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off-shore - Page 5

  • Pour l'instruction des idiots utiles de la Macroncéphalie

    Pour qu'une entreprise d'exploitation réussisse, l'histoire doit coller à la tendance lourde du moment, aux lignes de force structurant en profondeur l'évolution sociale. Les ahuris qui voient en Macron un renouveau politique sont doublement idiots, en surface et en profondeur. En surface, parce qu'ils oublient, dans un effort amnésique assez remarquable, que le jeune homme n'est pas neuf, ni dans dans son parcours classique, ni dans sa trajectoire politique hollandiste. En profondeur, parce qu'il n'est, dans sa logorrhée d'illuminé télévangéliste, que le relais d'une transformation politique que d'aucuns et non des moindres (Zygmunt Bauman, récemment disparu, Frederic Jameson, Christopher Lasch, Jean-Claude Michéa, Rawi Abdelal, sans parler des "ancêtres" comme Benjamin ou Hannah Arendt) ont dénoncé, transformation qui, sous couvert d'un esprit d'ouverture, veut maximiser le contrôle économique pour le confondre avec l'autorité politique et la détruire in fine.

    La réussite macronienne est, d'une certaine façon, une mise en abyme de l'entreprise plus large que représente l'énergumène. Celui-ci incarne un tout est possible très anglo-saxon, un idéal du moi synthétisant le jeunisme, l'esprit d'entreprise, l'anti-conformisme (d'où la place symbolique de sa femme plus âgée), le goût de l'argent et le vernis culturel (dont l'un des axes est le reniement de tout classicisme, pour un mainstream triomphant à la Frédéric Martel). 

    Ce qui suit est l'extrait d'un livre de Stéphane Haber dont j'incite évidemment à la lecture intégrale, livre qui éclaire à bien des égards l'horreur politique et culturelle dans laquelle nous plongeons aveuglément.

     

    "[...] le néocapitalisme n'hérite pas seulement de motivations antérieures à lui ou distinctes de lui qui, présentes dans son milieu social, présupposées comme autant de conditions externes données, lui permettent de correspondre aux intentions et aux intérêts de certains individus : il n'influence pas seulement le monde ; il tend en outre à produire affirmativement ou du moins à investir avec bonheur un système de liens très denses avec le monde. C'est d'ailleurs ce qui lui permet d'avoir, dans certains de ses aspects, cette allure décentralisée, diversifiée et ubiquitaire (le réseau fluide plutôt que le tout fermé sur soi, la cohérence d'assemblages compliqués plutôt que l'organisation nette dans sa fixité écrasante) qui a souvent été remarquée. C'est elle qui, très visible à l'échelle internationale (un monde économique désormais multipolaire), se retrouve aux différents niveaux de l'activité économique dans le management de grande entreprise, par exemple, même si d'autres facteurs interviennent.

    Il y a mieux encore. Non seulement le capitalisme récent a, de ce fait, plutôt réduit la distance qui le séparait de la vie dans les configurations antérieures, mais, dans certains secteurs, il s'est ressourcé grâce à la mise œuvre du projet consistant à diminuer cette distance. Réduire ou supprimer sa propre extériorité par rapport au monde ou à la vie constitue même aujourd'hui l'horizon de sa croissance ; c'est pourquoi il semble concentrer sa souplesse et sa mobilité, manifestées, comme on l'a rappelé, par toute son histoire passée, en ressource endogène et actuelle de développement.

    L'extension du travail "immatériel" forme, en amont, la condition de possibilité de cette inflexion. Le travail, en devenant immatériel, se fait perméable à l'expression de pouvoirs corporels et vitaux de plus en plus nombreux. Par rapport à l'âge industriel, il paraît impliquer un ensemble plus large de compétences, réclamer aux corps et aux esprits des efforts plus variés, donc un peu plus à la mesure, en quelque sorte, de la souplesse de la vie elle-même. Dans un certain nombre d'emplois, la répétition taylorienne tend à céder la place à la sollicitation des talents, à la rechercher de l'improvisation heureuse. En aval, nous avons bien sûr ce formatage des esprits que les critiques du néolibéralisme ont si brillamment analysé ces derniers temps. Tout le monde doit personnellement intérioriser ce que les prétendues lois de l'économie imposent d'en haut à la société entière, à commencer par la course à l'efficience compétitive sans merci. La vie doit se saisir elle-même, s'ajuster à un rythme qui va s'accélérant. Elle doit prendre à cœur des objectivités détachées décomplexées qui veulent aller toujours plus loin, plus vite, et pas seulement obéir à la force d'inertie qui les a fait sortir autrefois du monde de la vie.

    Mais nous avons également, de façon complémentaire, ce capitalisme contemporain, réactif, énergique, postmoderne, hyperintelligent, que nous ne connaissons que trop bien -le capitalisme d'optimisation, directement branché sur de nombreuses expressions de la souplesse vitale et existentielle, devenu lui-même singulièrement subtil et plastique dans l'emprise qu'il exerce sur elle. C'est, par exemple, le capitalisme qui, au lieu de se présenter comme un carcan totalitaire ou comme une pénible obligation (il faut s'industrialiser pour sortir de la pauvreté et de l'arriération) cajole l'individu et ses lubies, investit le biologique sur plusieurs fronts, vise la santé et l'amélioration performante, vit d'une communication sans bornes qui élargit tous les horizons, se montre plus à l'aise avec la création de contenus intellectuels créatifs qu'avec la production en série de gros objets industriels importuns. 

    C'est donc ce capitalisme qui, sans qu'il puisse être uniquement question de "récupération", absorbe, parce qu'elle s'avère rentable, l'aspiration vécue à sortir de l'aliénation, de la monotonie, de la routine, du suboptimal, au nom d'une certaine conception tonique de la vitalité : au nom, finalement, d'une exigence radicalisée de souplesse en acte. Une certaine addiction générale à la dynamique expansive comme telle s'en dégage. Elle attire à elle et finalement satellise presque toutes les valeurs. Les institutions qui expriment et diffusent cette addiction, comme certaines grandes entreprises, deviennent des attracteurs universels : presque tout ce qui, dans la société, se veut actif, intelligent, dynamique et créatif se met irrésistiblement à leur ressembler. Ainsi, le marketing et le management, entendus comme techniques d'optimisation réflexives ajustées à un expansionnisme devenu intransigeant, donnent-ils l'impression de se retrouver partout. En tout cas, désormais, ce capitalisme sait faire autre chose que rejouer sans cesse la même sinistre mélodie de l'exploitation du travail industriel et de la domination de classe à la manière du XIXe siècle."

      Stéphane Haber, Penser le néocapitalisme. Vie, capital et aliénation, Les Prairies ordinaires, 2013

     

    Les Prairies ordinaires est une remarquable maison d'édition, dont l'orientation éditoriale permet, dans les domaines de la sociologie, de la politique, de l'économie mais aussi de l'esthétique ou de la culture, de mieux appréhender l'apparent désordre du monde et sa recomposition masquée pour l'établissement d'une terreur organisée pour le profit encore plus phénoménal de quelques-uns. J'invite les lecteurs à aller sur leur site et à consulter leurs publications

  • No man's land

    Le très contemporain n'a pas d'âme. Il a des états d'âme. Sa spiritualité est indexée sur l'oscilloscope de ses humeurs. C'est sa manière d'être vivant. Il parle sans cesse de son ressenti et demande unilatéralement le respect. Il est du monde mais d'un communautarisme sournois.

    Il a un réseau et un téléphone-miroir. Il est festif et prothétique, toujours joignable, mais essentiellement furtif. Son existence est agendaire et compilatoire.

    Il est commémoratif. A chaque jour sa pensée charitable, comme une éphéméride de bonne conscience, avant d'aller donner le meilleur de soi-même, d'être un battant, un qui-en-veut.

    Il est hâlé, tatoué, marqué, tendance. Il a vendu son ombre.

  • Le macronisme ou le triomphe de la fausse morale

    A peine avait-il gagné que le macronisme se pavanait à la Rotonde. C'était la fête. Il y avait de quoi, en effet. Les habituels moralistes oubliaient-ils soudain que Marine Le Pen était au deuxième tour ? Que nenni. En fait, une part de leur bonheur et l'expression de leur triomphalisme venaient de cette certitude victorieuse qui n'aurait pas été leur si Fillon, par exemple, avait été leur adversaire. Par calcul, ils préféraient Marine Le Pen. Et ils ont obtenu ce qu'ils voulaient. 

    Cette joie sordide (j'entends qu'elle est sordide en considération des leçons de républicanisme dont ils nous fatiguent) contraste avec la désolation éthique d'une Jacques Barrot, en avril 2002, dont l'idéal européen et socio-démocrate était pourtant loin de moi, mais dont l'humain désarroi me touche et me rend l'outrecuidance et la prétention macroniennes plus hideuses encore.


     

     

    Que les macroniens du 23 avril et ceux du 7 mai n'oublient pas pour quel chancre ils se damnent...

  • Premières et dernières nouvelles de Macroncéphalie

     

    Il faut être économe de son mépris étant donné le grand nombre des nécessiteux. François-René de Chateaubriand.

    Pendant plus d'un demi-siècle, j'ai habité la France. Je m'apprête, sans même changer d'adresse, à vivre en Macrocéphalie. Il paraît que c'est le dernier lieu à la mode, un territoire grand comme un château, avec une magnifique rotonde pour s'y réjouir.

    Les trente et quarantenaires sont, paraît-il, aux anges. Ayant eu ces vingt dernières années l'occasion de vérifier leur médiocrité, leur inculture, leur avidité et leur égocentrisme, je ne doute pas qu'ils jubilent. Il leur aura suffi d'un séjour Erasmus pour se croire du Monde, de la globalité, de l'échange et de la tolérance, de décrocher un bac +5 en accumulant les fautes d'orthographe et de syntaxe pour se croire des génies. Les plus jeunes, eux, qui subissent la mondialisation de plein fouet, sont plus circonspects : ils ont voté Mélenchon et Le Pen. Ils voient le sol se dérober sous leurs pieds. Ils sentent le chaos. Ils ont peur. Le cadre quarantenaire, le médecin trentenaire, non : ils ont réussi et la devise est simple : chacun selon son mérite, pour la forme, parce que pour le fond, c'est chacun sa gueule.

    Pourquoi pas, au fond ? La politique économique rejoint en cela la politique des comportements et des droits, ce que Thomas Frank avait admirablement compris dans son Marché de droit divin. Le Macron des villes, des centres villes aisés contre la Le Pen des champs et des périphéries, pour vérifier les analyses de Christophe Guilluy. Mais de cela, il faut bien le reconnaître, tout le monde s'en fout. Je veux dire : les triomphants médiatiques, les affairistes mondialisés, les bobos débiles, les minoritaires tragiques, les anti-catholiques primaires, les islamo-gauchistes. Ils se gavent de leurs certitudes postmodernes, sans même cerner qu'ils sont à l'avant-garde de leur élimination comme conscience au profit d'une réalité consumériste qui finira par les anéantir (quoique... pour les anéantir, il faudra qu'ils aient une substance et j'en doute).

    Avec Macron triomphe au stade politique l'achèvement d'une télé-réalité qui voit un adolescent se pavanant avec une pathétique rombière. Les amours hollandaises, pour le coup, font pâle figure. Au vaudeville succède le loft (ou les Marseillais je ne sais où). On comprend que toute une partie de l'électorat qui aura été nourri à la bêtise audiovisuelle des illusions dramatico-pornographiques ait trouvé glamour une telle histoire. C'est dans ces moments-là qu'on mesure à quel point un romantisme ignare et mal digéré représente un danger (parce qu'on est évidemment loin de la portée elle-même politique du véritable romantisme, en particulier le romantisme allemand). Si l'on veut énumérer les sornettes de ces derniers mois : Macron, c'est la fin du système, la fin de l'élite, la fin des nomenklatura, la fin des carrières, la fin des partis, la fin du droite-gauche, la fin de l'idéologie.

    La fin de l'idéologie, justement, dont Althusser pensait avec beaucoup de sérieux et de force qu'elle était aussi profonde que l'inconscient. Rien qui ne soit idéologique. Une telle évidence trouve d'ailleurs sa vérité dans la manière dont le libéral-type commence son enfumage en expliquant que la mesure qu'il prend relève du bon sens, de la logique implacable et non de l'idéologie. Ce qui est vrai, à condition de ne pas prendre le libéralisme pour une idéologie et de considérer comme rien les réflexions de Smith, Ricardo, Burke, Bastiat, Hayek, Friedman et consorts : une telle attitude serait manquer, pour le moins, de courtoisie envers ces auteurs, les prendre pour des gens de peu, sans influence... Macron n'est pas un ni-droite ni-gauche. Il est la synthèse de deux courants que l'on croyait antagonistes, tant la volonté de la droite a été d'éliminer toutes ses tendances nationales, religieuses, étatistes (1), et celle de la gauche de marginaliser toutes ses tendances étatistes et égalitaristes. Macron concrétise l'alliance objective des libéraux de droite et de gauche. Il faut être d'une bêtise crasse pour ne pas comprendre que le ralliement des centristes et des vallsistes à sa candidature était justifié non par des craintes devant la montée du populisme, mais parce que ce sont les mêmes. Sur ce plan, Marine Le Pen est une ennemie utile, un repoussoir tactique, une excuse pour masquer la convergence des vues et des attentes (2)

    Dès lors, plus rien ne peut arrêter la progression hexagonale d'une mondialisation qui se forge à la fois sur le plan économique (mais on remarquera que le processus, sur ce point, est engagé depuis longtemps, depuis les colonies (3), depuis le tournant du Lusitania en 14-18, depuis la fin de la guerre 39-45) et surtout sur le plan culturel, c'est-à-dire civilisationnel. Tout le discours sur l'ouverture face au repli, contre le repli devrions-nous dire, est construit sur ce principe. D'un côté, les cosmopolites, tolérants, polymorphes (comme les pervers, dirait Freud), curieux, enthousiastes ; de l'autre, les hexagonaux, étroits, fascisants, monomaniaques, aigris (4).

    Le macronien de base adhère à cette analyse. C'est sa raison d'être. N'empêche... Il faudra alors m'expliquer pourquoi la Bretagne, terre de peu d'émigration, dont Voltaire se moquait allègrement (5), s'est enflammée pour Macron. Le Nord de la France, dont le brassage est étonnant, qui sait plus que dans beaucoup d'autres endroits ce que c'est qu'avoir une origine étrangère, un nom qui sonne d'ailleurs, n'a pas eu le même engouement. Il est vrai que, comme le rappelaient les supporters du PSG, sans être plus sanctionnés que cela, ils sont consanguins, alcooliques et pédophiles. Le mépris avec lequel on les traitait était un signe prémonitoire. Par le plus simple des hasards, je viens de l'Ouest et j'ai vécu dans le Nord. Suffisamment pour m'interroger sur cette facile fascination pour une pseudo-modernité chez les premiers, et sur les tensions identitaires chez les seconds.

    Les macroniens n'auront sans doute jamais vu la misère que j'ai pu observer dans les zones désindustrialisées du Nord, une misère qui poussait des ados à prendre le pain de la cantine pour le donner ensuite à des copains dans le besoin. Les petits parvenus de la suffisance progressiste ne savent pas ce que représente l'abandon social et politique. Il est facile de moquer l'étroitesse d'esprit de ces culs terreux qui ne sont pas sortis de leur quartier, de leur petite ville. Ils ont pris effectivement un pli fort gênant : ils ont envie de rester entre eux. Par médiocrité ? Admettons. Par peur, aussi. Mais, dans le fond, sont-ils si différents de ces biens nourris qui jouissent de leur bonheur dans des gated communities, dans des résidences surveillées, dans des villages si peu mélangés. Une mienne connaissance ayant vécu plus de six mois aux Etats-Unis me racontait un jour que dans la famille, très riche, qui l'hébergeait, on n'avait jamais pris le bus, on vivait dans un quartier où la moindre voiture étrangère était signalée. Desperate Housewives est peut-être une série moyenne sur le plan scénaristique : elle en dit long sur la ségrégation sociale. Seulement, et telle est l'horreur du monde, l'argent légitime tout, à commencer par les comportements les plus vils. J'aimerais simplement que l'on vienne m'expliquer pourquoi des enfants et des petits-enfants d'émigrés votent FN quand des bretons bien dans leurs terres votent Macron, pourquoi ces deux exemples contreviennent aux schémas si répandus par la doxa médiatique. Pourquoi le riche peut-il se retrancher quand le pauvre doit tout accepter ?

    Quarante ans d'intérêt pour la politique m'auront confronté à bien des oppositions. J'ai débattu souvent, parfois avec une extrême virulence. Jamais pourtant je n'ai éprouvé une telle incompréhension devant la suffisance macronienne. Même la tentation Hollande n'atteint pas ce degré de bêtise (comme quoi le meilleur (ou le pire) est à venir). Et le deuxième tour magnifie encore le tableau. A la conjuration des imbéciles, s'ajoutent le bal des cocus et la valse des traîtres. Comme si, d'une certaine façon, les masques tombaient et que ce que nous savions depuis longtemps : l'inanité de la démocratie, n'avait même plus besoin d'apparence pour se dévoiler.

    Devant la fin de mon pays, je croyais que la rage prendrait le dessus. Et non... Il suffit de relire Chateaubriand, d'aller piocher quelques pages dans Îles. Guide vagabond de Rome, écrit par Marco Lodoli, et d'écouter Glenn Gould, pour comprendre qu'il existe un en-soi de notre vie que la fange et la vulgarité ne peuvent atteindre, ne peuvent souiller. Macron n'a jamais vu l'art français. Il n'y a pas à ses yeux de culture française. Grand bien lui fasse. Je sais, moi, d'où je viens, ce que je dois à ceux qui m'ont précédé : Racine, La Rochefoucauld, Bossuet, Marivaux, Beaumarchais, Nerval, Stendhal, Huysmans, Barrès, Péguy Proust,... Je sais aussi combien l'histoire européenne m'importe, combien lire Moravia, Morante, Malaparte, Goldoni, dans la langue, et dans les meilleures traductions possibles :Dostoïevski, Jan Kroos, Kusniewicz, Joseph Roth, Walter Benjamin, Lobo Antunes, Lydia Jorge, Stig Dagerman, Hugo Claus ou Javier Marias, m'est précieux. Sur ce point je n'ai de leçon à recevoir de personne, et surtout pas de ces paltoquets qui feront la fête, le soir du 7 mai.

     

    (1)Telle est l'explication de l'échec de Fillon. Plus que les affaires, dont on est certain qu'elles furent alimentées par les amis du hobereau sarthois, c'est son profil qui demandait son éviction : blanc, catholique et hétérosexuel. Pas très hype, tout cela.

    (2)Risquons sur ce point une analyse qu'on ne trouvera sans doute pas dans beaucoup de pages : la présence de Le Pen au second tour et sa progression en voix ne marquent pas une évolution vers une possible accession au pouvoir. Il s'agit bel et bien d'une défaite et dans cinq ans son score, si elle devait se représenter, sera bien moindre, parce que les forces politiques et culturelles sur lesquelles elle fonde sa puissance sont appelées à faiblir, ne serait-ce que par la prise en compte des évolutions démographiques. Le FN finira comme le PC.

    (3)Il est d'ailleurs fort drôle de voir tous les agités droits de l'hommiste oublier combien les colonies furent une aventure du progrès, dont, entre autres, l'ami Jules Ferry se félicitait, quand des hommes comme Barrès et même Maurras se détournaient. Le socialiste du XIXe siècle est un esprit qui se croit un devoir de civilisation... On mesure, par ce biais, combien la gauche aura magnifiquement manipulé l'histoire pour effacer ses tares et ses abus.

    (4)Je renvoie le lecteur à l'édito de Serge July au lendemain de la victoire du non au référendum de 2005, dans Libération. La rhétorique de la punaise trostko au service du libre-échange : un morceau d'anthologie.

    (5)L'Ingénu se déroule pour partie en Basse-Brette, pays d'imbéciles par excellence. Cette vision durera au moins jusqu'à la guerre de 14.

  • Lisser la vie

    L'escalator, l'euphémisme, le tapis roulant de la caisse, la mensualisation des factures, la trottinette, la musique d'aéroport, l'excipient sucré des médicaments, Meetic et ses avatars, le smoothy, l'épilation intégrale, l'architecture internationale, le botox, l'illusion des soldes, la voiture intelligente, le surf, la clim, les indices économiques encourageants, photoshop, le papier glacé, le glaçage dessert, prétendre faire simple, les murs végétalisés, le fitness, les veloutés de légumes, le gel pour cheveux, la moyenne +1/-1, l'allégé, les positions aérodynamiques, le tout compris, le double vitrage, le pain sans gluten, le noir et blanc publicitaire, la généralisation du ralenti, le sexe virtuel, le politiquement correct, l'amorti des chaussures de course, la photo culinaire, le lait écrémé, le vélo électrique, la table de mixage, le sens des transitions, les couleurs pastel dans les hôpitaux, les condoléances sur twitter, le rien-à-foutre, les top-models, le b-a ba du marketing,...

  • Pas si simple...

     

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    "Il n’y a rien de plus silencieux qu’une photo, il n’y a aucun autre art qui puisse être aussi silencieux que cela. En voulant arrêter le temps, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, la photo émet du silence." 

    Ce sont les mots de Denis Roche dans une interview qu'il accorde à Pascale Mignon et Marina Stéphanoff.. L'affirmation, sous forme négative d'ailleurs, peut être discutable, et de fait discutée, mais j'y trouve un étrange point de jonction, quand je regarde cette prise (1).

    Je n'avais pas pensé à prendre ce graffiti. C'est une mienne connaissance qui me la signale en sortant de la voiture. J'ai mon appareil. Je ne cherchais rien mais les mots, certes, me plaisent. Et plus que la formule dans sa globalité, ce sont les articulations qui me séduisent : mais, car. Encore faut-il, pour s'en soucier, que l'on fasse un arrêt sur image, que, tout à coup, nous fassions la paix avec le temps. Le silence dont parle Denis Roche, je le vois comme cette suspension devenue si rare du mouvement qui, comme l'éponge mouillée sur le tableau, fait que nous passons à autre chose. La photographie saisit un instant : c'est un lieu commun, d'autant plus éculé qu'a fleuri la street photography, selon un schéma systématique et, disons-le, aporétique. Mais quel sens a cet instant quand il fige ce qui était déjà figé ? Le silence de Denis Roche, pour l'heure, n'est-il pas une autre formulation de l'attention aux choses qui se perd à force de croire que seule l'agitation est un signe de vie ?

     

    (1)Singulier balancement des mots, autour de la photo, pour laquelle on balance entre l'agressif arrachement au réel, un sursaut énergique : une prise, comme on parle d'une prise de guerre, et un repli plutôt mou sur la banalité : le cliché, comme on parle d'un poncif, et donc un déjà-vu. Si l'on opte pour cette deuxième lecture, toute photo, bien au-delà de la question du "ça a été" de Barthes, est une condensation de ce que l'on connaît et ne sert, peut-être, qu'à nous en rappeler l'existence.

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Nouvelles médiations, nouvelles évaluations ?

    L'intérêt de l'élection à venir ne tient pas à ce que certains appellent la vérité des urnes. C'est faire trop d'honneur à la conscience politique comme un en-soi dont chacun serait maître. Les manipulations, les mensonges, les défauts de parallaxe, le jeu des mots, le trouble des images, le traitement événementiel des idées (ou ce qu'on prétend être telles) : autant d'éléments qui doivent pousser l'esprit rationnel (pas rationaliste, entendons-nous bien) à douter de la grandeur démocratique. 

    Il faut reconnaître d'ailleurs qu'à l'autre bout de la chaîne, non sur le plan des citoyens mais sur celui des représentations, dans la politique de l'offre à laquelle se conforme le cirque présidentiel, il y a de quoi sourire, avec une certaine amertume, convenons-en. Les quatre canassons les mieux placés pour franchir le poteau en tête, se réclament du peuple, à tort et à travers. C'est le retour du peuple, alors même que le populisme (ou ce qu'on assimile à du populisme, sans faire l'historique du terme) est voué aux gémonies. C'est avec drôlerie que nous les entendons invoquer ce qu'ils connaissent si mal : le peuple. L'héritière de Saint-Cloud, le hobereau sarthois, l'adolescent mondialiste, le rhétoricien sénateur : autant de figures qui ne nous laissent que peu d'espoir.

    S'il y a encore une curiosité dans la quinzaine à venir (et surtout ce dimanche), trouvons-la dans la confrontation des résultats dûment authentifiés avec les extrapolations dont on nous abreuve depuis des semaines, depuis des mois. Pourquoi ? On pourrait déjà chercher des raisons dans les événements électoraux de l'année passée. Le brexit et la victoire de Trump n'étaient pas annoncés par les instituts de sondage. Quant à la caste journaleuse et médiatique, elle tirait à boulets rouges, comme au meilleur temps du référendum de 2005, sur les immondes esprits qui ne voulaient pas plier devant ce qu'on avait prévu pour eux.

    Or, pour l'heure, on peut repérer deux tendances majeures et quelque peu contradictoires dans l'appréciation de la campagne et les supputations présidentielles. Pour faire simple, les sondeurs classiques nous serinent avec un duel Macron-Le Pen, quand des modes nouveaux d'estimation, fondés sur le big data, à l'instar des pratiques de Filteris, annoncent invariablement une confrontation Fillon-Le Pen. Les contempteurs des premiers dénoncent l'obsolescence des modalisations choisies et l'étroitesse de l'échantillonnage, qui ne peuvent rendre compte des formes inédites de socialisation, d'appréhension du politique et des échanges capables d'influencer les individus. Les critiques des seconds fustigent un protocole algorithmique obscur et une propension à privilégier une classe sociale, culturelle restreinte, soucieuse de nouvelles technologies. Les raisonnements se tiennent, certes.

    N'empêche... Sans doute aurons-nous une configuration du monde hexagonal bouleversée s'il s'avère que la formule "big data" gagne la partie (ce qui n'est pas sûr, et je n'ai sur le sujet aucune certitude, aucun préjugé). La défaite de Macron, malgré ses appuis dans les journaux, les magazines, les télévisions (avec une mention particulière pour BFM TV), renverrait bien au-delà de l'échec du candidat à la faillite d'un système hérité pour partie du XIXe et pour une autre part du milieu du XXe. C'est là qu'est la curiosité que ce qui va se passer. Sommes-nous encore dans un monde de l'écrit et de la parole, construit sur un modèle pyramidal, quasi bismarckien, pour reprendre Richard Sennett, ou bien avons-nous glissé véritablement dans un modèle protéiforme, diffus, réticulaire, dont le contrôle pour l'heure reste très aléatoire ?

    Si dimanche soir on nous annonce un duel Fillon-Le Pen, il en sera fini des prérogatives des journaux et de la télévision. ces médias seront morts. Il faudra penser les choses autrement, et nul doute que les instances avides de pouvoir, les lobbies et la finance, sauront envisager avec sérieux l'illusoire liberté du web 2.0...

     

  • Tu t'en vas...

    Tu t'en vas et les murs du quotidien qui conformaient toutes ces années te seront bientôt perdus. Pas même un droit de visite. Le très-à-soi, que l'on interdit, se métamorphose. Ce qui était à discrétion de notre intime devient une transaction, et quel que soit le crédit des biens, il y a le débit des mots, de la poussière et des odeurs.

    Tu t'en vas, et quand tu remplis les cartons et te défais de ces sournois ajouts des ans : les livres en double exemplaire, une veste usée, des gribouillis de feuilles volantes, le vieux numéro d'un hebdomadaire,... tu retrouves des îlots abîmés dans le temps : photo si longtemps crue disparue, glissée derrière un meuble, un cd entre deux livres, le billet poinçonné de la Doria Pamphilj,... Tu t'en vas.

    Et tu es déjà parti, à chercher, les yeux au ciel du plafond, ce que tu trouveras là-bas. Comment tu (as)signeras le lieu que la loi fera tien.

    Mais la loi ne suffit pas à la vie, pas plus que l'horizon ne rend grâce à l'âme voyageuse. La propriété n'est pas le propre, à peine son exécution transitoire. Albert Cossery, qui vécut plus d'un demi-siècle dans une chambre d'hôtel, connaissait cette ruse par quoi on rêve d'un objet de papier, jusqu'à ce que tu mâches et mâches encore la phrase : tu t'en vas, phrase grâce à laquelle le quotidien se revivifie de sa prochaine disparition :

    l'arête émoussée d'un angle, la tête léonine du heurtoir, la régularité des poutres, les effluves du soleil sur le parquet, la belle harmonie du dehors silencieux, les histoires, toutes les histoires, l'histoire...