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  • Les Corps plastiques (prologue)

    Le bleu du ciel, le jour, et le feu morne des étoiles, la nuit, depuis si longtemps, que nul ne faisait plus de commentaires sur les temps à venir.

    Finies, les heures suspectes et frileuses du petit matin. Tout était lissé d'une chaleur qui n'étouffait pas, qui ne pesait pas (comme celle des orages que l'on peut connaître dans des pays lointains, pays de sueur, chemises étreintes, comme un mouchoir. Pas ici.). Plutôt la gaze invisible d'un four céleste.

    Mon voisin du deuxième, un vieil homme jadis maître d'hôtel dans un grand établissement de Bath (quelle ironie...) et qui m'avait pris en sympathie, quand nous nous croisions dans le hall d'entrée, voyait, disait-il, sa dernière heure arriver. Son regard maudissait les octogénaires nécrologiques, sans parler des plus jeunes (dix ou quinze ans de moins que lui) comme des oiseaux de mauvaise augure. Si l'on avait maintenu, ajoutait-il, l'usage des grandes draperies noires à l'entrée des immeubles endeuillés, quel spectacle c'eût été dans certains quartiers...

    Il n'y avait plus de veille, plus de sommeil, mais l'accommodement éreinté de chacun, selon ses forces et ses moyens.

    Ce n'était pas la première fois mais cette canicule (quand le chien finit par nous mordre) avait pour elle une remarquable constance.

    Les autorités taisaient le nombre des victimes (mais j'avais mes sources). On commençait à recourir à du matériel frigorifique d'appoint et certaines chambres peu utilisées voyaient leur vide soudain comblé. On placerait bientôt des forces de police pour empêcher les pilleurs de cadavres, les amateurs de dents en or, les trafiquants en tout genre (organes ou photos sordides) de sévir. Dans certaines zones industrielles, entre les semi-remorques chargés jusqu'à la gueule et les fenwicks, des patrouilles roulaient lentement et arrêtaient le moindre véhicule suspect. Si certaines rampes ouvraient régulièrement leurs portes sur des caisses de produits laitiers, d'autres sur des légumes surgelés, ailleurs du poisson compact et pané, certaines attendaient le défilé des ambulances (arrivée) et des corbillards (partance). Cortège blanc, cortège noir, la même lenteur.

    On trouvait des gens déshydratés mourant de leurs reins défaillants. Beaucoup n'éprouvaient pas le besoin de boire et leur tête écrasée par la chaleur oubliait la situation. Certains vieux mouraient vêtus d'un pull et d'un gilet (mais rien n'égala ce schizophrène du XVIIIe arrondissement découvert par son frère sous une couette, en polaire et col roulé).

    Les rues semblaient mortes, le jour. Les existences piétonnes se dissipaient entre onze heures et dix-huit heures puis à mesure que le soleil refluait, les gens croyaient que la vie normale pouvait reprendre.

    Dans les grands magasins, les âmes encore valides erraient, bénissant la clim, entre le maquillage qu'elles ne se mettaient plus, les mannequins de la dernière collection et la vaisselle.

    Les plus conscients du danger, avec ou sans canne, arpentaient les rayons frais et surgelés, lisant les prix et les étiquettes avec la même attention que la posologie de leurs médicaments. Ils s'intéressaient tout à coup aux yaourts bifidus, aux crèmes caramel interdites (diabète ou cholestérol), aux fromages les plus gras. Ils regardaient le panel des jambons sous vide avec la même fixité qu'un écran télé. Leur visage n'abandonnait jamais l'appréhension qu'à un moment, toujours trop vite venu, il faudrait ressortir, revenir en Enfer. Leurs jambes fatiguaient. Ils reverraient le soleil, la clarté assassine.

    Le plus étrange, on le trouvait dans les piscines où les plus sportifs venaient grouiller sur le bord des bassins. On slalomait entre leurs corps ridés, leurs muscles tombants.

    Au bout de mes quatre escaliers, abrupts et circulaires, je me déshabillais, je traînais nu dans mon appartement, à boire du thé vert, à manger de la pastèque. Je mouillais la grande serviette rouge et je m'en enveloppais avant de m'étendre sur le carrelage de la cuisine. Je regardais la profondeur du soir envahir le plafond. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer les rumeurs : moteurs, musique, larmes, bruits longs, claquements, téléphones, stores, fenêtres, gémissements, pleurs d'enfants, télévisions, zapping, éclats de voix, râles, mots coupés, hâchés, inaudibles, sommeil. Je mettais en sourdine et en boucle Bron-Yr-Aur.

  • La vie est peut-être insurmontable

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    Ainsi, me dit-il, serait-il peut-être bon que j'aille voir ailleurs si j'y suis. C'est une formule, d'accord. Quoique. Puisque je tends vers ma propre suppression, je peux me bercer d'illusions, croire à la vigueur de l'immensité, du point hasardeux sur l'atlas. Au moins aurai-je le bénéfice du doute, et doublement. Je n'aurai pas à dire qui je suis et quel est mon passé. Je n'aurai pas le cortège de mes indignités. On dira de moi que je suis énigmatique. Belle manière d'être une ombre. Je garderai en moi le bruit et la fureur. Les gens de cet autre monde seront les idiots utiles de ma vanité. C'est un luxe dont beaucoup jouissent, ou veulent se prévaloir. Comme tel s'explique, continue-t-il, le goût des voyages et des départs prévus ou anticipés vers d'autres horizons. Avec d'aussi belles manières, on cherche l'efficacité. Il y en a pour qui le monde n'est pas assez grand, qu'ils voudraient le manger, l'engloutir. Il m'est, quant à moi, infini dès les premiers mètres qui m'entourent. L'horizon de ma fenêtre, la plage un peu étroite qui ouvre sur la mer, le petit chemin, ridicule ligne entre les collines, le carreau de la place où j'ai mes habitudes, tous sont autant d'univers avec des clés dont je n'ai pas le trousseau. Je regarde ce proche qui, parfois, m'échappe. Si lutte il doit y avoir avec le monde, elle commence par ne pas renoncer à ce qui te demande.

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Flux

    Le monde parle, parle, parle, parle. Dans les temps où l'économie et la rationalité des actes sont de mise, voilà qui ne manque pas d'être étrange. Sauf à considérer que le bruit (au sens que lui donnait Shannon) est une composante du désordre nécessaire pour que la terreur fonctionne à son régime maximum.

    Le flux n'est pas le signe d'une augmentation de la circulation mais l'intensification des normes falsifiées, d'une croyance en l'évaluation comptable de la vacuité.

  • La Réciproque

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    Tu es l'orfèvre capital des longs après-midi perdus en terrasse ; à nul autre pareil, que ce bavardage littoral avec le siège vide qui, un jour t'agrée, un autre te déchire.

    C'est l'ombre portée, à décharge, sur le souvenir, flou grave des heures parties ailleurs. Les feuilles tombent sans condition et le vent a de belles orgues parfois. En d'autres jours, ce sont les auréoles des nuages qui te guettent, ou le soleil te faisant la peau.

    Tu balbuties et tu crayonnes. C'est un mélange d'esquisses et d'esquives, comme il en faut pour savoir quand, enfin, le travail est achevé, la pluie passée et le bonheur possible.

    Tu séjournes en fraudeur. C'est-à-dire que tu pars sans prévenir, alors même que les gens te voient à la même place. Certains diront qu'il y a là une certaine force, une volonté. Tu souris sans répondre. 

    Le café est sans sucre ; la leçon peu amène parfois, de voir que rien n'y fait. Il n'est pas de condition autre que celle de l'écume séchée et brune.

     

     

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    Photos : Philippe Nauher

  • L'effroi de la technique

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    Certes, les heures nous sont comptées. Telle est l'essence de notre mortalité. Mais au-delà de cette irréductible soumission du corps au processus biologique (et que d'aucuns, étourdis de progrès, de science et technologie voudraient pouvoir contrer pour nous faire accéder à un semblant d'éternité), il y a le temps que nous avons cru soumettre et auquel nous nous soumettons de plus en plus. Agendas, rendez-vous, horaires, sonneries, gongs, dernière minute avant fermeture, cadrans, écrans, tic-tac, et autres beautés ordinaires de notre aliénation. Les inventions ne sont pas là pour notre seul bonheur, ni même pour nous faciliter la vie, comme le rappelle ci-dessous Stefano Biancu.

     

    L'horloge (est devenu) un instrument d'émancipation, très utile au « temps du marchand » et des commerces qui avait déjà commencé de s'affirmer à l'époque médiévale. Mayr écrit que l'horloge
    « touchait par son appel à des désirs inexprimés et des inclinations latentes. Pendant des siècles, la fonction la plus importante de l'horloge fut peut-être de servir d'instrument pour l'éducation populaire, et, en vérité, d'instruction. Pour les Européens progressistes de la Renaissance, l'horloge incarnait les meilleurs choses que l'avenir pouvait apporter : la fin de la magie et de la superstition, la rationalité dans la pensée et l'ordre dans la vie publique. »
    Tout cela a donc fait de l'horloge « un insturment pour transformer la mentalité, les attitudes et les comportements populaires ».
    Le propos de Mayr va jusqu'à montrer qu'au XVIIe siècle, la diffusion de l'horloge mécanique a contribué d'une certaine manière à la fortune de la conception autoritaire de l'ordre social propre à la philosophie et la pensée politique de l'époque. Il nous suffit de noter ici que la technique répond non seulement à des besoins techniques et instrumentaux (on connaît le mot de Heidegger selon lequel l'essence de la technique « n'est absolument rien de technique »), mais aussi au besoin originaire et fondamental que l'homme a d'humaniser le réel pour pouvoir en faire l'expérience de façon significative et sensée, pour pouvoir l'habiter.
    Cela vaut aussi pour le temps. C'est un rôle que la technique a toujours joué, mais qui devient prépondérant à l'époque moderne, alors qu'elle devient l'instance productrice de culture la plus décisive. Avec la révolution médiatique, ce rôle devient plus décisif encore. De simple instrument, la technique se transforme en effet en « milieu » : un milieu magique et totalisant, qui offre l'illusion d'abolir tout l'intervalle de temps (tout écart entre le désir et sa réalisation), en rassurant en même temps, par une prolifération qui ne laisse jamais seul, sur la permanence du réel.
    Notre expérience du monde et du temps trouve ainsi dans la technique une médiation incontournable, toujours plus décisive et totalisante ; notre orientation dans l'espace et dans le temps passe inévitablement par elle.
    « Désormais -écrit Marc Augé- nous sommes capables de définir notre rapport avec l'espace et le temps, l'élément essentiel qui définit l'essence de l'homme et de l'humanité, simplement à travers des artefacts mis au point par l'industrie et circulant sur le marché. Il s'agit pour le moins d'un bouleversement complet de la capacité des hommes à percevoir leur relation avec eux-mêmes et avec autrui. »

    Stefano Biancu, Présent. Petite éthique du temps, éditions de la revue Conférence, 2015

     

     

    Photo : Philippe Nauher 

     

     

  • Poursuivre

    Os de seiche

    Ne nous demande pas le mot qui taille carré
    notre esprit informe, et en lettres de feu
    l'affirme et le fasse resplendir comme un crocus
    perdu au milieu d'une pelouse poussiéreuse.

    Ah l'homme qui s'en va d'un pas sûr,
    ami des autres et de lui-même,
    et n'a cure de son ombre que la canicule
    imprime sur un mur décrépi !

    N'exige pas de nous la formule qui puisse t'ouvrir des mondes,
    mais quelque syllabe difforme, sèche comme une branche.
    Aujourd'hui nous ne pouvons que te dire ceci :
    ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne voulons pas.


    Eugenio Montale, Poèmes choisis

  • Juste une guitare

    N'allons pas chercher plus loin. Lloyd Cole écrit une chanson simple. Des accords passe-partout. Et le regretté Robert Quine l'habille de sa guitare. 


  • Sur la terreur libérale

     

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    Je ne puis désormais exister (c'est-à-dire être légitime dans mon être mondialisé) que dans l'architecture d'une tonalité à la fois rétrograde, profondément castratrice, et , last but not least, illusoirement libertaire. Mon isotopie fondamentale est l'errance. La migration est ma raison d'être, pour me confronter à une autre migration, qui me rendra agressif, régressif, incertain. Je suis l'homme du XXXIème siècle, à l'usure du déplacement, à l'isolement programmé de l'homme achevé par la banlieue, par la décrépitude des murs, par l'insalubrité de l'atmosphère, par l'illusion de l'ambiance. 

    Je suis le mort, à la fois absent et totalement , qui enterre les vivants. J'objecte, à la rigueur supposée de la moindre philosophie existentielle, la réalité inconnue de la mort sans voix. Je ne parle pas ; je ne hurle pas. Je ne suis pas aphone mais inaudible, affublé d'un masque, nanti d'une langue étrangère. Je suis le barbare. Je suis le dialecte perdu de l'Histoire. Je suis la négation du devenir et nul sommeil, fût-il le plus réparateur, ne me fera oublier le petit jour qui vient : glauque, abstrait, répétitif...

     Photo : Philippe Nauher

  • Alexandre Mouchet, Exposition photographique

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    Alexandre Mouchet exposera un choix de ses photographies du 11 au 25 novembre, au Bomp ( 1, place Croix-Paquet, 69001 Lyon) (1). Le vernissage se déroulera le vendredi 11 à partir de 19 heures.

    Belle occasion de découvrir un jeune artiste, à la fois photographe et vidéaste. Une maîtrise technique au service d'un regard vif tourné vers l'exploration de l'environnement urbain et l'étonnement des espaces plus infinis.

    Pour lire une intéressante interview de l'intéressé, c'est ici.

    (1) On le retrouvera ensuite en janvier à l'Espace Berthelot, dans le 7ème arrondissement.

  • Se bercer d'illusions

    Il y a quelques semaines, on trouvait l'affiche ci-dessous dans les rues de Lyon.

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    Catherine Deneuve était à l'honneur du dernier festival Lumière. On lui remettait un prix. Sans doute n'y aurait-il rien à en dire si on ne se souvenait que l'an dernier on honorait Martin Scorsese. Dans les deux cas, un portrait. Très classique pour le réalisateur américain, conforme à ce qu'il est désormais, avec ses grosses lunettes et ses sourcils broussailleux. Ceux qui sont venus le voir en chair et en os ont retrouvé ce qu'on leur avait vendu sur l'affiche.

    En revanche, il n'en est pas de même pour la grande Catherine. Point de respect du temps présent et de soumission à la rigueur de la réalité. Sans doute l'actrice veille-t-elle à ce que son image soit conforme à l'idée qu'elle s'en fait et aux représentations fantasmatiques auxquelles elle veut être associée. On ne lui en fait pas le reproche. Elle n'est pas la seule. C'est dans l'air du temps. Le souci de soi et les attentes narcissiques exacerbées par la société contemporaine permettent toutes les audaces, même les plus ridicules, celles qui se démasquent dans l'instant. Les assiégés du Moi, pour reprendre Christopher Lasch, se multiplient

    Il serait bon de leur dire, à toutes ces audacieuses (et aux audacieux aussi) que leur combat non seulement est vain mais qu'il enlaidit la grâce de leur passé. Elles ne sauvent rien, et surtout pas leur réputation. Leur beauté ne serait pas perdue si elles ne prenaient pas outrage d'être ainsi communes. Ava Gardner, la plus belle de toutes, l'avait, elle, très bien compris et dès la quarantaine atteinte, elle savait se faire respecter du temps en refusant de feindre qu'elle pût s'y soustraire.