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  • Le pédagauchisme et la littérature

    Jean-Paul Brighelli raconte dans son dernier article du Point la tyrannie institutionnelle mise en place pour éviter toute contestation par les premiers intéressés de la réforme des collèges. Mais la sévérité du propos n'exclut pas, surtout en de si ubuesques contrées, le rire. La farce semble d'ailleurs le propre de ce quinquennat en général, et du ministère Valaud-Belkacem (1) en particulier.. Ainsi évoque-t-il la mise en place des EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires). Et de nous dégoter un bijou de transversalité proposé le 10 novembre dernier par un énergumène de l'académie de Lyon, afin de lier littérature et SVT. Voici l'intitulé :

    Madame Bovary mangeait-elle équilibré ? Vous analyserez le menu proposé à son mariage, en expliquant en quoi ce sommet de la gastronomie normande ne satisfait pas les exigences d'une alimentation saine et respectueuse de l'environnement.

    La réalité dépasse encore une fois la fiction et l'histoire ne dit pas si l'idée vient du dissecteur de grenouille ou du misérable lettré. Il faut dire que la question est d'importance et pour s'en persuader, relisons Flaubert illico :

    "C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y a avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait, rôti, flanqué de quatre andouilles à l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie, dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base, d'abord c'était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d'étoiles en papier doré; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d'oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en éclats de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet.
    Jusqu'au soir on mangea."

    Nul doute que l'esprit nutritionniste trouvera matière, évidemment grasse, devant cette avalanche de victuailles. Que le dessein de Flaubert soit fondé sur un détournement ironique de la description et un art consommé de l'allusion graveleuse est secondaire. Mieux vaut s'en tenir à la seule mesure calorique du repas. On aura compris que cette question pratique est l'unique raison de la littérature : celle-ci n'est rien d'autre qu'un moyen pédagogique (et sans nul doute républicain, puisque le républicain est désormais notre ligne d'horizon, notre terre promise hors de laquelle il n'est point de salut) pour former les masses à la bonne éducation. Et l'éducation, on le sait depuis longtemps, ce n'est pas l'instruction. Cela finira même par être son contraire : du dressage pour économie libérale plutôt qu'une émancipation par la culture.

    Mais revenons à cette pauvre Emma qui, après avoir subi les foudres du procureur en 1857, en raison de son hystérie perverse, devient en 2015 le symbole de la malbouffe, du gras, et de l'inconséquence alimentaire. Attaquée par les messieurs Prudhomme du XIXe siècle, elle subit la dégradation des pédagauchistes du XXIe siècle. C'était une salope ; maintenant, c'est une grosse. Le mauvais esprit et la vulgarité ambiante réuniront aisément les deux adjectifs substantivés. La boucle est bouclée. Il n'y a plus rien qui relève de l'art. Tout est soumis à la raison instrumentale et à l'exemplarité comportementale. L'écriture comme appui des analyses béhavioristes. Misère...

    Et l'on rêve deux minutes à d'autres usages culinaires de la littérature, entre le niais et l'insipide. Quelques propositions :

    -reprenez la description du repas de noces dans L'Assommoir de Zola et transposez-le chez le redneck texan (EPI lettres-anglais)

    -Reprenez le repas noir, ci-dessous, dans A Rebours de Joris-Karl Huysmans et donnez-en une version verte, rouge et rose. (EPI lettres-Arts plastiques)

    "On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes , bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Ténédos, des Val de Penas et des Porto ; savouré après le café et le brou de noix, des kwas, des porters, des stout."

    -Reprenez le menu prévu par Madame Deume dans Belle du Seigneur d'Albert Cohen et calculez pour un mangeur moyen les calories accumulées (EPI lettres-SVT-mathématiques)

    On comprendra aisément qu'en matière de débilité, l'infini est devant nous. Mais, sur ce plan, les pédagauchistes ont de la ressource...

     

     

    (1)Tout en sachant que la farce peut être tragique, pour parodier Zizek.