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roman

  • La marche à vue d'Appius

    "Le tribun se nomme Appius Pulcher et appartient, comme moi, à une famille illustre dans l'ordre équestre. Il a été un partisan résolu de Jules César, mais, après son assassinat, il est passé du côté de Brutus et de Cassius. Plus tard, prévoyant que cette faction ne gagnerait pas la guerre, il a déserté et rejoint les rangs du triumvirat composé d'Antoine, Auguste et Lépide. La guerre terminée, il a pris, dans l'affrontement entre Auguste et Antoine, le parti de ce dernier. Après la défaite d'Actium, il s'est gagné les faveurs d'Auguste en trahissant Antoine et en révélant le probable séjour secret de Cléopâtre, avec qui il se vante, à mon avis de façon peu crédible, d'avoir entretenu un commerce amoureux. Ce continuel va-et-vient a réussi à le maintenir en vie en diverses occasions mais ne lui a pas permis de faire fortune, ce qui n'a jamais cessé d'être son but.

    -Tout a changé depuis l'époque de la République, s'exclama-t-il amèrement en achevant son récit. Qu'il est loin, le temps où Rome récompensait les traîtres ! D'autres, de moindre mérite, sont aujourd'hui gouverneurs de provinces prospères, préfets, magistrats, voire consuls."

      Eduardo Mendoza, Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, (2008)

  • La queue-chic et autres considérations sociologiques

    Étrange cécité que la nôtre parfois. La mienne en l'occurrence. De n'avoir pas vu qu'au commentaire sur le roman de Roland Thévenet avait succédé une humeur sur les superfétatoires qui font la queue. Sans doute l'inconscient des mots, ou quelque chose d'approchant.

    Et l'ami Marc Salet de rebondir en m'envoyant les références d'un article paru dans Le Monde, trois jours auparavant, que je ne connaissais pas et je retiens évidemment un sous-titre magnifique : "un attribut de la modernité". Le mot attribut est sublime. Décidément, Félix Sy était dans le vrai...

     

  • La Queue, Roland Thévenet

     

     

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    Ce qui intéresse dans un roman n'est pas forcément l'histoire. J'entends : cette forme molle que l'on peut résumer en une phrase et qui cache l'essentiel. Ainsi La Queue, écrit par Roland Thévenet, serait-il le récit d'une vie, celle d'un homme, Félix Sy, lequel, après « bien des chocs et d'imprévus désastres », trouvera une fort encombrante notoriété. La Queue tient à la fois du bildungsroman et de la fresque désespérée. L'air du temps n'est pas à la rigolade et ceux qui lisent régulièrement l'auteur sur son blog ne s'en étonneront pas.

    Mais, dis-je, passons outre l'histoire même, sa linéarité vivante pour en venir à notre propre intérêt. C'est-à-dire ce qui nous a arrêté au delà de savoir si le Félix sus-nommé trouverait sa voie dans un monde si imparfait. De fait, c'est l'ombre de la satire qui plane sur le récit. Et doublement. On la repère aux coups de griffes récurrents d'un narrateur qui, parfois, ne sait pas tenir sa langue. Le désarroi, ou le dégoût, s'invite dans l'histoire et, d'une certaine manière, en justifie l'orientation. Il y a du procès dans l'air. Mais la réussite romanesque n'est pas là. Elle est dans un autre degré de la satire, dans la satura, soit : le mélange, cette hybride composition qui désarçonne le lecteur, parce qu'il ne sait pas vraiment sur quel pied danser. N'est-ce pas là, aussi, qu'est la misère de notre époque, dans cette mixture tragi-comique qu'on nous sert à grands renforts de bavasseries médiatiques ? C'est en nous interrogeant sur notre attente et notre capacité à prendre pour argent comptant ce qu'on nous dit que le roman de Roland Thévenet fait mouche.

    L'histoire commence d'abord sur une enchère quasi mémorielle de l'invention par quoi le sieur Sy a fait fortune. Il a inventé la queue postiche, que l'on porte en toute occasion et avec tous les accoutrements possibles. Les pages initiales autour de cette incongruïté sont drôles, certes, parce qu'on est obligé d'imaginer le monde (celui des grands et des modestes) attifé de cet appendice grotesque. Nul n'y échappe : des politiques aux rock-stars, de l'excentrique au discret. Cet amusant délire, cet excès imaginaire se déploie avec une telle facilité qu'on finit par s'en faire une représentation assez simple et ce qui prenait d'abord une forme grotesque et quasi carnavalesque, l'auteur, par son insistance, en donne une version toute classique. Et de penser que nous aussi, nous avons nos queues, nos soumissions rances à l'effet de mode. Certes, le personnage habille, si j'ose dire, son invention d'un semblant de justification philosophique, mais nous savons bien, nous lecteurs, que, justement, tout cela est pure habillage. Dans le fond, cette queue supplétive, l'auteur la ramène à une terrible équivoque, qui mine l'époque contemporaine : celle du concept. La queue est un concept, c'est-à-dire une plaisanterie à but lucratif, dont la formulation vaut pour autant qu'elle rapporte et qu'elle devient un événement mondain. Ce début de roman, dont je disais qu'il m'avait fait rire, est aussi l'exposition grinçante d'un univers à la Kossuth et à tous ceux qui l'ont suivi. Le talent, le style importent peu. Ce qui compte tient à une évaluation indexée sur une mise aux enchères. La réussite est dans le gimmick. La manière se substitue au sens. Et ce d'autant plus que le facétieux écrivain a choisi d'emballer le tout (l'expression est un peu leste certes) en faisant de l'appendice caudal la cible de la réussite. L'art de la queue, si l'on veut. Ou, pour un second degré avec un demi-sourire, le vernis libidinal pour justifier de la moindre imposture. Le ludique et le libidinal, comme le disait déjà Michel Clouscard dans Le Capitalisme de la Séduction. Les incessantes anecdotes sur la queue de tel ou tel (mais écrivons plutôt : de tel ou telle, puisqu'à partir du moment où la queue paraît, il n'y a plus, dans ce roman, ni homme ni femme, mais des quasi porte-manteaux...) sont autant de preuves que ce jeu sur la liberté d'être se couvre d'un vernis provocateur : puisque le sexe est au centre de la trouvaille, ladite trouvaille est forcément signifiante. Les premières pages du roman sont donc la remarquable exposition d'une escroquerie comme il en existe tant désormais. Le trait est à peine forcé.

    Dans l'histoire de Félix Sy, au milieu du roman, vient la rencontre majeure avec Jack Kerouac. Là encore, laissons l'intrigue de côté et regrettons seulement que cet épisode ne soit pas plus long, entre Paris et les States, mais ce n'est qu'un détail. Plus précieuse en revanche est la singularité donnée à cet homme dont on connaît le nom, dont on a lu le livre le plus connu, à défaut d'être le plus emblématique. On the road. Kerouac est l'exemple-type de la construction sauvage autour des mythes du voyage, de la rupture, de la marginalité. Le rebelle. Un Rimbaud américain, pour adolescent soixante-huitard qui ne veut pas sortir de cet état prétentieux et ridicule. Mais Roland Thévenet, plus lecteur de Kerouac que les paradeurs libertaires qui l'ont récupéré, s'en va, lui, de l'autre côté du poster. Son Kerouac est à la fois humain et démystifié, habité d'une inquiétude spirituelle qu'aucun dévoiement artificiel ne peut assouvir. Il emmène Félix avec lui, soit. Ils font un bout de chemin ensemble, mais l'Américain n'est pas le triomphant pourfendeur de l'ordre établi, ce que serait plutôt, dans le roman, Grégory Corso. C'est la tourmente religieuse qui guette, le rapport au frère mort et à la mère. Roland Thévenet ne fabrique pas un nouveau Kerouac. Il l'éclaire d'une lumière que la bonne parole des révoltés bourgeois a voulu occulter. La Queue fait aussi son chemin dans les ornières d'une imagerie d'Épinal née dans les années soixante et quand on suit l'épisode unissant le prétendu clochard céleste et Félix deux routes progressivement se tracent : celle d'un déjà-connu (mais en fait : de la bouillie et de la nourriture intellectuelle pré-mâchée) et celle d'une découverte à laquelle seul un détour par toute la littérature de Kerouac peut donner consistance. Ce roman est donc aussi une belle exploration, par contrepoint, de la culture construite, imposée et fausse produite par ce gauchisme libertaire issu de l'après-guerre. En ramenant l'écrivain américain à une complexité sans réponse assurée, baignée de religiosité, Roland Thévenet nous demande de déconstruire la terreur intellectuelle dans laquelle a été plongée le dernièr demi-siècle. Et cette déconstruction-là n'a évidemment rien à voir avec le délitement interprétatif de Derrida et consorts. Il s'agit d'en revenir aux textes. Il n'est pas question de dire que le Kerouac de La Queue est le vrai Kerouac, le seul Kerouac ; il s'agit de comprendre qu'en matière de doxa culturelle il est indispensable de faire un retour sur le passé récent.

    En repliant, en partie, l'odyssée de Kerouac du côté du spirituel religieux, et du catholicisme, le roman marque nettement la préoccupation de l'auteur devant un monde occultant son héritage chrétien. Or, et c'est le troisième point qui nous arrête, l'histoire de Félix Sy est frappée du signe de la religiosité puisque, orphelin, il est recueilli et éduqué par un prêtre. La mort frappe et le bon Guillaume survient. Cette douceur, parfois maladroite, d'une soutane est déjà une erreur stratégique (si l'on veut considérer le point de vue purement commercial) : La Queue ne crache pas sur la prière et l'encensoir. C'est péché sans doute, quand la vulgate contemporaine voit en l'église catholique le comble du Mal, l'ennemi intime de l'ultra-liberté libérale. Mais c'est un trompe l'œil car, sur ce point également, le roman est bien plus retors qu'il n'y paraît. La quête finale de Félix Sy, à la fois incertaine et désespérée, nous éloigne de ce que certains assimileraient à un roman catholique. Certes, l'interrogation sur la transcendance traverse tout le récit mais il semble loin le temps confiant d'un Péguy ou d'un Bernanos. Le héros revient aux sources et cherche un refuge, jusqu'à sombrer dans une forme d'oubli de soi. Dès lors, plutôt que de lire La Queue sous le jour d'un hommage à la foi salvatrice, par quoi l'homme d'église, Guillaume, et son fils « adoptif » et spirituel, Félix, se retrouvent in fine, choisissons de l'envisager à rebours : une œuvre où l'espoir transcendant est comme décomposé. La fuite de Félix, riche, reconnu, adulé, n'est pas la énième forme de la rédemption (ce qui trouve plutôt dans les scenarii américains, chez les protestants) mais le récit de son impossibilité. Ainsi serait-il un contresens de trouver La Queue outrancièrement militant du côté du catholicisme alors même que la trame amène à cette impasse d'un monde qui ne peut plus recevoir la voix discordante de l'homme dont la réussite est exemplaire. On repense alors à la fin de La Crypte des capucins de Joseph Roth, quand le héros, perdu, se retrouve devant les grilles fermées du sanctuaire. Decize, Paris, les Etat-Unis, Bruxelles et retour à Decize. Mais trop tard. Toujours trop tard. Et lorsque le livre s'achève, dans le silence et un certain effroi, on repense au début, à toute cette agitation autour du concept qui fit la fortune de Félix Sy. Le bruit y était fort, infernal, et le bruit emporte le silence, la mondanité la solitude, les pièces de collection l'intériorité d'un homme...

     

  • Notule 22

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.

    La littérature et la musique. La musique, ou les musiciens, comme matière. Le texte comme partition, d'une certaine manière.

    1-Thomas Mann, Le Docteur Faustus, 1954 (1947 en allemand)

     

    2-Alejo Carpentier, Concert baroque, 1976 (1974 en espagnol)

     

    3-Alessandro Baricco, Novecento : pianiste, 1997 (1994 en italien)

     

    4-Catherine Lépront, Le café Zimmermann, 2001

     

    5-Christian Gailly, Un soir au club, 2001

     

     

     

     

     

  • Dominique Paravel, Uniques

     

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    On sait ce que peut donner le choix littéraire des gens de peu. C'est la sublimation de la misère par le style. C'est le mode Michon des Vies minuscules, où l'articulation de la phrase, celle des relances et des symboles tendraient à sortir du néant un monde reculé, froidement ignoré, quasi banni. L'écriture troisième République pour le retour mythique à une glorieuse célébration. On ne peut pas dire : c'est beau, assez impressionnant même, mais passablement vernissé.

    Dominique Paravel n'a pas, elle, cette prétention, et, en l'espèce, ce choix, nous lui en serons redevables, elle qui, dans Uniques, choisit l'unité de lieu et de temps, la rue Pareille un jour d'épiphanie pour que se croisent les misères du monde. Misères secrètes, économiques, sociales, affectives, professionnelles.

    Unité de lieu et de temps, mais pas d'action, tant la trajectoire de chacun des personnages, saisis qu'ils sont, en ce jour emblématique, dans le quotidien sans fard de leurs écorchures récurrentes ou secrètes, ces trajectoires, donc, fait cogner toute la souffrance du monde dans des gestes et des questions inattendus. Ici, l'écolière se demande pourquoi elle est pauvre ; là, le chauffeur de bus s'épuise de respecter le temps de trajet, parce que dans le fond la loi et les codes finiront toujours par vous avoir ; ailleurs, le RH, devant des œuvres contemporaines, finit par sentir qu'il n'est qu'engrenage réel et décisionnaire fictif ; et l'artiste qui ne sait que faire d'être imparablement prise au piège.

    Roman court, elliptique et essentiel, soit : touchant le profond. Tel est Uniques. Histoire des passants et des vivants-là, dans cette rue Pareille, héritiers malgré eux d'un temps obscur et qu'on dirait infécond ou dégradant. La photo est impitoyable, sans pour autant qu'à un seul moment on ait envie de s'apitoyer. Ce que l'auteur réussit est assez rare : elle ne traîne pas en route. La vivacité de sa plume nous en rappelle une autre : celle que nous mettons à oublier ce qui nous dérange, et c'est peut-être sous cet angle que le roman frappe le plus fort.

  • Une sérieuse folie


     

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    Parmi tous les personnages peuplant l'épique Détectives sauvages de l'indispensable et disparu Roberto Bolaño, Joaquin Font n'est pas le moins farfelu. Il est interné à la clinique de santé mentale El Reposo, dans les environs de Mexico. Cela ne l'empêche d'évoquer les deux héros énigmatiques du roman, Ulises Lima et Arturo Belano, et de traiter de littérature avec toute la rigueur et la raison idoines.

    "Il y a une littérature pour les moments où on s'ennuie. Elle est abondante. Il y a une littérature pour les moments où on est triste. Et il y a une littérature pour les moments où on est joyeux. Il y a une littérature pour les moments où on est avide de connaissances. Et il y a une littérature pour les moments où on est désespéré. C'est celle-ci qu'Ulises Lima et Belano ont voulu faire. Grave erreur, comme on va le voir dans ce qui suit. Prenons, par exemple, un lecteur moyen, un type tranquille, cultivé, mûr, menant une vie plus ou moins saine. Un homme qui s'achète des livres et des revues de littérature. Bon, voilà. Cet homme peut lire ce qui est écrit pour les moments où on est serein, les moments où on est apaisé, mais il peut lire n'importe quel genre de littérature, d'un œil critique, sans complicités absurdes ou lamentables, avec détachement. Voilà ce que je crois. Je ne veux vexer personne. Maintenant prenons le lecteur désespéré, celui à qui est supposée s'adresser la littérature des désespérés. Qu'est-ce que vous voyez ? D'abord : il s'agit d'un lecteur adolescent ou d'un adulte immature, troublé, qui a les nerfs à fleur de peau. C'est le crétin typique (vous ne passerez l'expression) qui se suicidait après avoir lu Werther. Ensuite : c'est un lecteur limité. Pourquoi limité ? Élémentaire, parce qu'il ne peut rien lire d'autre que de la littérature désespérée ou pour désespérés, c'est blanc bonnet et bonnet blanc, un type ou un monstre incapable de lire d'une traite La Recherche du temps perdu, par exemple, ou La Montagne magique (à mon humble avis, un paradigme de la littérature paisible, sereine, complète), ou bien, si on va par là Les Misérables ou Guerre et Paix. Je crois avoir été clair, non ? Bien, j'ai été clair. Je leur ai parlé de la même manière, je les ai avertis, je les ai mis en garde contre les dangers auxquels ils s'affrontaient. J'aurais pu parler à des cailloux. Mêmement : les lecteurs désespérés sont comme les mines d'or de Californie. Pas plus tôt découvertes qu'épuisées ! Pourquoi ? C'est une évidence ! On ne peut pas vivre désespéré toute sa vie, le corps finit par céder, la douleur finit par être insupportable, la lucidité fuit à grands jets froids. Le lecteur désespéré (et plus encore le lecteur de poésie désespérée, celui-là est insupportable, croyez-moi) finit par se désintéresser des livres, finit inéluctablement par se transformer en un désespéré tout court. Ou alors il se soigne ! Et alors, cela fait partie de son processus de régénération, il revient lentement, comme dans du coton, comme sous une averse de pilules tranquillisantes fondues, il revient, je dis vers une littérature écrite pour des lecteurs sereins, paisibles, avec l'esprit bien centré. C'est ça qu'on appelle (ou si on ne l'appelle pas comme ça, moi, je l'appelle comme ça) le passage de l'adolescence à l'âge adulte. Par là je ne veux pas dire qu'une fois transformé en un lecteur paisible on ne lira plus de livres écrits pour les désespérés. Évidemment qu'on les lit ! Surtout s'ils sont bons ou passables ou qu'un ami nous les a recommandés. Mais dans le fond ils nous ennuient ! Dans le fond cette littérature acrimonieuse, pleine d'armes blanches et de Messies pendus, ne réussit pas à nous pénétrer jusqu'au cœur comme y réussit une page sereine, une page méditée, une page techniquement parfaite !"


    Les propos du retranché Joaquin sont à prendre pour ce qu'ils sont, certes : la voix d'un personnage, et non le discours assumé de l'écrivain chilien. Ils ont l'excès de la fiction. Néanmoins, ils circonscrivent avec beaucoup de justesse les limites d'une lecture dévolue à n'être qu'un miroir de ce que nous sommes quand nous renonçons à passer outre ce que nous ne voulons pas être. Lire n'est pas un confort, moins encore un prolongement de notre état, mais l'état autre d'une transgression qui se doit de nous heurter dans la pleine possession de nos moyens. Le détachement dont il est question n'exclut pas les épreuves, les sentiments ou les interrogations. Mais, de toutes les manières, il ne s'agit pas, comme dans le cas du désespoir, du malaise (ou de tout autre situation qui exacerbe notre ego), de venir y trouver ce que nous sommes déjà... 

    Il est tout à fait exemplaire (au sens où l'image éclaire la réflexion) que Joaquin Font lie son orientation de la lecture à un acte de changement, un quasi rite de passage, celui qui nous voit évoluer de l'adolescence à l'âge adulte. Or, le goût de plus en plus marqué pour une littérature divertissante est un indice supplémentaire pour dévoiler le désir profondément travaillé par la société postmoderne de cultiver cette rêverie adolescente. Le romanesque nombriliste, avec son modèle majeur : l'auto-fiction, en est la preuve. Mais cela ne peut suffire, à moins de plus croire à la vertu littéraire, c'est-à-dire la capacité d'une œuvre à nous contrarier.

    Et puisqu'il est bon de revenir sur l'auteur chilien, in fine, il est de ceux qui savent, en ce tournant de siècle le mieux nous contrarier...


    Photo : Jerry Bauer

  • Notule 18

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.

     

    Le triomphe du roman est indissociable de la concentration urbaine. La ville est un roman.

     

    1-James Joyce, Ulysse, 1922 [Dublin]

     

    2-Curzio Malaparte, La Peau, 1949 [Naples]

     

    3-Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux, 1951 [Le Caire]

     

    4-Eduardo Mendoza, La Ville des prodiges, 1986 [Barcelone]

     

    5-Antonio Lobo Antunes, L'Ordre naturel des choses, 1992 [Lisbonne]

  • Mortelle comparaison


     

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    Il y a quelques jours, alors que je faisais le tour de tout ce que la littérature perdrait à se soumettre à la Castafiore des lettres françaises, ci-devant Annie Ernaux : toujours la même phrase qui emmerde le monde, selon les diktats d'un honneur de la littérature dont je ne comprends toujours pas de quel métal il est fait, il y a quelques jours, donc, alors que je me disais qu'il en cuirait bientôt pour la postérité d'écrivains dignes d'intérêt, j'ai commencé par faire répertoire des futurs requis aux enfers de la morale cul serré.

    Et je suis retourné me promener, entre autres, chez Simenon, le sinistre Simenon, le raciste Simenon, l'antisémite Simenon (1), dont j'ose espérer qu'Ernaux fera le procès avant la fin de l'année. Il faut voir d'où il vient l'animal. Parfois ça sent l'égoût ; c'est le crapoteux d'extrême-droite dans tout son remugle. C'est aussi cela Simenon, cette propension à la parole commune d'une époque peu glorieuse. Je relisais donc un Maigret : Cécile est morte, que j'aime particulièrement pour des raisons très personnelles. Et d'un coup, au début d'un chapitre, cette perle : « Il pleuvait encore ce matin-là ; une pluie douce, morne, résignée comme un veuvage» Outre ses talents dans la composition des dialogues (une manière de faire apparaître une voix. C'est plus qu'une esquisse, une trace profonde, un style), Simenon a le génie du lieu et de l'atmosphère, et souvent pesante, d'ailleurs, l'atmosphère : un mélange étrange de couleurs ternes, de lenteur et de silence. Cette phrase en est l'expression emblématique. La comparaison ramasse en quelque sorte la suite des trois adjectifs dans son escarcelle. On croyait avoir touché le fond. Pas du tout : le temps qui chagrine se poursuit dans la silhouette sans identité d'une vie où l'amour est au cimetière. Tout un monde. Ernaux peut relire (avec des gants, évidemment) Simenon : elle y gagnerait...


    (1) Dont Gide disait que de lui il fallait tout lire. Une fois n'est pas coutume, nous serons gidien.

  • Le Livre de Matthias

     

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    Le Livre de Matthias, édité il y a déjà sept ans grâce à la bienveillance de Maurice Glaymann (une belle rencontre, hors de toutes ces considérations éditoriales. L'homme à lui seul mérite hommage et amitié), reparaît chez Alter Éditions, en format e-book.

    En guise de présentation, j'écrivais ceci en 2005 :

     

    Pour Cécile, être morte n'est rien.
    Encore faut-il ne pas être morte pour rien. Dès lors, elle qui était partie dans le Nord pour travailler et s'éloigner de tous a imaginé de revenir au cœur des choses. Agir pour que tout son univers dispersé se retrouve : le père et l'oncle qui s'occupent de son ancien appartement, le frère qui navigue loin depuis trop longtemps, l'amie rencontrée au hasard d'une nomination. Et tout ce monde doit se tenir, comme la corde soutient le pendu.

     

    Je n'ajouterai aucun commentaire. Je n'ai rien à dire de plus. Sinon, on le trouverait certainement quelque part, dans le roman...

     

     

  • Notule 13

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.

     

    Puisque l'année sera électorale, et donc forcément spectaculaire, autant se (re)plonger dans des romans politiques (laissons de côté -manière de parler- les écrits théoriques)

     

    1-Miguel Angel Asturias (Guatémala), Monsieur le Président, 1946


    2-Alejo Carpentier (Cuba), Le Recours de la méthode, 1974

     

    3-Léonardo Sciascia (Italie), Todo Modo, 1974

     

    4-Gabriel Garcia Marquez (Colombie), L'Automne du patriarche, 1975

     

    5-Reinaldo Arenas (Cuba), La Couleur de l'été, 1982