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  • Poésie maritime

    Il y avait d'abord les cinq minutes récapitulatives des nouvelles du week end, où les dernières jaseries politiques se le disputaient avec les difficultés autoroutières et les résultats sportifs. Viendraient ensuite les jacasseries faussement engagées du Masque et la Plume, où l'on ferait bel esprit et parisianisme.

    C'était le soir. C'était l'hiver aussi : il faisait froid, ou humide, un temps à vouloir rester chez soi et à l'écouter, elle, qui arrivait, avec ses énigmes marines, ses localisations improbables que je mis fort longtemps  à identifier, à ne pas désirer identifier même, tant les premières contrées avaient la saveur des terres barbares. Terres étant d'ailleurs une dénomination fort imparfaite puisqu'elle évoquait là des zones, dans lesquels, évidemment, des navires se démenaient, des zones de la Mer du Nord qu'un individu réduit aux désordres de la Manche et de l'Atlantique français ne pouvait connaître autrement que dans un imaginaire de terreur. La voix de Marie-Pierre Planchon sortait de l'ombre pour nous offrir la litanie des vents et des houles. Cela ne nous servait à rien. Pure abstraction maritime rythmée de noms improbable : Dogger, Fisher, Tyne, Cromarty, German, et des chiffres, des forces, des avis de coups de vent,... Rien d'autre qu'un chapelet hermétique d'espaces où nous n'irions sans doute jamais mais qui faisaient rêver par leur simple apparition au milieu de toutes ces informations futiles qui s'arrogeaient le droit d'être l'actualité, au milieu de ces bavardages pour des livres ou des films aussitôt oubliés.Peu à peu elle nous ramenait vers des noms familiers : Mer d'Irlande, Manche est, Manche ouest, golfe de Gascogne... Mais auparavant, elle avait énuméré ces noms fantastiques de la Mer du Nord, ces noms qui, loin de refaire le monde, le décomposait en un puzzle impensable, comme si, plutôt que de nous référer à nos montres, au découpage gradué d'un cadran à douze chiffres, nous avions eu le droit aux anciens rythmes d'une vie conventuelle, comme si nous avions pour nous repérer dans le temps matines, sexte, nones ou complies... Tyne, Forth, Utsire, Humber,...

    Sa voix revenait chaque dimanche soir : douce, égale, magnifique. Nulle inflexion qui marquât la dramatisation : la stricte littéralité du message. Mais comme le sujet restait, malgré tout abscons, Ii y avait dans l'énumération immuable des noms propres le caractère ludique d'une comptine. Et c'était peut-être là le plus merveilleux : des indications précieuses pour certains (en mer, tendus, sérieux, face à la houle, en débat avec la tempête) que nous prenions pour une berceuse...