny Rollins ou Art Pepper). On peut la trouver sur Youtube. Il y a un arrangement de cordes qui atténue la rudesse de la voix. C'est du studio. J'ai préféré la version concert, plus âpre et plus jazzy.

  • L'Union Européenne

    Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! Morgues pleines...

  • L'optimisme imbécile des temps de crise

    Je ne sais s'il faut en rire ou en pleurer. En rire, sans doute, avec toute l'ironie mordante de celui qui n'a plus d'illusions depuis longtemps, parce que l'arbre est pourri des racines à l'extrémité des branches.

    Adoncques le Covid-19, au-delà de la peur et des morts, a provoqué l'émulation de toute une armée de révolutionnaires : écolo, altermondialistes, pacifistes, philosophes de la démocratie, libéraux "responsables", et j'en passe. Ces belles personnes voient par le biais de ce péril un moyen, voire une opportunité (passons les morts pour par pertes et profits. D'un mal surgit un bien, on le sait...), de changer la société. Il faut infléchir la mondialisation, penser le monde d'après, réintroduire l'homme au centre de tout, réindustrialiser nos démocraties, tailler des croupières aux faiseurs de fric,... La litanie des bonnes intentions et des oracles est grandiose. Toutes ces éminences, grises, vertes, roses, rouges, arc-en-ciel sont remarquables de bêtise. Elles revoient le système, l'amendent, pour en garder le meilleur. Comme si la structure n'était pas le fruit de ceux qui y participent, y collaborent, s'y complaisent.

    Le Covid-19 est donc l'ange exterminateur de l'individualisme forcené, du profit maximal, de la globalisation honnie. On aimerait y croire (ou pas, d'ailleurs). 

    En attendant, méditons cette anecdote. Les Français se sont confinés depuis quinze jours. Ils étaient sérieux (plus ou moins), volontaires, solidaires et obéissants (plus ou moins). Au début de la troisième semaine, ils sont passés de victimes potentielles au statut de miraculé de la catastrophe. C'est alors que certains ont demandé aux urgentistes, aux médecins, aux infirmiers vivant près d'eux d'aller voir ailleurs parce que ceux-ci présentaient un risque. Ils se sont mis à bannir les personnes devant lesquelles ils auraient pleuré si on les avait amenés en urgence après s'être effrayés d'une fièvre méchante et d'une toux inquiétante.

    Dès lors, on comprendra mon scepticisme sur un possible bouleversement du paradigme économico-culturel, lequel n'est pas étranger, ce me semble, au désastre actuel.

  • Aucun homme...

    Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne.

               John Donne (1572-1631), Méditation XVII

  • Bien en face

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    Elle est bien en face, la fenêtre. Tu peux savoir que tu es là sans y être. Le bris de la vitre et le désordre à l'intérieur t'effacent, suspendent ton image. Ce n'est pas un autoportrait mais une métaphore, c'es-à-dire un signe qui s'est déplacé dans le sens et dans l'espace. La chose te soustrait. Il faut penser la mort ainsi, et ce n'est pas facile, de voir le moment où l'on n'est plus là et que les choses nous survivent, même celles que nous ne considérons pas. La moindre masure surpasse notre chemin. 

    La fenêtre, ou ce qui s'ouvre sur le monde, des théories de la perspective à celles de John Szarkowski sur la photo. Sinon qu'ici, c'est l'inverse : une fermeture ou une concentration. Tu l'as prise sans hésiter, en sachant que tu n'avais pas à chercher la meilleure place possible, parce qu'il ne peut y en avoir. Ton regard ne trouvera jamais ton corps, tu le sais. C'es au-delà que l'histoire se passe. A la fois tout et rien...

     

    Photo : Ph. Nauher

  • Les apprentis sorciers

    Bashung sort en 2002, après l'incroyable Fantaisie militaire de 1998, un opus crépusculaire intitulé L'Imprudence. Cet album est intégralement remarquable. La composition qui suit est exemplaire.


  • Vespa Roma

    « Au sein de l'inventaire des moyens de déplacement qu'effectue le photographe [Bernard Plossu], la vespa occupe une place particulière. Objet cinématographique par excellence depuis les années cinquante jusqu'au Caro diario de Nanni Moretti, la vespa est le symbole de la fluidité dans un monde engorgé, mais aussi celui de la démocratie du transport, de la belle mécanique accessible à tous. Le deux-roues semble consubstantiel à la ville méditerranéenne : il sied au climat, à l'étroitesse des rues, aux formes pentes qui découragent le cycliste. Sa photogénie ne reçoit jamais de démenti. Le conducteur du scooter est assuré de séduire : il a pour lui la jeunesse et l'absence de prétention. La vespa incarne à merveille le design de l'Europe méridionale en tant qu'il produit beaucoup d'effets avec une apparente économie de moyens, et qu'il assigne d'emblée au déplacement une dimension ludique : elle offre, comme autant de sacoches légères, de petites primes de plaisir. »

    Cette brève et très claire évocation de la Vespa par Jean-Louis Fabiani t’a ramené plus de trente ans en arrière, alors que tu découvrais Rome pour la première fois, et plus particulièrement à une fin d’après-midi, non loin du cimetière protestant, où tu étais venu rendre hommage à John Keats. Il était cinq heures et le petit magasin, pour faire tes courses avant de repartir au lido d’Ostia, n’était pas encore ouvert. Il aurait dû l’être mais tu découvrais depuis une semaine la qualité élastique de la sieste transalpine. Il faisait chaud et sur la porte de l’enseigne : chiuso. Alors, pour échapper à la lassitude, et parce que l’agitation de la gare Ostiense te répugnait, tu t’assis à même le sol, contre un mur, à un carrefour, et bientôt commença un ballet dont tu avais déjà observé quelques épisodes, furtivement, et dont tu pus pendant plus d’une demi-heure, vérifier la spectaculaire permanence.

    A la croisée des quatre voies, chacun arrivait avec une désinvolture klaxonnante pour signifier qu’il allait passer. On freinait à peine ; on se frôlait ; on accélérait ; on râlait ; on esquivait. Et cette singulière anarchie sans conséquence grave (ni glissade, ni accrochage) n’était pas le seul fait des automobilistes, avec la carrosserie en bouclier. Loin de là. Les deux-roues y tenaient le rôle principal. Ils semblaient s’amuser de tout. Deux-roues ? Pour être plus précis : les Vespa. En solo, ou en duo, avec la belle derrière, en amazone. Sans casque. C’était encore le temps mémorable des cheveux au vent. Imagine-t-on, à l’instar de Moretti, Cary Grant et Audrey Hepburn avec un intégral ou un bol, dans Vacances romaines. Tout, dans ce trompe-la-mort, au carrefour, à peine une décélération, donnait à la Vespa et à ses périlleux pilotes, une dimension jubilatoire et, bien sûr, cinématographique, comme le rappelle Fabiani. L’abeille piquait ta curiosité et tu n’espérais pas qu’une catastrophe vînt ternir cette démonstration du hasard heureux. Les météores suivent leur trajectoire.

    Tu avais donc l’occasion de vérifier que l’Italien et la Vespa étaient inséparables, quasi consubstantiels. Partout sur les trottoirs, dans les cours, dans les ruelles ; partout le devoir de composer avec leur art de se faufiler ; et sur les grands axes, des nuées où se mélangeaient les banlieusards, les gandins, les cravatés et même, parfois, les soutanes. En ce début des années 80, ces équipées doucement sauvages te donnaient l’illusion de te plonger dans la Rome des années 50, de sentir l’insouciance trouble d’une vie exubérante essayant de s’accommoder des règles.

    La Vespa avait, jusque dans la ligne, l’élan gracile de sa désignation. Elle était moins un mode de transport qu’un idéal de fluidité et un modèle chevaleresque, quand un garçon invitait une fille pour faire un tour. Il y avait en elle une esthétique ronde, quasi féminine. En France, nous avions l’immonde mobylette, le 102 ou 103 Peugeot, qui n’était rien d’autre qu’un gros vélo motorisé. D’un côté, le charme ; de l’autre, la grossièreté. Quand on regardait la Vespa, tu voyais une frontière dans l’art de la séduction. La séduction par la conduction. Tout un programme.

    Au fil des années et de tes retours à Rome, tu as déploré que la Vespa soit lentement mise au rebut, au profit du scooter. De l’italien à l’anglais, il y a un monde. L’anglicisation de la planète est un signe éminemment mortifère. Seuls les imbéciles de la communication universelle peuvent béatement s’y retrouver. Le problème, c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux. Le scooter, on le comprend aisément, n’est pas la Vespa, mais une imitation customisée pour territoires sécuritaires/sécurisés et pour les adeptes de la gadgétisation à outrance. Le scooter glisse lentement vers la moto de ville pour actifs CSP+ ou pour petits frimeurs de banlieue. Ce ne sont plus les formes douces de la version italienne mais la modélisation mastoc, bourgeoise et empesée d’un univers qui étale son désir insatiable de confort. La frime tendre et juvénile a laissé la place à la bouffissure satisfaite. De fait, le scooter est un des objets les plus hideux de notre époque. Il pue l’assise et l’ambition. La Vespa n’est plus qu’un vestige. Comme beaucoup de signes par quoi nous marquions des différences spatiales et culturelles.

    Le déclin de la petite abeille suit la disparition des frontières et de la monnaie. Les douaniers sont des spectres ; tu paies en euros ; les rues romaines sont scooterisées. Il ne faut pas croire au hasard, en la matière, et la désolation qui t’habite est un paysage où les éléments les plus étrangers en apparence se disposent de manière très efficace. Tu n’es pas de ceux que la practicité du monde (ne pas s’arrêter à la douane ; ne pas montrer ses papiers) et la rationalité économique (plus de changes ; plus de dévaluation) fascinent. Au contraire. Parce qu’un monde unique n’en est plus un. La Vespa est italienne et toutes les années où tu as pu retourner dans ce pays, du temps de la frontière et de la lire, tu en as eu le cœur net. Sa relégation, au-delà de quelques ajustements pour faire moderne est un sujet qui t’attriste. Cela n’a rien à voir avec la nostalgie, moins encore avec ce goût frelaté du patrimoine. Ton regret compte moins que ce sentiment diffus d’une muséologie des différences, les vraies, celles qui donnent du sens et de l’histoire à la vie, pour permettre le triomphe de l’uniformité libérale.

     

    (1)Jean-Louis Fabiani, préface à Bernard Plossu, L'Europe du sud contemporaine, Images en manœuvres Editions, 2000

  • Les tours

    A ceux qui veulent misérablement me plaindre d’avoir grandi au milieu de grandes tours, qui faisaient comme un cercle totémique, je répondrai que cette grande parade bétonnée et vitreuse m’obligea, avant que de partir de là, pour ne pas demeurer dans la solidité hermétique du quotidien, à lever les yeux, pour rechercher le vaste ciel.

    Sans ces murs si hauts, qu’on se sentait abîmés dans un cratère sec (le volcan du square où nous jouions n’avait jamais fait bouillir la marmite des rêves), peut-être n’aurais-je jamais senti l’obscurité fraternelle du bleu infini que dérangeait la révolution des nuages, grâce auxquelles (obscurité et révolution, qu’on ne sépare pas l’une de l’autre), j’ai appris à marcher dans les villes, sans peur ni amertume.