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off-shore - Page 2

  • Chet Baker, dénouement

     

    Il y a chez  Chet Baker une part de romantisme tragique que tout le monde n'apprécie pas. Peu importe. Cette sensibilité douce-amère est à mes yeux une des merveilles du jazz.

    Le morceau qui suit, Goodbye, est enregistré en Italie, avec un orchestre à cordes de cinquante musiciens. Nous sommes en 1959. On pense à un film plein de lyrisme, une passion compliquée (impossible, qui sait ?), mais qui se vit malgré tout, avec presque rien : un regard, un sourire, un geste. C'était perdu d'avance mais il fallait le vivre. On se remémore le "bonsoir" dans Elle et lui de Mac Carey, ou bien Vacances romaines. Ce serait plutôt cela : penser à la mélancolie qui achève la douce rencontre entre Audrey Hepburn et Gregory Peck. La trompette de Baker, c'est Anne qui rentre le soir au palais. Et cette rêverie musicale qui amène jusqu'à un si beau visage n'en est que plus précieuse.

     






  • Toute une vie à se voir....

    "Il voyagea.
    Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues.
    Il revint."


    On aura reconnu le début de l'avant-dernier chapître de L'Education sentimentale, avec son ellipse narrative qui pouvait ravir Proust et sa disposition typographique frappante. Certes, Frédéric Moreau va bientôt revoir Madame Arnoux mais cela ne change rien à l'affaire. Car au delà des effets stylistiques, cette mise en page est aussi une mise en scène, celle d'une perte, et d'un combat pour que celle-ci ne fût pas trop douloureuse. Et Frédéric fait, au moins temporairement, le choix du lointain. Ce n'est peut-être pas briser ses chaînes mais pour le moins les alléger. Flaubert parle d'«étourdissement». Il y a bien, nul n'en doute, une part d'illusion et si l'on considère cette aventure à la lumière d'une autre expérience littéraire, celle de Proust, la mémoire involontaire aura toujours le moyen de surprendre l'être qui a cru pouvoir se préserver de tout. Car la madeleine ou le pavé inégal sont aussi les pièges tendus par la réalité pour nous rappeler à ses bons souvenirs. Le point le plus éloigné de la douleur est toujours, quelque part, un leurre. La mélancolie de Frédéric survient, qui sait ?, de ces moments d'absence qui portent si mal leur nom.

    Mais il appartenait encore un monde où la photographie ne donnait pas l'inquiétant pouvoir de se dupliquer et s'il lui avait fallu emmener dans ses bagages l'objet de son désir il aurait dû, pareil à monsieur de Nemours avec la Princesse de Clèves, lui dérober un quelconque portrait (quoiqu'il ne fût plus quelconque...). Il aurait alors tenu une image figée dans le temps, un simulacre contemporain de sa douleur naissante. Il s'en tint à sa seule mémoire, ce qui n'était pas d'ailleurs une moindre torture.

    Un peu plus d'un siècle après, à l'ère de l'argentique généralisé, l'individu trouvait le moyen de se multiplier : sépia de pose étudiée ou Polaroïd d'une vie prise, croyait-il, sur le vif. Il pouvait alors essaimer son avenir de repères temporels graduant le déroulé de l'amour ou de l'amitié, du temps où ceux-ci étaient une réalité. Il pouvait ensuite recomposer, à ses heures d'infortune (à moins que ce fût le fruit d'une capacité nouvellement acquise de lucidité sur son passé), les multiples avatars d'une histoire désormais achevée. Il lui restait la possibilité, si la souffrance tenue par devers lui ne pouvait être jugulée, de les déchirer et de faire comme si plus rien de ce qui avait été ne subsistait. L'autre était alors dans un ailleurs insondable, seulement altéré par les tensions du hasard. Proust encore.

    Dans une époque à la technologie outrancière, qui voit désormais les individus se mettre en scène par écrans interposés, à l'heure de la convivialité informatique et de l'actualisation de soi sur Facebook et consorts, s'offre aux générations qui arrivent le malheur de voir l'autre ne jamais s'effacer de son paysage, de le contempler, même disparu de son quotidien, dans la régularité de ses évolutions numériques, de voir le regard naguère aimé, le visage jadis adoré, changer, se mouvoir dans un monde dont on n'est plus mais qui ouvre sa petite fenêtre pour accompagner celui/celle qui reste, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

    Plus possible alors de s'émerveiller, après tant d'absence, comme le fait Frédéric, devant les cheveux blancs de Marie Arnoux ; plus possible de s'interroger lors d'une rencontre fortuite sur la silhouette qui vient, comme le narrateur de La Recherche retrouvant Gilberte. Fini, tout cela, pour eux : ils ne se seront jamais quittés, seront restés en contact, dupes de n'avoir pas su «garde(r) la forme et l'essence divine/De (leurs) amours décomposés».

     

  • Droit dans le mur

    "La vie, pourrait-on dire, est toujours -et de façon endémique- une autocritique. Mais la vie moderne, semble suggérer Valéry, a tellement accéléré cette critique, que la réalisation du but jusqu'alors poursuivi discrédite et ridiculise le besoin (mettant au jour son inexcusable modestie) au lieu de le satisfaire. On peut avancer que lorsque l'assouvissement du besoin devient une accoutumance, aucune dose de satisfaction ne peut plus l'assouvir. À certaine vitesse critique, la satisfaction devient inconcevable -alors l'accélération elle-même, plutôt que l'accumulation de gains, devient la raison de la poursuite. Dans ces circonstances, l'opposition entre conservatisme et création, préservation et critique, s'effondre. (l'implosion de l'opposition est comprise avec à-propos par l'idée de recyclage, qui mélange la préservation au renouveau et le rejet à l'affirmation) Être conservateur consiste à maintenir le rythme de l'accélération. Mieux encore -maintenir, préserver la tendance de l'accélération à accélérer toute seule..."

      Zygmunt Bauman, La Vie en miettes, Le Rouergue/Chambon, 2003 (1995)

  • OK Computer, souvenir...

    Il faut prendre le titre du meilleur album de Radiohead avec toute la distance ironique qui soit. Vingt ans après, les douze compositions portent toujours. Quant à Let down, il n'y a que les Beatles pour avoir en six ou sept occasions mieux creusé encore le sillon de la pop.


  • Puis, plus rien...

    L'heure fut atmosphérique.
    Les Flamands en faisaient des tourments et des orages. Puis ils furent comme plus légers, malgré l'incertitude. En subtiles esquisses dans les toiles d'Eugène Boudin.
    Stéphane Audeguy, il y a quelques années, leur consacra un livre délicieux quoiqu'un peu surfait.
    Et quand tu les regardes, grossir ou se dissiper, tu comprends aisément la place inaugurale que Baudelaire leur consacra dans Le Spleen de Paris.
    Aussi informels et désagrégés soient-ils, ils gardent une part de matière dont chacun nourrira sa rêverie.
    Encore qu'il ne faille pas se leurrer... L'heure est au cloud, à la dématérialisation de ses souvenirs, qui traînent ainsi dans l'espace sans jamais exister vraiment, sans qu'on puisse en sentir la pesanteur.
    Ces nuages cryptés ne sont ni des imaginaires, ni des rêveries, mais des magasins de preuves et de service. Des sources informatiques qui ne peuvent combler notre soif. Que le ciel invisible de la technologie, rempli de bugs et d'interférences, se soit symboliquement substitué à celui bien réel des caprices du temps, que le cloud, grave et cumulatif, sans lequel l'homme contemporain ne se sent plus vivre, prime sur la suspension aléatoire des nuages, voilà ce qui a de quoi assombrir l'âme...

     

  • Actualité

    Ce n'est plus l'Ennui qu'il faut  craindre mais les instruments programmés et obsolescents qui désignent celui-ci en creux. La technicité comme médication ou viatique, voilà bien le règne de la Terreur...

  • Passer son chemin

    Il y a ce qu'on dit (ou écrit, tel est le pire) et la poussière derrière la poreuse remise où l'on n'a, paraît-il, jamais installé la lumière. C'est ainsi que l'on croit que tu as une araignée au plafond, parce que, justement (avec la justesse des brise-lames), tu n'es dupe de rien.

    En faisant ainsi chemin, tu es sûr de t'écarter de la voie médiane, de ce haut du pavé qui consacre. Tu ressembles à un épouvantail, quoique tu portes belle veste et boutons de manchette.

    Tu n'augures rien de bon. Tu n'es pas là pour cela, mais pour donner la solution ultime des mots croisés inachevés.

  • Marée basse

    Parfois, le chagrin est là, comme un résiduel, la trace du sel qui agace ta peau après un bain dans la Manche. Ce n'est pas un reste qui te dérange, mais une démangeaison habile et souveneuse. Tu passes ta langue sur ton avant-bras. Un mélange de ce que tu es et de ce qui t'excède. Telle est l'histoire qui blesse et te bénit ; le jour faillit ; le pouvoir qui se volatilise et tu reprends courage...

  • Steely Dan, bonheur désormais clos

    Steely Dan était un duo unique dont la figure la plus connue était le très remarquable Donald Fagen. Mais Walter Becker, plus discret et sombre, ne comptait pas moins. Il est mort dimanche. Nul besoin de s'étendre. Pour ceux qui voudraient découvrir l'alchimie du groupe, qu'ils écoutent Aja et Gaucho, deux albums de quarante ans d'âge.

    Le morceau qui suit s'intitule Babylon Sisters, tiré de ce dernier opus.


  • La moindre des choses

    Est-il nécessaire que ce soit connu ? ou su ? Ne serait-ce même que lu ? Ce sera, en temps et en heure, dissous, ou rapiécé. On dira : quelle étrangeté ! Ou bien que cela rappelle un motif ancien, une phrase, quelque chose qui traîne dans la mémoire. Plus vraisemblablement : poubelle ! Il faut que la pièce soit débarrassée. Les nouveaux locataires arrivent la semaine prochaine. Ils ne veulent rien récupérer. Ils veulent faire table rase. Tabula rasa. Tout lieu, qu'il soit réel, physique, ou symbolique, quasi imaginaire (comme une page écrite ou une orchestration), doit finir sans encombres. C'est l'âme clinique du nouvel orgueil.