usual suspects

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

off-shore

  • Murs (XVII)

     

    IMG_J0406.jpg

    Photo : Philippe Nauher

     

  • Murs (XVI)

    Il y a donc tous ces visages que nous perdons, petit à petit, et que nous savons avoir perdu justement dans ce moment où nous les abandonnons à ce devenir sans nous que sont, à des degrés divers, l'éloignement, la séparation ou la mort. Visages que nous avons plus ou moins connus, et qui demeurent, puisque notre mémoire, notre souvenir, nos sentiments sont au sens profond des demeures. Et notre existence est ainsi comme un mur où s'accrochent des impressions qui sont plus que toutes les photos du monde. Intranscriptibles, inqualifiables, inaudibles.

  • Murs (XV)

    On ne les connaissait pas beaucoup. Pour tout dire, à peine. On entendait les gosses, de l’autre côté du mur. Un garçon, une fille, dans les huit-dix ans. Nous étions mitoyens pourtant. Mais leur maison donnait sur la rue de dahlias, et nous, c’est les jonquilles (nous sommes dans le lotissement des fleurs, celui de 2006. Ils ont structuré les lotissements autour d’un thème. Les Coulouarn, par exemple, sont dans celui des navigateurs, rue Vasco-de-Gama, alors que les Jorédy sont dans celui des pays, allée du Portugal. De cette façon, on a moins de mal à se repérer). On les entendait mais ce n’était pas méchant si bien que quand on ne les a plus entendus, on n’a pas fait attention. Impossible de dire combien de temps ils n’étaient plus là. Nous, on n’allait pas monter sur le mur pour voir ce qui se passait de l’autre côté. Imaginez si on était tombé sur leurs bobines, on aurait eu l’air de quoi ? des malotrus, des impolis, des gens sans éducation, des curieux, voire pire, comme dit Matthieu : des voyeurs. Et nous, on ne mange pas de ce pain-là. Nous sommes des gens bien. Donc, évidemment, on a pris un coup sur la tête quand on a appris, avec toutes ces sirènes de police, que le père, il avait tué les deux gamins et sa femme, avant de se pendre au sous-sol, après avoir tout bien rangé pour qu’on croie qu’ils étaient partis. Après, on me dira ce qu’on voudra : ceux qui étaient en face, qui n’avaient pas de mur pour les aveugler, ceux-là, je ne comprends pas. Je ne comprends absolument pas.

  • Murs (XIV)

    "Plutôt que de trop attendre les gens, on ferait mieux de compter sur les choses : c'est un simple mur qui m'a tiré d'affaire. Le long de la ligne de tram 7, dans le quartier d'Azabu, et sur le trajet interminable que je faisais depuis quelques jours à pied pour chercher mon courrier. Je m'étais assis pour me reposer sur une poubelle fermée et, en relevant les yeux, je l'ai vu : un long mur de béton que les moisissures de l'été et des champignons de salpêtre festonnaient comme un rideau de théâtre. Sur toute la longueur du "décor", le trottoir providentiellement surélevé formait une sorte de scène, et tous ceux qui y passaient étaient bon gré mal gré transformés en "caractères", amplifiés comme un écho, projetés dans le comique ou dans l'imaginaire. Je me suis dit : c'est la fatigue. J'ai fermé les yeux un moment. Quand je les ai rouverts, ça continuait à défiler, comme les personnages toujours plus nombreux d'une histoire racontée dans une langue étrangère. Je suis allé regarder de plus près : la surface était d'une belle matière veloutée, celle d'un vieux pot sorti du four. Entre les trous du coffrage et quelques graffiti indécis, une main enfantine mais résolue avait écrit haka (imbécile). Je l'ai pris pour moi : j'avais dû passer cent fois là-devant sans rien voir. Masi c'est qu'alors j'en avais moins besoin. Juste en face, entre la voie du tram et la rue, un dépôt de détritus, de cageots, de caisses, fournissaient un observatoire commode pour voir sans être vu. Je suis remonté dare-dare vers ma chambre : quatre kilomètres. Suis allé vendre mes derniers livres à Shinjuku pour m'acheter du film. J'ai trouvé tout un lot, bradé à moitié prix, "tombé dans l'eau de mer", dit le marchant. On verra bien."

        Nicolas Bouvier, "Le pied du mur", Du coin de l'oeil. Ecrits sur la photographie, Editions Héros-Limite, 2019

  • Eric Matthews, mélodique.

    Lateness of the Hour date de 1997. L'album reste confidentiel. Son compositeur, Eric Matthews, ne cherche pas les feux de l'actualité. Il n'a même pas envie de se produire sur scène. Il compose, joue de multiples instruments, chante et produit. L'ensemble est d'une délicatesse infinie. Pour un Américain, on trouve un sens surprenant, quasi british, de la pop. Plus de vingt ans après l'avoir découvert, le plaisir reste intact.


     

  • Murs (XIII)

    Le mur simple, droit, n’a pas le prestige de l’arcade à moitié tombée, du pilier sculpté rongé par les pluies, de l’arche toujours intempestive. On le considère comme un lien, une transition. Il mène à autre chose, et quand il n’est plus que le seul souvenir du lieu, on néglige qu’il est l’ordre premier de la construction, la légitimation intrinsèque de toutes les audaces. C’est le fondement de la maçonnerie.

    Je regarde le mur simple qui s’effrite et je pense aux inconnus bâtisseurs, quand, sur l’arcature, sur le moindre percement, j’imagine la foi de l’architecte. Mais nous ne fixons plus notre attention que sur la désignation de l’artifice. Nous faisons comme si ce mur à moitié en décomposition n’était plus là, alors qu’il est notre quotidien et, sans doute, notre devenir de perclusion qu’on veut ignorer…

  • Trois fois rien

    Une chanson, de quelques-uns. Le montage, d'un autre. Et le blog d'un autre, encore. Une chaîne dérisoire. Trois fois rien, de la "chronique d'un siècle qui s'enfuit"...


  • Murs (XII)

     

    IMG_G2396.JPG

     

     

    Il y a ce lieu commun de la photographie : le passant, le long du mur, quand celui-ci joue sa pleine fonction d’arrière-plan. Le mur-décor, grâce auquel se détache la silhouette : fragile, fugitive, incertaine, incongrue, fantaisiste, qui file vers la sortie, comme si elle fuyait la photo même, après avoir repéré ou simplement pressenti la filature, l’œil du guetteur.

    Cette silhouette est l’incarnation inséparable du monde, semble-t-il. Rien ne pourrait être sans elle, qui passe. Elle est la finalité de l’instant, que la durée soit ou non. La nomenclature de toutes les paroles à venir : visage, corps, posture, habits, allure, démarche, est là ; et le mur n’est, lui, qu’un faire-valoir. Il est la plaque neutre, eût-il des marques, des traces, des lambeaux d’affiches, des tags, des moulures à moitié décaties. Il n’est que l’insigne soumission des choses au masque qui fait relief.

    Dans le mur photographique, il y aurait donc, par essence, une destinée lugubre, de n’être rien. Il serait toujours un peu l’ombre de lui-même, décoratif jusqu’à l’effacement.

    Mais n’est-ce pas prendre les choses à l’envers ? N’est-ce pas le quidam, héros involontaire souvent du photographe, qui y gagnerait ? N’est-il pas un accident ? Une accroche itinérante propre à désigner la profondeur de ce que nous regardons, profondeur impitoyable qui nous ramène immanquablement à notre agitation théâtrale ? D’une certaine manière, le mur soutient peu la silhouette : elle la creuserait plutôt, l’aggraverait d’un contour brutal et terrible, à la manière dont on regardera les profils sur les pièces de monnaie, quand le cliché est net. S’il est flou, on explorera plutôt l’horizon de la tache ou de la salissure. Pour tout dire : dans le jeu du mur et de l’être, celui-ci tourne au détail, à l’anecdotique. C’est lui le décor, la moulure, comme un corps de cendres…

     

    Photo : Philippe Nauher

     

  • Du lieu où l'on parle

     

    mulholland drive,david lynch,cinéma,pouvoir,argent

     

     

    "There is no way ! There is no way !" hurle, indigné, Adam Kesher, à qui, dans les bureaux de la production, on veut imposer l'actrice principale. There is no way. Il n'y a pas moyen. Impossible. Niet.

    Évidemment, il pliera et les frères Castigliane, tout mafieux parodiques qu'ils sont, auront le dernier mot.

    Il n'y a pas moyen. Mulholland Drive forme le troisième pilier fascinant, avec Jean-Luc Godard et Wenders, de ce regard âpre des cinéastes sur le monde dans lequel ils essaient de croire, celui d'un autre monde auquel ils voudraient que nous croyions.

    Mais c'est déjà étrangement passé et dépassé, comme étouffé dans l'œuf. Le spectacle n'est pas sur l'écran (bien que si, en abyme...) mais dans l'arrière-cour, dans les cuisines. Le film est beau de cela : rien ne se crée, tout se négocie, sans quoi la sortie de route est imparable. Beau et forcément un peu désarmant, plus désarmant encore que de savoir où et comment débute le scénario. C'est une autre histoire. Celle qu'on peut se raconter, ensuite, et qu'aucun producteur ne peut, cette fois, nous arracher.  

    Et pour commencer la dérive, la musique même du film, d'Angelo Badalamenti (qui, au passage, joue l'un des deux frères Castagliane) : fausse torpeur...


  • Murs (XI)

    Le mur blanc prend le soleil ; il se rétracte à n’être plus qu’un grand panneau réfléchissant qui rebondit sur toi, comme un fauve, et si tu le regardes en face, les yeux dans les yeux, il impose sa toute puissance, sa vindicte brûlante. Il a converti l’énergie : il est plus fort que toi. Et tu dois clore les paupières. Tu n’as plus qu’à penser le mur sans le voir, mais en le sentant comme un horizon aveugle.

    Puis c’est l’ombre. Il en a fini de son pacte avec le soleil, parti plus loin vers l’autre côté. Il s’étend ; il dépose sa voile sur le sol. Tu t’approches. Il a gardé, quand tu appliques ta main sur lui, le témoignage de sa violence méridienne. Chaleur moindre en passe de résorber le tranchant du zénith.

    Et tu attends le soir, quand, appuyé contre sa torpeur, qui est aussi un peu la tienne, tu fais le bilan de ta journée, entre deux gorgées d’eau de citron. Tu es contre le mur et, pourtant, proche d’une paix silencieuse. C’est dans son appui bientôt invisible : il fait nuit, que tu trouves le repos.