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morale

  • Le macronisme ou le triomphe de la fausse morale

    A peine avait-il gagné que le macronisme se pavanait à la Rotonde. C'était la fête. Il y avait de quoi, en effet. Les habituels moralistes oubliaient-ils soudain que Marine Le Pen était au deuxième tour ? Que nenni. En fait, une part de leur bonheur et l'expression de leur triomphalisme venaient de cette certitude victorieuse qui n'aurait pas été leur si Fillon, par exemple, avait été leur adversaire. Par calcul, ils préféraient Marine Le Pen. Et ils ont obtenu ce qu'ils voulaient. 

    Cette joie sordide (j'entends qu'elle est sordide en considération des leçons de républicanisme dont ils nous fatiguent) contraste avec la désolation éthique d'une Jacques Barrot, en avril 2002, dont l'idéal européen et socio-démocrate était pourtant loin de moi, mais dont l'humain désarroi me touche et me rend l'outrecuidance et la prétention macroniennes plus hideuses encore.


     

     

    Que les macroniens du 23 avril et ceux du 7 mai n'oublient pas pour quel chancre ils se damnent...

  • Premières et dernières nouvelles de Macroncéphalie

     

    Il faut être économe de son mépris étant donné le grand nombre des nécessiteux. François-René de Chateaubriand.

    Pendant plus d'un demi-siècle, j'ai habité la France. Je m'apprête, sans même changer d'adresse, à vivre en Macrocéphalie. Il paraît que c'est le dernier lieu à la mode, un territoire grand comme un château, avec une magnifique rotonde pour s'y réjouir.

    Les trente et quarantenaires sont, paraît-il, aux anges. Ayant eu ces vingt dernières années l'occasion de vérifier leur médiocrité, leur inculture, leur avidité et leur égocentrisme, je ne doute pas qu'ils jubilent. Il leur aura suffi d'un séjour Erasmus pour se croire du Monde, de la globalité, de l'échange et de la tolérance, de décrocher un bac +5 en accumulant les fautes d'orthographe et de syntaxe pour se croire des génies. Les plus jeunes, eux, qui subissent la mondialisation de plein fouet, sont plus circonspects : ils ont voté Mélenchon et Le Pen. Ils voient le sol se dérober sous leurs pieds. Ils sentent le chaos. Ils ont peur. Le cadre quarantenaire, le médecin trentenaire, non : ils ont réussi et la devise est simple : chacun selon son mérite, pour la forme, parce que pour le fond, c'est chacun sa gueule.

    Pourquoi pas, au fond ? La politique économique rejoint en cela la politique des comportements et des droits, ce que Thomas Frank avait admirablement compris dans son Marché de droit divin. Le Macron des villes, des centres villes aisés contre la Le Pen des champs et des périphéries, pour vérifier les analyses de Christophe Guilluy. Mais de cela, il faut bien le reconnaître, tout le monde s'en fout. Je veux dire : les triomphants médiatiques, les affairistes mondialisés, les bobos débiles, les minoritaires tragiques, les anti-catholiques primaires, les islamo-gauchistes. Ils se gavent de leurs certitudes postmodernes, sans même cerner qu'ils sont à l'avant-garde de leur élimination comme conscience au profit d'une réalité consumériste qui finira par les anéantir (quoique... pour les anéantir, il faudra qu'ils aient une substance et j'en doute).

    Avec Macron triomphe au stade politique l'achèvement d'une télé-réalité qui voit un adolescent se pavanant avec une pathétique rombière. Les amours hollandaises, pour le coup, font pâle figure. Au vaudeville succède le loft (ou les Marseillais je ne sais où). On comprend que toute une partie de l'électorat qui aura été nourri à la bêtise audiovisuelle des illusions dramatico-pornographiques ait trouvé glamour une telle histoire. C'est dans ces moments-là qu'on mesure à quel point un romantisme ignare et mal digéré représente un danger (parce qu'on est évidemment loin de la portée elle-même politique du véritable romantisme, en particulier le romantisme allemand). Si l'on veut énumérer les sornettes de ces derniers mois : Macron, c'est la fin du système, la fin de l'élite, la fin des nomenklatura, la fin des carrières, la fin des partis, la fin du droite-gauche, la fin de l'idéologie.

    La fin de l'idéologie, justement, dont Althusser pensait avec beaucoup de sérieux et de force qu'elle était aussi profonde que l'inconscient. Rien qui ne soit idéologique. Une telle évidence trouve d'ailleurs sa vérité dans la manière dont le libéral-type commence son enfumage en expliquant que la mesure qu'il prend relève du bon sens, de la logique implacable et non de l'idéologie. Ce qui est vrai, à condition de ne pas prendre le libéralisme pour une idéologie et de considérer comme rien les réflexions de Smith, Ricardo, Burke, Bastiat, Hayek, Friedman et consorts : une telle attitude serait manquer, pour le moins, de courtoisie envers ces auteurs, les prendre pour des gens de peu, sans influence... Macron n'est pas un ni-droite ni-gauche. Il est la synthèse de deux courants que l'on croyait antagonistes, tant la volonté de la droite a été d'éliminer toutes ses tendances nationales, religieuses, étatistes (1), et celle de la gauche de marginaliser toutes ses tendances étatistes et égalitaristes. Macron concrétise l'alliance objective des libéraux de droite et de gauche. Il faut être d'une bêtise crasse pour ne pas comprendre que le ralliement des centristes et des vallsistes à sa candidature était justifié non par des craintes devant la montée du populisme, mais parce que ce sont les mêmes. Sur ce plan, Marine Le Pen est une ennemie utile, un repoussoir tactique, une excuse pour masquer la convergence des vues et des attentes (2)

    Dès lors, plus rien ne peut arrêter la progression hexagonale d'une mondialisation qui se forge à la fois sur le plan économique (mais on remarquera que le processus, sur ce point, est engagé depuis longtemps, depuis les colonies (3), depuis le tournant du Lusitania en 14-18, depuis la fin de la guerre 39-45) et surtout sur le plan culturel, c'est-à-dire civilisationnel. Tout le discours sur l'ouverture face au repli, contre le repli devrions-nous dire, est construit sur ce principe. D'un côté, les cosmopolites, tolérants, polymorphes (comme les pervers, dirait Freud), curieux, enthousiastes ; de l'autre, les hexagonaux, étroits, fascisants, monomaniaques, aigris (4).

    Le macronien de base adhère à cette analyse. C'est sa raison d'être. N'empêche... Il faudra alors m'expliquer pourquoi la Bretagne, terre de peu d'émigration, dont Voltaire se moquait allègrement (5), s'est enflammée pour Macron. Le Nord de la France, dont le brassage est étonnant, qui sait plus que dans beaucoup d'autres endroits ce que c'est qu'avoir une origine étrangère, un nom qui sonne d'ailleurs, n'a pas eu le même engouement. Il est vrai que, comme le rappelaient les supporters du PSG, sans être plus sanctionnés que cela, ils sont consanguins, alcooliques et pédophiles. Le mépris avec lequel on les traitait était un signe prémonitoire. Par le plus simple des hasards, je viens de l'Ouest et j'ai vécu dans le Nord. Suffisamment pour m'interroger sur cette facile fascination pour une pseudo-modernité chez les premiers, et sur les tensions identitaires chez les seconds.

    Les macroniens n'auront sans doute jamais vu la misère que j'ai pu observer dans les zones désindustrialisées du Nord, une misère qui poussait des ados à prendre le pain de la cantine pour le donner ensuite à des copains dans le besoin. Les petits parvenus de la suffisance progressiste ne savent pas ce que représente l'abandon social et politique. Il est facile de moquer l'étroitesse d'esprit de ces culs terreux qui ne sont pas sortis de leur quartier, de leur petite ville. Ils ont pris effectivement un pli fort gênant : ils ont envie de rester entre eux. Par médiocrité ? Admettons. Par peur, aussi. Mais, dans le fond, sont-ils si différents de ces biens nourris qui jouissent de leur bonheur dans des gated communities, dans des résidences surveillées, dans des villages si peu mélangés. Une mienne connaissance ayant vécu plus de six mois aux Etats-Unis me racontait un jour que dans la famille, très riche, qui l'hébergeait, on n'avait jamais pris le bus, on vivait dans un quartier où la moindre voiture étrangère était signalée. Desperate Housewives est peut-être une série moyenne sur le plan scénaristique : elle en dit long sur la ségrégation sociale. Seulement, et telle est l'horreur du monde, l'argent légitime tout, à commencer par les comportements les plus vils. J'aimerais simplement que l'on vienne m'expliquer pourquoi des enfants et des petits-enfants d'émigrés votent FN quand des bretons bien dans leurs terres votent Macron, pourquoi ces deux exemples contreviennent aux schémas si répandus par la doxa médiatique. Pourquoi le riche peut-il se retrancher quand le pauvre doit tout accepter ?

    Quarante ans d'intérêt pour la politique m'auront confronté à bien des oppositions. J'ai débattu souvent, parfois avec une extrême virulence. Jamais pourtant je n'ai éprouvé une telle incompréhension devant la suffisance macronienne. Même la tentation Hollande n'atteint pas ce degré de bêtise (comme quoi le meilleur (ou le pire) est à venir). Et le deuxième tour magnifie encore le tableau. A la conjuration des imbéciles, s'ajoutent le bal des cocus et la valse des traîtres. Comme si, d'une certaine façon, les masques tombaient et que ce que nous savions depuis longtemps : l'inanité de la démocratie, n'avait même plus besoin d'apparence pour se dévoiler.

    Devant la fin de mon pays, je croyais que la rage prendrait le dessus. Et non... Il suffit de relire Chateaubriand, d'aller piocher quelques pages dans Îles. Guide vagabond de Rome, écrit par Marco Lodoli, et d'écouter Glenn Gould, pour comprendre qu'il existe un en-soi de notre vie que la fange et la vulgarité ne peuvent atteindre, ne peuvent souiller. Macron n'a jamais vu l'art français. Il n'y a pas à ses yeux de culture française. Grand bien lui fasse. Je sais, moi, d'où je viens, ce que je dois à ceux qui m'ont précédé : Racine, La Rochefoucauld, Bossuet, Marivaux, Beaumarchais, Nerval, Stendhal, Huysmans, Barrès, Péguy Proust,... Je sais aussi combien l'histoire européenne m'importe, combien lire Moravia, Morante, Malaparte, Goldoni, dans la langue, et dans les meilleures traductions possibles :Dostoïevski, Jan Kroos, Kusniewicz, Joseph Roth, Walter Benjamin, Lobo Antunes, Lydia Jorge, Stig Dagerman, Hugo Claus ou Javier Marias, m'est précieux. Sur ce point je n'ai de leçon à recevoir de personne, et surtout pas de ces paltoquets qui feront la fête, le soir du 7 mai.

     

    (1)Telle est l'explication de l'échec de Fillon. Plus que les affaires, dont on est certain qu'elles furent alimentées par les amis du hobereau sarthois, c'est son profil qui demandait son éviction : blanc, catholique et hétérosexuel. Pas très hype, tout cela.

    (2)Risquons sur ce point une analyse qu'on ne trouvera sans doute pas dans beaucoup de pages : la présence de Le Pen au second tour et sa progression en voix ne marquent pas une évolution vers une possible accession au pouvoir. Il s'agit bel et bien d'une défaite et dans cinq ans son score, si elle devait se représenter, sera bien moindre, parce que les forces politiques et culturelles sur lesquelles elle fonde sa puissance sont appelées à faiblir, ne serait-ce que par la prise en compte des évolutions démographiques. Le FN finira comme le PC.

    (3)Il est d'ailleurs fort drôle de voir tous les agités droits de l'hommiste oublier combien les colonies furent une aventure du progrès, dont, entre autres, l'ami Jules Ferry se félicitait, quand des hommes comme Barrès et même Maurras se détournaient. Le socialiste du XIXe siècle est un esprit qui se croit un devoir de civilisation... On mesure, par ce biais, combien la gauche aura magnifiquement manipulé l'histoire pour effacer ses tares et ses abus.

    (4)Je renvoie le lecteur à l'édito de Serge July au lendemain de la victoire du non au référendum de 2005, dans Libération. La rhétorique de la punaise trostko au service du libre-échange : un morceau d'anthologie.

    (5)L'Ingénu se déroule pour partie en Basse-Brette, pays d'imbéciles par excellence. Cette vision durera au moins jusqu'à la guerre de 14.

  • L'échafaud

     "rien n'est donné tout est construit" (Bachelard)

     

    Ils votèrent Macron. Ils auraient voté pour une chèvre, un arbuste, un bon de réduction. Ils avaient l'impression d'exister, d'être provocateurs, de construire un avenir, de réduire les rapports de classes, d'anéantir la finance, de conjurer le marché, de jeter les marxistes aux orties, de prévoir les nuées de sauterelles, d'assécher les périodes sans pluie, de s'aimer les uns les autres, de compenser leur médiocrité démocratique, d'avoir une parole qui porte, d'être citoyens du monde, de jeter la haine dans le caniveau, d'être jeunes, libres, sérieux, enthousiastes, responsables, utopiques, subtils, imprévisibles, en avance sur leur temps, multicolores, protéiformes, insaisissables, terriblement humains.

    Ils n'étaient pas d'ici, ils voulaient embrasser le monde, le broyer de leur grandeur et de leur intelligence. Ils étaient de partout. Ils n'avaient pas de passé (ne pouvant avoir de futur, sinon politiquement funéraire). Ils n'avaient ni peau, ni chair, ni voix, ni sexe, ni dégoût, ni envie, ni doute. 

    Ils se croyaient justes, d'une comptabilité élective qui rappelait les républiques bananières. Ils confondaient la légitimité orchestrée et l'empreinte historique. Ils avaient l'inculture et la morgue des nouveaux riches. Pour se sauver eux-mêmes, certains disaient qu'ils n'étaient pas de gauche, alors que justement ils étaient l'incarnation ultime (c'est-à-dire mortifère) de la gauche...

     

  • De corps et d'esprit

    Ainsi donc en a décidé le législateur, évitant d'en faire la moindre publicité, comme il est habituel pour ce qui change les fondements moraux et les implications politiques des individus. Il s'agit, diront certains, de trois fois rien, et pourtant... Depuis le 1er janvier, sauf expression dûment constatée, c'est-à-dire écrite, tout décédé appartient à la science et le prélèvement d'organes est de facto. La famille, à laquelle, jusqu'alors, on demandait son consentement, quand le mort n'avait rien dit à ce sujet (Ceci concernait particulièrement les jeunes gens, et l'on comprend fort bien qu'à vingt-cinq ans, on ne se pense pas en cadavre, moins encore en vivier thérapeutique), désormais, la famille n'a plus que le droit de se taire. 

    Ce billet est au moins le moyen de préciser que, pour ma part, il est hors de question qu'on puisse me prélever quoi que ce soit. Eût-il été le fruit d'une démarche personnelle, concédé comme acte singulier, je m'y fusse intéressé. À partir du moment où il devient le résultat d'une décision étatique unilatérale, c'est niet. Mon corps n'appartient pas à l'État, moins encore à toutes les officines médicales qui font aujourd'hui leur beurre en manipulant du vivant à partir des morts (sans parler du vivant à partir du vivant). 

    On me dira que c'est manquer singulièrement d'humanisme. Certes, mais je m'en moque : je ne suis pas humaniste pour deux sous. Encore faudrait-il s'entendre sur le terme d'ailleurs, parce que la doxa ultra-libérale dont l'objectif est de rendre tout monnayable use assez aisément, avec l'aide des idiots gauchistes de service, de la corde humaniste pour justifier ses intérêts. Elle vante un progrès salvateur, une nouvelle ère scientifique dont la téléologie tourne autour du rêve d'éternité. En clair, il s'agirait de se voir à l'égal de Dieu. Je vois moins loin : je sais que je suis mortel, que je vais mourir. Je sais aussi que j'ai une âme et que celle-ci ne peut se départir d'un certain dégoût quant à ce souci affiché par les autorités concernant mon bien-être physique. Ce n'est que la poursuite illusoire d'un toujours plus dévastateur.

    Pourquoi mon âme ne céderait-elle mon corps mort au bonheur d'un quidam ? La beauté du geste, ma participation à l'Humanité, etc, etc, etc. Répondons alors que cette marche forcée pour une intégration totale, pour ne pas dire totalitaire, de l'être dans le corps économique d'une société avide de tout recycler me ramène aux analyses successives de MIchel Foucault, de Giorgio Agamben ou de Céline Lafontaine sur cette terreur ultime du pouvoir : la bio-politique. La soumission de mon cadavre aux impératifs du trafic thérapeutique est une des pires choses qui puisse arriver. Reléguer la famille au rang de spectateurs impuissants après la découpe montre fort bien que nos démocraties libérales et scientistes n'ont pas tout oublié des délires nazis (1). Il n'y a rien de plus odieux que de voir l'État vous poursuivre jusqu'au tombeau, parce que vous lui devez tout et que vous n'êtes rien. Cela est à mille lieues de ce que suppose la sacralisation de la mort par le biais du religieux. Là où celui-ci relie, rassemble, celui-là, dans sa forme néo-libérale, joue sur la désintégration morale, affective, sociale et culturelle de l'individu. 

    Dans cette décision, dont on ne fait pas, bien sûr, la publicité, il y a, dissimulé, tous les effets de cette dérive humaniste dont on voudrait nous faire croire qu'elle ne se fonde que sur la propension du pouvoir à vouloir le bien des hommes. De cette humanisme-là, je me suis depuis longtemps méfié. L'homme de Vitruve, de VInci, est l'illustration parfaite (si l'on peut dire) de cette ambiguïté. Derrière la fascination pour la perfection esthétique, il y a, on le sait, une aspiration à un absolu contenu dans un genre humain affranchi de toutes les tutelles. L'intérêt pour l'anatomie du peintre ne répondait pas qu'à des problématiques de représentation. Il s'agit aussi de creuser le mystère du fonctionnement organique auquel pourrait se réduire la magie de cette si étrange machine qu'est l'homme.

    S'occuper des corps exclusivement, ne voir en eux que des ressorts techniques, des éléments utilisables ou transférables, oublier le respect de leur intégrité (ou bien tenir cette intégrité comme une coquetterie égoïste), découpler l'histoire d'une vie avec la dépouille qui en résulte, c'est tomber dans un matérialiste pratique réduisant l'individu, jusque dans le silence de sa disparition, à n'être qu'une ressource, une variable d'ajustement, une opportunité, un système d'exploitation. 

    On s'inquiète régulièrement d'une société de contrôle, d'une numérisation des destinées. C'est une mode que de revendiquer que nous ne sommes pas des numéros. Mais cette angoisse n'est qu'une partie du problème : l'extension infinie des pouvoirs étatiques ou para-étatiques a comme seul but de nous intégrer à un processus marchand où tout peut être transactif (si j'ose ce néologisme).

    On ne s'étonnera pas que ce soit sous un gouvernement de gauche que ces horreurs adviennent. Ces gens sont les plus zélés quand il faut œuvrer, sous couvert d'intérêt général, pour de discrètes officines dont le seul credo tient non en en l'amour du prochain mais à la rationalisation des sources de profit.

     

    (1) Rien de moins et pour ceux que ce genre de propos choquerait, je les renvoie, comme exemple parmi d'autres, au magnifique modèle social-démocrate suédois et à sa pratique sur un demi-siècle de la stérilisation forcée...

  • Ovale ou rond

    Hier matin, parcourant les titres des journaux sur le web, je découvrais (quoique ce ne soit pas une découverte, tant l'affaire est récurrente) que le stade vélodrome de Marseille et que le match contre Lyon n'avait été qu'incidents et ambiance délétère. Bref, la racaille en culotte courte (avec les idées encore plus courtes) avait encore une fois des siennes. Petits voyous de cour d'école auxquels on passe tout...

    Et de me souvenir que quelques heures plus tôt, le dimanche en fin d'après-midi, d'une anecdote de Nouvelle-Zélande/Argentine. Pour un petit croque-en-jambe : geste d'anti-jeu sans méchanceté (1), Richie McCaw avait été expulsé dix minutes. Pour ceux qui ne le savent pas, le sieur McCaw est le recordman des sélections et des capitanats en rugby. C'est le boss des All-Blacks, ce que le journalisme sportif, dans son goût de l'hyperbole, appelle une légende, un mythe. Soyons plus mesuré : c'est une figure. Une faute, un carton jaune et McCaw, sans un mot de contestation, sans un geste d'agacement, sans un regard de colère, obtempère. Tout grand qu'il est, il se plie à la décision qui amoindrit son équipe alors même qu'elle est menée. Et pas un de ses co-équipiers pour venir protester. Transposez l'affaire chez les footeux et tout est dit...

    Il y a évidemment des explications sociologiques, culturelles et aujourd'hui politiques pour expliquer une telle différence de comportement. On les connaît, et l'exaltation de la banlieue à travers la réussite mirobolante de demi-analphabètes à la syntaxe sidérante (ce qu'on pourrait définir ainsi : parler le Ribéry...) n'est pas pour rien dans l'histoire. C'est sans doute là une des plus belles réussites de cette escroquerie prolongée de 1998 et de son drapeau Black-blanc-beur... Passons.

    Osons un autre biais pour éclairer l'outrecuidance du footeux : prétentieux et sournois, râleur et truqueur, quand le rugbyman reste un gentleman même quand, parfois, quelques claques volent entre les joueurs. Serait-ce une histoire de ballon ?

    D'un côté, le ballon rond : parfait, prévisible, avec lequel on peut jongler, étaler sa technique, montrer sa supériorité. À ce niveau, l'homme se sent fort et sûr de lui. L'erreur est ailleurs, le défaut est hors de lui et la faute incombe à deux ennemis intimes : les poteaux et l'arbitre. Les poteaux qui sont ou ronds ou trop ronds, ou trop ceci, ou trop cela ; quant à l'arbitre, inutile d'en parler.

    D'un autre côté, le ballon ovale : d'une forme improbable et inamicale (sauf à le coller au creux de ses bras, mais pas facile d'y arriver). Le rugbyman sait d'emblée que le cuir pourra être glissant et insaisissable, que toute passe est incertaine,  que l'en-avant est le lot de chacun, que le rebond est aléatoire, que le vent joue avec le ballon dans les airs.

    Le rugbyman, aussi habile soit-il, sait que l'humilité est le fondement du sport qu'il pratique. Peut-être est-ce aussi d'être souvent à terre, de goûter le gazon plus qu'il n'en faut et les forces de l'adversaire plus qu'à son tour. C'est justement à travers toutes ces attitudes et ces confrontations que s'exprime une virilité sereine et amicale que l'on ne trouve nullement dans le football. Dans un quinze qui pèse sa tonne et demie, des hommes. Dans un onze qui roule des mécaniques, des adolescents pré-pubères... 

     

    (1)c'est-à-dire qui ne pouvait pas blesser son adversaire.

  • La Bêtise

     

    C'est un peu l'histoire de l'arroseur arrosé. Le sieur Valls, voulant marquer le coup de son mécontentement vis-à-vis des quatre élus partis voir Bachar Al-Assad (1), a usé de son art mineur de la formule. Après l'islamo-fascisme qui ne veut rien dire, il a décrété qu'on ne pouvait se rendre dans le bureau d'un tel "boucher".

    Que n'avait-il pas dit ? Dans la foulée, la confédération française de la boucherie s'est insurgée : «Encore une fois le manque de respect d'un homme politique est confondant d'ignorance. Il y a tant de synonymes dans les dictionnaires que c'est au mieux une facilité au pire une malveillance que de continuer à utiliser le mot boucher». Et d'interpeller le Valls intempestif :  «Monsieur le premier ministre, pouvez-vous cesser pour désigner quelqu'un que vous tenez pour un criminel d'employer ce mot sacré pour les 80 000 personnes - artisans, conjoints, salariés et apprentis - qui travaillent dans ce métier. Par avance, les artisans bouchers vous en remercient».

    Nos chers artisans doivent imaginer que le quidam est assez idiot pour ne pas prendre la métaphore pour ce qu'elle est. Le second degré, connaissent-ils ? Faudra-t-il récrire le chapitre 3 de Candide, quand le personnage assiste à une bataille présentée comme une "boucherie héroïque" ? On aimerait qu'ils se détendent un peu. Qu'ils ne craignent pas que nous finissions végétariens parce que nous penserons à Bachar devant un étal de rumsteak...

    Mais le ridicule de leur inquiétude, le grotesque de leur agacement n'étonnent pas. Ils sont dans l'air du temps. Un détail retient l'attention : le mot est "sacré". Décidément, le sacré s'invite partout. Il est l'excuse de chaque tentation communautaire. Et de découvrir la communauté des bouchers, qui voudrait illico qu'on refasse le dictionnaire, qu'on le nettoie de ce qui ne lui plaît pas.

    Cette volonté d'assujettir la langue aux desideratas d'intérêts particuliers est effrayante. Face à cela, les revendications sectorielles en matière de fiscalité ou de statut ne sont rien. Il y a bien pire que de vouloir tirer profit d'une situation : c'est d'étouffer la langue, de scléroser la pensée et faire que, petit à petit, plus rien ne puisse être dit, sous prétexte que Pierre ou Paul s'agace. On n'est même plus dans une question morale mais dans le registre de la contrariété égocentrée, du narcissisme facile. On avait vu ces derniers temps le travail de la gauche pour tuer l'esprit de polémique français. Valls et sa clique, à commencer par Taubira, veulent lisser la langue pour que nous ne puissions plus que nous taire. Les bouchers, dans cette perspective, sont dans leur bon droit.

    Mais ce droit particulier atomise la pensée et la société. En ne comprenant pas la métaphore que le temps a consacrée, cette confédération montre d'abord qu'elle est bête. J'allais dire bête comme une oie, mais je crains d'être attaqué dans l'heure par la confédération du foie gras et celle de la volaille. Je m'abstiendrai donc...

     

     

     

    (1)Lequel est, pour la doxa française, le pire du pire. Voilà qui est bien excessif, si l'on veut considérer que les principaux ennemis du chef syrien sont les fanatiques de l'EI. Passons sur ces incohérences...

  • Valets en chambre

    Ce ne sont pas les récits des fantoches enqueutés nous gouvernant qui affligent. Chaque époque a ses turpitudes. On ne leur demande pas d'être des saints ou des nonnes (1). Le privé a ses droits et la vertu est trop souvent une pose. Mais, par l'ampleur que prennent ces bavasseries d'alcôves et ce romanesque puéril et photographié en guise, quasi, de politique, nous sommes doublement insultés : de se sentir méprisés, de les savoir insignifiants tapageurs.

     

    (1)Encore faudrait-il, de toute manière, qu'ils eussent la culture afférante et le sens du sacré. Le jugement putassier en faveur des Femen qui ne les indigne pas prouve le contraire. Ils sont sans doute trop occupés.

  • Condamner (verbe)

    Un attentat vient d'avoir lieu. Les réactions fusent ; les uns et les autres, dans la sphère politique, condamnent, souvent avec la plus extrême fermeté, l'acte odieux.

    Une parole, plus ou moins outrancière, un jugement, plus ou moins polémique sont prononcés. L'indignation (mère contemporaine de tous les droits à parler pour ne rien dire...) se dresse et l'on condamne le propos.

    On aura entendu ce lamento cent fois et le troublant emploi du verbe condamner persiste. Troublant emploi, en effet, car vide de sens. On ne peut guère par exemple condamner un acte répréhensible puisque son caractère violent et illégitime le rend de facto condamnable. Quant à condamner des paroles, c'est corseter le droit dans une morale étroite la liberté d'expression. Ainsi une telle déclaration n'a-t-elle pas lieu d'être. Je peux m'affliger d'un attentat, le déplorer, le regretter, je peux être révolté par sa violence et sa barbarie, je ne peux pas le condamner, parce que cela signifierait qu'en d'autres circonstances je pourrais justement ne pas le condamner. C'est bien d'ailleurs ce qui se passe quand, en certains endroits de la planète (je pense au Proche-Orient), devant certains actes terroristes, tel ou tel état refuse de condamner l'action. 

    Mais, aujourd'hui, le politique se sent le devoir de condamner. Mais quoi, au juste ? puisqu'on savait qu'il ne pouvait approuver. Si l'usage de ce verbe avait une quelconque nécessité, celle-ci viendrait du fait qu'il prend ses distances avec quelqu'un dont on pourrait penser qu'il le soutient. Pour être clair : si Valls pouvait (ou se devait) de condamner les agissements de Cahuzac, pour éviter le risque d'être confondu avec lui, il n'était pas nécessaire que Copé use du même verbe. Et on tiendra le même raisonnement, mais inversé, dans des acteurs en cause, pour l'affaire Bygmalion.

    Le verbe condamner est donc employé à tort et à travers. Il est une des plus belles impropriétés de la novlangue politique. La raison en est assez simple. Elle répond à ce besoin de plus en plus net du discours (faussement) efficace et compassionnel des temps médiatiques. La condamnation qui, logiquement, est le fait de la justice, trouve son versant politique moralisateur. C'est un point crucial. La politique sous le vernis de la morale et la théâtralisation humaniste est devenue la règle alors qu'elle se vide de son contenu. Restent donc les signes vertueux sous projecteurs médiatiques. Il ne faut jamais manquer une occasion de montrer la fermeté morale en paroles. Dès lors, on condamne à tout va. On condamne l'adversaire, ce qui est absurde ; on condamne un attentat, ce qui est dérisoire ; on condamne des propos, ce qui est risible. À défaut d'avoir toujours prise sur le monde, le politique joue les censeurs faussement rigoureux et les parangons de vertu. Condamnés qu'ils sont à ne plus rien faire qu'à suivre les ordres du pouvoir caché de la finance ultra-libérale, les politiques se doivent de paraître présents, puisqu'ils ne sont plus efficaces. À ce jeu-là, les considérations, même les plus vaines, quand elles engagent l'émotion et le registre compassionnel, sont toujours utiles, parce qu'elles permettent d'occuper le terrain et de réconcilier (du moins le fait-on croire) le politique et l'humain.

    Condamner est un des verbes contemporains de l'ectoplasmie politique. Il est d'autant plus nécessaire que celle-ci couvre, quand besoin est, bien des horreurs du monde. Condamner, faute de mieux. 

    Encore quelques efforts et il ne tardera pas que l'une de ces belles âmes condamne les orages sur les vignes de Gevrey-Chambertin, les requins dans l'Océan Indien ou la prochaine irruption de la Soufrière...

  • Dimanche, ouverture de la chasse...

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    Demain les urnes...

    Que le triomphe socialo-gauchiste, depuis trente ans, en matière municipale (seul Bordeaux semble refuser sa cure rose. Mais elle a Juppé...), soit parallèle à l'explosion des prix du mètre carré en centre ville en dit long sur la nature politique des élus des grandes villes hexagonales et sur l'hypocrisie des populations boboïsées qui votent pour eux. Trente ans de gains électoraux et d'inflation immobilière, et du rose, encore plus de rose, et encore moins de classe populaire...

    On peut regretter l'incurie de certains édiles, ou leur clientélisme. Que dire alors de ces Tartuffes trentenaires en sarouels, petites barbes et petits chignons, grands amateurs de shit, qui s'installent dans des endroits à 4000 euros le mètre carré, avec l'apport de père et mère ? Écolo-pacifistes, avec PEA à la banque, différentialistes dans un cadre hyper-protégé, végétariens bio et 4X4 de ville...

     

    Photo : Jean Gaumy

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    Un article de Philippe Muray, de la fin des années 90, ridiculisait trente-et-un auteurs réunis par le journal Le Monde pour se dresser "face à la haine" (1). Beau programme philanthropique où la littérature (ou ce qu'on présente telle) s'en allait, bonne fille un peu simple pour le coup, du côté de la mise en garde et de l'engagement massif (comme il y a des armes de destruction du même genre). Consternant, n'est-ce pas ? Écrire le bien sur commande (car il n'est pas interdit d'écrire ce qui pour soi est le bien, à la manière d'un Claudel ou d'un Bernanos par exemple...), agiter ses feuillets en pancartes révoltées. Le crétinisme a de beaux jours devant lui et l'an dernier il fleurissait de plus bel sous la main d'Annie Ernaux qui voulait à peu près qu'on pendît Richard Millet haut et court.

    La lecture de Philippe Muray m'a donc ramené à la haine.

    Peut-on faire l'éloge de la haine ? Non. Pas plus que celui de la vérité, du mensonge, de l'amour, du doute, de Dieu ou du diable. Et ce serait plus encore ridicule aujourd'hui, quand nos temps ténébreux ont substitué à la morale une politique du droit individuel qui doit s'étendre jusqu'aux endroits ultimes de notre existence. Dès lors, si l'on veut bien se conformer à la terreur en poste, celle de l'affect et de la subjectivité combinées (2), il faut simplement réclamer le droit à la haine.

    Puisque la haine est un sentiment, puisque le sentiment est la matrice sans partage du moi contemporain, la haine est légitime, elle fait partie de mon droit inaliénable de Narcisse démocratique et il est attentatoire à ma liberté de me contredire sur ce point. Je ne vois guère ce que les droits-de-l'hommiste de la pensée pourraient trouver à y redire, à moins qu'ils ne soient à la fois juges et parties, discoureurs et policiers de la pensée, faux nez de la liberté et vrais godillots de l'encasernement soft...

    Est-ce être méchant homme que d'écrire cela ? Est-ce honteux que de l'humanité abstraite et éparpillée je me moque éperdument ? Est-ce être un barbare que de connaître le mépris et de ne pas vouloir s'en départir ? Que ne pas se soucier du bien-être pour tous ?

    Attaquer le droit à la haine revient à amputer autrui de son intériorité et de sa puissance créatrice.

    Et tout à coup, une idée : il y aura bien trente-et-un nouveaux couillons pour dire non à la haine, pour dire non à Poutine, invectiver l'âme russe (ce qui au passage nécessitera qu'on brûle et Dostoïevski et Tolstoï, chez lesquels on trouve tant de pages russes, très, très russes : gageons que les combattants de la haine savent faire des autodafés) et chanter la liberté du marché, de l'OTAN, d'Obama qui s'assoit sur le droit des peuples à l'autodétermination.

    Parce qu'on l'aura compris, le droit à la haine existe déjà : il est mondialisé et nous dirige sans vergogne.

     

    (1)Dans Après l'histoire, "Homo festivus face à la haine", en date de mai 1998.

    (2)Vous savez : tous les goûts se valent, sont dans la nature et ne se discutent pas.

     

     

    Photo : Florentine Wüest