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off-shore - Page 3

  • Levinas, sans tain

    "Le courage n'est pas une attitude en face de l'autre, mais à l'égard de soi" (Emmanuel Levinas, Liberté et commandement)

  • L'art majeur

    Tu te dis qu'il faut toujours s'en tenir , moins par couardise ou paresse, que par expérience. Il est juste (il s'agit de justesse, évidemment : la justice n'a rien à voir avec ce qui t'occupe. C'est, sur ce point, un ordre que tu ne comprends même pas. La justice est une opération contractuelle, parfois à son corps défendant, quand tu auscultes, toi, les tenures oubliées de ton existence), juste donc, que ça passe. Parce que toutes les formes de l'inédit, ou de l'inouï, se préparent à faire leur retour comme crevasses ou peaux de fruits séchées, et il y a moins dans les rencontres survenues et dans la palabre, une fois enclos en ton esprit tes forces et tes faiblesses, que dans le moindre muret que tu contemplerais des jours durant, ou dans les métamorphoses de Lena Antognetti.

  • Bowie le masque, comme d'habitude

    David Bowie avait compris très vite qu'après les Beatles, la pop aurait pour l'essentiel une perspective plus scénaristique que proprement musicale. De fait, il est plus rusé, dans son image (encore que ce soit plus compliqué) que génial dans ses compositions. Reste de lui deux très beaux albums, le Ziggy, évidemment, et, surtout, Honky Dory, qui doit tant au clavier Rick Wakeman.

    Par une douce ironie, le titre majeur de cet album est une réécriture du Comme d'habitude de Claude François. Il s'agit de Life on Mars ?


  • La consomption

    Tu perds tes mots, souvent, devant le monde qui tourne. Le vocabulaire n'y suffit plus. Loin que le spectacle soit bouleversant et que tu restes sans voix. Au contraire. C'est l'appauvrissement, la cataracte de toute cette agitation servile, de cette technicité babélienne qui te rend mutique. Les mots ne conviendraient plus : ils sont inadéquats, trop complexes. Ils évoquent un havre perdu. Le monde augmente les réalités possibles dans le temps où le contemplateur voit l'éventail de sa rêverie tomber en lambeaux.

    Aux images poignantes on substitue les panneaux iconiques, à l'ampleur de la phrase le slogan, à l'invention poétique l'onomatopée...

    *

    Pendant longtemps, l'homme, en son langage, a couru après le monde ; le dénombrement en était infini et l'esprit avait comme un temps de retard. En sommes-nous encore là ? L'aphasie n'est pas hélas le mutisme.

    *

    L'étrécissement de la vie commence quand aux charmes du silence succède le bruit spongieux des perpétuelles présences.

     

  • Mort et vif

    Dans une bibliothèque, un fantôme est un papier que l'on met à la place d'un ouvrage sorti du rayonnage. C'est moins l'absence, comme un spectre qui viendrait hanter le lieu béni, que la signature, mieux : l'assignation d'un immanquable retour.

    Dans notre existence, nous avons nous aussi des fantômes de cette nature, qui ne nous blessent pas, ne nous chagrinent pas, mais dont la voix inexorable et le visage précieux reviennent prendre place dans le silence nécessaire et laborieuse...

  • Vestiaire

    Il avait choisi de vivre dans une impasse. Ce n'était pas une question de confort, un goût assez plausible pour la tranquillité ; il s'agissait d'être lucide. Sa demeure était au fond de la rue. Elle était celle que l'on voyait quand on s'engageait dans la voie Maurice-Corbier. Il s'amusait que la dénomination même ne rende pas compte de la configuration. Il y a ainsi des mystères : un écart entre le mot et la chose.

    Il avait toujours l'impression que sa maison l'attendait, qu'elle était la fin de toute l'attention, et quand derrière ses rideaux il observait les habituels et les occasionnels marcher sur le haut du pavé (les voitures chevauchaient les trottoirs à droite et à gauche, très réduits), il imaginait qu'on le prenait pour un obsédé de l'espionnage et du ragot.

    Mais avec qui aurait-il bavardé de ce qu'il voyait ? Il vivait seul, n'avait pas d'amis, et s'en tenait au strict nécessaire dans les relations de voisinage.

    Il avait choisi une impasse, parce qu'il n'aurait aucun moyen d'échapper à ceux qui lui en voulaient, et qu'il n'avait plus envie, après toutes ces années, de faire le moindre effort, pas même un ultime, pour fuir.

  • La liquidation de l'universel

    Zygmunt Bauman est mort au début de l'année. Cette disparition est évidemment passée inaperçue. Comment en serait-il autrement dans un monde où l'intelligence discrète et l'esprit critique sont deux tares, quand, pour reprendre une distinction faite par Bauman lui-même, la renommée a laissé la place à la notoriété ? L'apparente débandade idéologique qu'on essaie de nous vendre est une illusion. Il faut une grande naïveté pour croire que nous sommes désormais "au-delà des affrontements partisans" (bel exemple, au passage, de la logorrhée politique pour faire croire qu'on va s'attaquer aux "vrais problèmes" et regarder la situation "en face"). Le libéralisme dégondé, qu'il soit économique ou sociétal, n'est pas une pensée adaptée au réel, mais une structuration du réel. Et Bauman, avec la rigueur d'une réflexion imparable, en fait une démonstration magistrale quand il analyse le passage de l'universel moderne (quelles que soient les critiques que l'on pourrait produire contre cet universel) et la globalisation (ou mondialisation, selon les dialectes économiques en vigueur) qui organise le monde "postmoderne". 

    "La modernité s'estimait jadis universelle. Elle se considère à présent globale. Derrière ce changement de termes se cache un grand tournant dans l'histoire de la conscience de soi et de la confiance en soi modernes. L'autorité de la raison était censée être universelle -l'ordre des choses substituerait l'autonomie des êtres rationnels à l'esclavage des passions, la vérité à la superstition et l'ignorance, et remplacerait les tribulations du plancton à la dérive par une histoire délibérée, ayant réussi par elle-même et complètement contrôlée. La "globalité", par contraste, signifie simplement que toute le monde, en tout lieu, peut se nourrir chez McDonald's et regarder les tout derniers docu-dramas réalisés pour la télévision. L'universalité était un majestueux projet, un travail d'Hercule à accomplir. La globalité, elle, n'est qu'un consentement docile à ce qui se passe "là-bas" ; une acceptation à laquelle se mêle toujours l'amertume de la capitulation, même adoucie par les exhortations de type "si vous n'êtes pas sûrs de les vaincre, mettez-nous de leur côté", visant à se consoler elle-même. L'universalité était une plume accrochée au chapeau des philosophes. La globalité pousse les philosophes à retourner s'exiler, nus, dans le désert dont l'universalité promettait de les sortir. Comme le disait David E. Klemm :

    "Une loi est inscrite dans le système compétitif de l'économie globale, qui finit par retirer toute pertinence au discours philosophique : maximisez les bénéfices économiques. Cette loi agit comme norme pour les actions de direction et de contrainte, non pas en faisant appel à la vérité mais en déterminant les vrais résultats de la vie. La loi elle-même choisit les réussites parmi les échecs, selon une sorte de darwinisme économique. Faire appel à la vérité ne peut contester cette loi..."

    En d'autres termes, ce que les philosophes disent ou non a aujourd'hui peu d'importance, en dépit de la force avec laquelle ils souhaitent le contraire [...]

    Zygmunt Bauman, La Vie en miettes, 2010 (1995)

  • Le beau parieur

     

     

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    Les chemins ne se croisent jamais mais ils viennent à la rencontre du voyageur. Et toi, tu es attentif au croisement devant lequel tu te trouves. Tu aimes ce hasard déroutant d'histoires : parfois une chevauchée picaresque, parfois une comptine...

    Tu remplis la perspective délacée des axes, selon une grâce divinatoire et défaillante. Vers ici est l'aventure, la cadence avancée de la menace ou l'irritable suspicion du décor. Vers là tu paries pour le silence et la trace lente qui file vers la mer.

    Tu croises des chemins : ce sont les tissus de ton quotidien et ceux des grands desseins. Tu aimes leur imprécision bombée, les nids de poule, les beaux rapiéçages goudronnés quand il a plu, la grâce du talus incertain qui sait ménager des ornières.

    Au croisement, ni droite, ni gauche : à l'orientation bornée tu substitues ton intuition aisément défaite par la gravité de tes pas fatigués, mais tu conjures la faute par avance d'un amour pour ce que tu aurais pu ne jamais connaître.

    Tu ne fais pas à ta guise. La main si grande des chemins dont tu ne peux discerner l'inventivité (tu le pressens. Elle imprègne la géographie de ta précarité), te délivre sa bénédiction. Tu le sais et tu t'obstines.

     

    Photo : Roger Ragonneau

  • Solstice musical...

    "Le désastre ruine tout en laissant tout en l'état." Formule éclairante de Maurice Blanchot en ce jour de festivités programmées...

  • Le Chant intérieur

    Je ne perds rien à savoir que tu ne seras jamais plus là. Parti. Mort et enterré, quoique ce ne puisse être ainsi, maintenant que tu n'es plus que cendres. Je ne perds rien et même j'y gagne. J'y gagne une présence solennelle, aux heures les plus improbables de ma vie. Non plus sur la note des larmes et des souvenirs chagrin, mais dans la fluidité de ma parole qui ouvre la porte aux souvenirs les plus communs, les plus humbles, et certains diraient : les plus futiles. Ceux qui peuvent instruire mon existence du jour et des jours à venir, ceux qui interceptent l'obscurité dont j'ai si peur.

    Je ne me dis plus : j'aimerais que tu sois là. Je n'en ai pas besoin puisque tu es là.