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off-shore - Page 2

  • L...

    Les tiroirs ne font pas l'ordre.

  • L'enfance de l'art

    Ce livre, dit-il, il a toujours été important que je ne le finisse pas, que je n'en sache pas le dénouement. Je l'ai compris à peine en avais-je dépassé la moitié, qu'il y avait un impératif à laisser traîner toute ma vie, car je n'étais pas vieux quand je m'y suis plongé, dans cette histoire. Encore ai-je la chance que ce ne soit pas un des romans dont tout le monde a parlé, à défaut de le lire, et dont on connaît l'excipit. C'est un texte mineur, peut-on dire, et j'espère qu'il le restera, pour que jamais je ne sois pris à revers, et comme frappé d'une flèche mortelle. En quelque sorte, il s'agit de l'oeuvre d'une vie, l'histoire d'une lecture inachevée, comme il existe des textes inachevés. Il m'arrive régulièrement d'en relire les premières pages, et même d'aller bien plus loin. Néanmoins les quinze dernières pages sont scotchées afin que je ne cède pas à la tentation de savoir. Sans doute la raison de cette troublante lubie est-elle à trouver dans la beauté de ce livre, dans ce qu'il désole et enchante mon âme, tout à la fois. Elle est aussi le fruit des circonstances, circonstances importunes qui m'ont attaché singulièrement aux méandres d'une histoire d'amour dont je ne savais pas, à mesure que je la lisais, si elle était tragique ou triomphale, alors que je n'ai guère le romantisme chevillé au corps. C'est l'étrange fascination de ce qu'on ne trouvera jamais, de ce qu'on ne veut pas trouver, sans doute, mais qui nous est indispensable dans le refus que l'on maîtrise encore de ne pas tout trouver...

  • Eugène Boudin, atmosphérique

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    Eugène Boudin, Plage de Trouville, 1868

     

    En 1853, Flaubert, un jour qu'il contemple une plage normande et ceux qui y sont, écrit à Louise Collet : "Il faut que le genre humain soit devenu complètement imbécile". Le jugement est, comme souvent chez lui, sans appel. Faut-il le mettre sur le compte d'un pressentiment qui finira effectivement par se vérifier, de la horde criarde et brûlée par le soleil se déversant sur des kilomètres de sable ? sur celui d'un dégoût pour la platitude de l'espace lui-même, métaphore d'un esprit embourgeoisé  qu'il juge, ce n'est pas nouveau, inepte ? Ou bien sont-ce ces corps à demi nus auxquels il associerait une image de décadence ? Le fait est qu'en ce milieu de siècle le monde se tourne progressivement vers le littoral, dans un mouvement qui doit d'ailleurs beaucoup à la princesse Eugénie. Et Boudin composera de nombreuses toiles sur le sujet, des toiles magnifiques.

    Ce peintre n'est pas le plus connu du mouvement impressionniste et si son nom ne faisait pas sourire beaucoup de ceux qui le découvrent, peut-être même serait-il plus encore ignoré. Il y a pourtant un tel charme dans ses œuvres qu'il faut lui rendre justice. Boudin, d'abord, ce sont des ciels, des ciels qui souvent recouvrent une partie majeure du tableau, comme dans celui choisi plus haut. Sur ce plan, thématique, il n'est pas très original et l'impressionnisme les collectionne. Il n'en a pas l'exclusive, certes, mais lui, au contraire de beaucoup d'autres, a su en capter l'essence incertaine, la quasi disparition parfois, la grâce éparpillée, souvent, sans jamais aller jusqu'à la tourmente : le ciel d'orage n'est pas son domaine. Il s'agit d'être léger, de saisir justement cette épaisseur insaisissable de l'air qui nous amène à ne considérer l'espace lointain ni comme une menace, ni comme un fond. Plus qu'aucun autre, il suggère le passage, rappelant la dernière réplique de L'Étranger, dans Le Spleen de Paris écrit par Baudelaire : "J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !" Même la relative opacité du ciel de Trouville n'échappe pas à ce principe. C'est un voile qui ne peut pas s'éterniser, une pulvérisation qui attend de disséminer ses reflets rosés, une buée, une vapeur enchanteresse que ne craignent nullement ceux qui s'ébattent dans la Manche, dans la partie gauche du tableau. Le bouillonnement des vagues avec lesquelles ils luttent est beaucoup plus dense, d'une épaisseur d'eau en contact (et donc en frottement) avec le sol. S'il y avait une quelconque inquiétude, elle serait là. Petites taches des corps, noyés dans l'ensemble du tableau, comme s'ils n'étaient qu'un élément très secondaire. Et c'est le cas.

    Car la plage, ou plus exactement la grève, est le sujet essentiel. Des hommes et des femmes en villégiature (il serait anachronique de parler de vacanciers) y sont installés. Des tentes de toile ont été montées, préfigurant les petites cabines que l'on trouvera ensuite, plus en arrière, et qui font le charme étrange des côtes de la Mer du Nord, de la Normandie et de la Bretagne (1). Rien, dans les choix vestimentaires, ne laisse présager le lieu. Les robes sont soignées, les costumes de mise. Sans doute sont-ils, les unes et les autres, un peu moins apprêtés mais la distinction demeure. On discourt doucement, nul n'a oublié son éducation. il n'est pas question de jouer ou de courir. Le vent maritime est à peine sensible. Il ne s'agit pas encore d'être dans l'agitation moderne née des congés payés, mais, en quelque sorte, de prolonger, dehors, dans un endroit qui, apparemment, ne s'y prêtait pas, les rites d'une civilité ordinaire et bien comprise. La plage n'est pas encore cette hétérotopie de la liberté factice et de la mise en scène, du corps sculpté et de l'égalitarisme illusoire. Sa jouissance récréative reste l'apanage d'un petit nombre. Boudin peint une caste voluptueuse et tranquille. Le tableau, avec la position un peu lointaine de l'artiste, nous ménage un spectacle quasi silencieux, où les déplacements, les gestes n'enfreignent jamais les limites de la bonne éducation. L'élégance est une seconde nature.

    La délicatesse de cette toile émane de l'unité chromatique. Les taches de rouge sont amorties par la couleur du sable, ce qui donne l'impression que tout se réduit à du bleu, du blanc, du noir, de l'ocre, On passe d'un détail à un autre, d'un groupe à un autre sans que l'œil ne soit jamais agressé. Il y a une continuité apaisante, singulière qui nous permet également d'admirer les personnages et d'être une sorte de génie invisible. Cette délicatesse produit un double décalage temporel pour le spectateur. Il est soudain ramené à un univers à la fois désuet, où le désir aristocratique demeure, et familier, puisqu'il a lui aussi connu les joies de la plage. Mais il contemple également une préfiguration proustienne. Certes, Boudin ne fut pas des modèles principaux qui permirent à l'écrivain d'élaborer la figure d'Elstir mais il n'est pas difficile de rapprocher le Port de Carquethuit dont la "puissance (...) tenait peut-être plus de la vision du peintre qu'à un mérite spécial de cette plage". Cette grâce discrète de Boudin prend pour nous une forme toute littéraire et si, comme nous le disions, les discussions sont feutrées, il est peut-être, en quelque conciliabule rapide, le début d'une romance. Boudin peint alors bien plus qu'une scène, qu'un moment balnéaire, une histoire que les règles vestimentaires savent encore, symboliquement, cacher, quand la part du mystère ne recouvre pas, loin s'en faut, celle du mensonge (2).

    À ce titre, il est l'impressionniste dont la contemplation provoque l'étrange regret de n'avoir pas connu ce temps, à l'inverse de bien d'autres artistes de ce mouvement, à l'urbanité trop moderne. En regardant ses toiles, on rétrograde ; la vitesse décroît. Il repose sans jamais alanguir. Un moment de bonheur...

     

    (1)Une quasi privatisation de l'espace public diront certains. Mais, on a fait bien mieux depuis, avec les plages avec droit d'entrée, ou interdites au quidam. Pour une fois, laissons cette question de côté.

    (2)Dans Bains de mer, bains de rêve, publié en 1960, Paul Morand rapporte l'anecdote suivante :

    "Je me souviens d'une boutade de je ne sais quelle gazette : deux jeunes gens étendus au bord d'une piscine avec deux jeunes filles ; l'un souffle à l'autre : "On les emmène ?" - "Attendons d'abord de les voir habillées". Cela m'avait fait rire, puis réfléchir. Le vêtement en dit long sur l'homme ; nu, il cachera plus jalousement ses secrets. Je vois sous le soleil à pic, une société ténébreuse, et qui ment."

       

     

  • Ainsi compté...

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    Il était amené à disparaître. On en avait retiré les chairs. N'en restait que la carcasse. Des côtes, sans les poumons. En d'autres temps, celle-ci n'eût pas mérité plus d'égards, mais on avait depuis découvert les vertus patrimoniales. L'histoire, même défaite, devait avoir droit de cité et participer, à son corps défendant et mutilé, au bel avenir.
    Certes, à s'y attarder, on verrait que l'affaire n'était pas nouvelle : les dieux grecs sont morts depuis longtemps et leurs noms servent pour des aventures spatiales, des clubs à la mode, ou pour des cinémas dont les sièges rouges, les ouvreuses et l'écran imposant finissaient à n'être plus qu'une peinture sale au milieu des trouées.
    Et l'esprit ironique comprenait toute la fausse gloire de cet hommage cadavérique, grâce auquel se combineraient, sans nul doute, les charités architecturales et les souvenirs de chacun, d'avoir, un jour, passé quelques heures dans le noir pour béer aux pâleurs cinématographiques.
    On croyait à une sorte de pérennité, à la grâce conservatoire, alors même que, pour démentir le comte Salinas, il fallait désormais que rien ne change pour que tout change.

    Photo : Philippe Nauher

  • Le phrasé

    Ferré, Barbara, Brel ou Brassens, ne sont pas des poètes, n'en déplaise à la doxa du tout-se-vaut commercial et abrutissant (qui permet ensuite de célébrer n'importe quel guignol qui aligne deux mots). Il suffit de lire leurs textes pour mesurer ce qui les sépare d'un Bonnefoy, d'un du Bouchet par exemple. Ils écrivent des chansons. Et ce qui nous habite tient autant aux mots et aux images avec lesquels ils travaillent qu'à ce phrasé par quoi ils habitent eux-mêmes ce qu'ils écrivent. Ferré, Barbara, Brel ou Brassens, pensent la langue à travers leur corps, leur souffle, leur voix. Telle est la limite de leur entreprise. Limite qui n'est pas sans beauté : il faut entendre le désastre des reprises qu'on fait de leurs chansons, dont des prétentieux et des vaniteuses ont cru qu'il suffisait de savoir lire pour pouvoir les chanter, pour se rendre compte de leur supériorité. Ils appartiennent à un monde révolu. Nous sommes désormais aux temps des crécelles, des sottes, des scansions rappées, de la vulgarité, des gros bras et des adolescents montés en graines. Ils sont faciles à reconnaître....


     



     


  • hors de toute mesure

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    Il y a quelques mois, dans un endroit qui se veut évidemment branché, dans l'air du temps, j'avais sous les yeux le dispositif qu'illustre la photo ci-dessus.
    On pourrait d'abord le considérer comme un élément décoratif. Dans un genre assez sobre et passablement vintage, rappelant en fait les décors de certaines séries des années 70. Le vintage et le recyclage du passé sont des valeurs contemporaines, dira-t-on. Certes, mais il ne faut pas se méprendre : ce goût se développe sur un mode qui n'a rien à voir avec une quelconque valeur culturelle, citation faisant signe : dans ce genre de situation, la citation est d'abord un élément de communication, c'est-à-dire la destruction du signe capable de transcender sa valeur de signe, en vue d'une signification qui le dépasse. L'objectif communicationnel rabat toute cette perspective sur une rentabilité du signe, à l'aune d'impératifs économiques. C'est le propre de la mode que de ne pas considérer les signes autrement que comme des ressources dont les valeurs essentielles ne sont pas le sens propre mais la capacité qu'ils ont de créer une connivence entre les deux parties de l'échange. A ce titre, le signe a une vie, une durée de vie indexée sur des principes de visibilité et d'efficacité. Il n'est pas là pour nous porter au-delà de sa connotation ; il est là pour que le courant passe.

    Dès lors, un esprit qui n'arrive pas toujours à passer son chemin (1) se demande en quoi l'heure de New York, de Pékin (faut-il écrire Beijing ?) ou Buenos Aires lui importe, en quoi il est indispensable qu'il sache ce qui est une évidence : nous ne vivons pas tous sous le même fuseau horaire ? Sans doute est-ce pour relativiser mon nombrilisme, cette manière très étroite de tout ramener à une exploration empirique réduite du monde... Mais ce serait donner à un tenancier de bar une vertu de philosophie critique qui, parions-le, le dépasse. Cherchons ailleurs. Il faut peut-être devenir un homme du monde, un être "déterritorialisé", comme le rêvent à la fois le libéralisme le plus avancé et l'universalisme social-démocrate investi (c'est-à-dire gangrené) par les fantômes libertaires. Envisageons ainsi qu'en fixant mon regard sur l'horloge, je suis un citoyen du monde qui prend conscience que rien jamais ne s'arrête, que l'activité humaine est un travail perpétuel et que nous sommes condamnés à ne pas en finir de cette soumission à l'activité de l'autre.

    Pour ce faire, il est nécessaire qu'en chaque temps de notre vie, des signes se développent, s'installent dans le quotidien, pour que les constructions politiques prennent la forme d'une naturalité implacable et que le choix de quelques-uns (fussent-ils nombreux par millions, mais notoirement minoritaires) deviennent une évidence pour tout à chacun. En l'espèce, et plus que jamais, il faut trouver des idiots utiles (2), des promoteurs de la terreur sourde de l'ordre et de la logique porteurs de vérité. Cela ne peut s'accomplir par les seuls discours dominants, par les seuls choix majeurs de la politique. Il est indispensable que, dans les interstices de la banalité, ce discours trouve des relais. 

    L'une des manières les plus efficaces pour parvenir à ses fins, l'esprit libéral l'a trouvée dans cette effervescence mondialisée qui veut nous donner l'illusion que le triomphe technologique nous rend plus proches de tout et que la planète est effectivement un village (pauvre Mc Luhan...) où tous les temps physiques se fondent dans l'état concerné où je dois me trouver devant l'inévitable féerie d'un carrousel qui n'en finira jamais. Carrousel devant lequel je dois être en alerte. C'est bien là que se trouve le piège : le temps court, le monde file et ces horloges suggèrent qu'il se passe toujours quelque chose quelque part. Celui qui les regarde est l'éternel dépassé du monde, sans doute, mais il faut qu'il m'astreigne à combattre cette force contraire, jusqu'à épuisement. Ces aiguilles désynchronisées sont à la fois son défi et sa défaite. Il a perdu d'avance, se croit plus fort que la machine obscure qui commande leur alignement et il navigue entre hystérie et dépression...

     

    (1)La question du passage n'est pas que métaphorique. Elle a une part très concrète. Il suffit de relire l'indispensable Walter Benjamin pour s'en convaincre. La circulation des idées ne se fait pas dans l'apesanteur des livres et des conversations. Elle a aussi une "traduction" pleine, pesante, qui transforme et alourdit parfois nos exxistences.

    (2)Les idiots utiles représentent la forme pacifique de la collaboration en temps de guerre. Ils fleurissent ces jours-ci selon dans deux sphères très identifiables : les faux révoltés qui cautionnent, sous couvert de revendications libertaires, le libéralisme sous sa forme la plus violente ; les émancipateurs flagellés qui, sous couvert de révisionnisme historique, soutiennent l'islamisme jusque dans nos banlieues. Dans les deux cas, on trouvera un présentisme (pour se référer à l'analyse de François Hartog) qui se veut, dans le premier, une négation du passé, dans le second, une sacralisation d'un passé victimaire. On pourrait croire qu'il y a là une sorte de contradiction, d'incohérence. Il n''en est rien. Le renoncement ou le révisionnisme devant l'Histoire débouche à coup sûr au terrorisme physique, social ou philosophique, que nous vivons.

    Le problème de l'idiot utile est qu'il peut se lever le matin en trouvant que ses mains sont propres. Il a les moyens cyniques de se répandre en discours moralisateur et indigné. L'indignations est son identité. Stéphane Hessel en est le meilleur exemple.

  • Non-lieu

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    Et rien n'était plus sûr, n'avait la certitude de son architecture, de cette vie matérielle, qu'on sent si fort dans la raideur d'un mur ou la pesanteur des squelettes métalliques. Plus rien, comme un cauchemar banal dans lequel il n'est pas possible de courir, de trouver une rue pour s'échapper, de sauver un ami d'une menace inconnue et pourtant certaine. Rien d'autre que le tremblement de l'œil et de l'esprit, pour un monde aussi aboli et mécanique qu'une place immense, forcément immense... 

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Pour s'y (re)trouver

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    Placement, déplacement, indications et discipline... Le soliloque des signes et la munificence des lignes, pour que tout aille au mieux.
    Tu pérégrines dans la ville, au plus léger, en essayant d'échapper à cet imprimé indicatif. Il s'agit d'être tête en l'air, même au ras du sol, et, pour le moins, de rabattre au rang décoratif, quoique prime la laideur de l'accumulation, cette langue outrageuse qui veut te concerner pour que, dans un sens, tu te taises.

     

    Photo : Philippe Nauher

  • La Terreur dans le discours

    "L'une des victoires du postmodernisme est d'être considéré et apprécié comme un mouvement profondément de gauche, progressiste voire contestataire. Il impose partout une image contrefaite, se déclarant bien plus libertaire que libéral. Il s'y entend comme personne pour soutenir toutes les postures et ne jamais défendre un seul combat qui évoquerait, même de loin, l'existence d'une lutte des classes. "L'indigène de la République" se substitue à l'exploité, les "queers" font l'impasse sur les luttes féministes et l'hétérosexualité devient un impérialisme à combattre. On conteste la domination de l'homme blanc abstrait, jamais celle de la marchandise concrète. Le rejet postmoderne de toute histoire révolutionnaire ne s'explique que par le refus de l'anticléricalisme de celle-ci. Sous la variante gauchiste, le "pomo" est celui qui, de façon toujours confusionniste, soutient la cause palestinienne, la jeune fille voilée et le "garçon arabe" en se référant exclusivement au passé colonial de l'Europe mais sans jamais rattacher ce passé à l'histoire des luttes de classes. C'est pourtant, du XVIIe au XXe siècle, l'histoire de la guerre sociale qui explique l'exploitation conjointe du prolétariat européen et des populations colonisées. Que le prolétariat soit absent de l'argumentation postmoderne n'est pas innocent : on y sent l'épouvantable odeur d'œuf pourri de Dieu.

    Pour Noam Chomsky, les "pomos" sont de vrais fascistes s'exprimant avec un discours de gauche. Pourtant, une vérité aussi irréfutable et si facilement vérifiable n'est pas toujours entendue, tant les "pomos" sont habiles à détourner le langage et à retourner à leur avantage les critiques de leurs adversaires. Une pareille impunité repose d'abord sur le principe de non-engagement du postmodernisme, qui se contente d'emprunter à la critique sociale l'identité de la victime. Elle repose ensuite sur une très efficace pratique du "lobbying" favorisant  l'occupation des postes clés au sein de l'université et des médias, et par l'activation de cercles plus spécialisés du pouvoir économique et politique, à l'image des "think tanks", des organismes supranationaux et de quelques départements des services de renseignements. On peut dire brièvement que ces cercles définissent les thématiques que les médias et les universitaires convertis à ces nouvelles thèses diffuseront massivement. Cette description, un rien mécaniste, ne traduit pourtant pas fidèlement  le processus, car, au final, le calcul n'y joue pas un rôle supérieur à celui du suivisme ordinaire. Les résultats de cette organisation en réseau  sont cependant exemplaires : par un mensonge sans cesse renouvelé, c'est le "pomo" qui est de gauche, progressiste, lui encore qui invente et réinvente une nouvelle conception de la liberté, de la sexualité et des corps."

               Jordi Vidal, Servitude & simulacre, Allia, 2007