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danse

  • En suspension (la danseuse)

     

    A la relecture de Degas, Danse, Dessin, petit opuscule que Paul Valéry consacre à un peintre qu'il aimait particulièrement, fait écho un texte plus conséquent : La Philosophie de la Danse, dans lequel on trouve les lignes ci-dessous, par quoi l'écrivain célèbre l'aventure de celle qui veut échapper à la matière et à notre regard. 

     

    "Il regarde alors la danseuse avec des yeux extraordinaires, les yeux extralucides qui transforment tout ce qu’ils voient en quelque proie de l’esprit abstrait. Il considère, il déchiffre à sa guise le spectacle.
    Il lui apparaît que cette personne qui danse s’enferme, en quelque sorte, dans une durée qu’elle engendre, une durée toute faite d’énergie actuelle toute faite de rien qui puisse durer. Elle est l’instable, elle prodigue l’instable, passe par l’impossible, abuse de l’improbable ; et, à force de nier par son effort, l’état ordinaire des choses, elle crée aux esprits l’idée d’un autre état, d’un état exceptionnel, – un état qui ne serait que d’action, une permanence qui se ferait et se consoliderait au moyen d’une production incessante de travail, comparable à la vibrante station d’un bourdon ou d’un sphinx devant le calice de fleurs qu’il explore, et qui demeure, chargé de puissance motrice, à peu près immobile, et soutenu par le battement incroyablement rapide de ses ailes."

    Ces considérations disent mieux et plus nettement l'incompréhensible nature de la danseuse, de ce qui nous échappe en la regardant, aussi concentré soyons-nous à l'observer, parce qu'il émane d'elle une double métamorphose : elle a la brutalité de la génération et la douceur de la continuité. Ce que toutes les analyses physiques ne peuvent que réduire à une quantité cinétique prêtant à sourire. Les clichés de Etienne-Jules Marey (que Degas, pourtant, considéra avec grand intérêt), de Muybridge ou de Gjon Mili décomposent le mouvement, mais ils sont en deçà de la fermeté du geste, de la chair, de la sensualité, de l'existence même du corps, de ce qui constitue la part insondable et perpétuelle du désir...

     

  • Femme en bleu (V) : Degas

     

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    Danseuses en bleu, 1890

    La danse occupe une place importante dans l'univers symbolique du XIXe siècle. Elle est indissociable des transformations sociologiques qui voient surgir, après le libertinage gracieux d'avant la Révolution, la raideur moraliste de l'esprit bourgeois. Nulle contradiction entre cet attrait du mouvement et la rigueur (au moins apparente) de l'ordre : ce ne sont que des éléments complémentaires (comme on le dit des couleurs, d'une certaine manière). La figure de Salomé en est sans doute l'emblème :  à la fois tentatrice, séductrice, par sa danse des sept voiles, et castratrice par le gain majeur de son spectacle, la tête si chère de Jean Baptiste. C'est l'heure des cabarets, du Moulin rouge, d'une vie débordante. 

    Degas peindra beaucoup de danseuses. Mais faut-il écrire ici qu'il peint, ou qu'il dessine. Il a en effet choisi le pastel. La légèreté du pastel plutôt que le pinceau gras de la tache impressionniste. Technique différente pour une évocation plus subtile peut-être. Le frottement léger du crayon sur le papier est comme le froufroutement des tutus et des robes en mouvement. L'artiste ne vient pas déposer une pâte, épaissir la toile (et donc grossir l'illusion) mais il glisse et ce ne sont que des traces délicates en souvenir. Ces œuvres, désormais contemplées à la lumière douce de salles aménagées dans des musées, pour ne pas en abîmer la sensibilité, portent en elles, par la subtile fragilité de la matière, la quintessence de l'art qu'elles évoquent. Elles ont l'exquisité d'un pas chassé ou d'un envol...

    Dans l'œuvre ci-dessus, ce qui étonne d'abord tient au choix de l'approche, de l'angle privilégié par l'artiste. Dessinées d'un surplomb tout imaginaire, les danseuses sont comme étrangement écrasées par l'œil qui plonge sur elles. Elles ne dansent pas, d'ailleurs. L'une semble faire un dernier (?) exercice avant d'entrer en scène, pendant que les autres ajustent leur vêtement, vérifient que tout est pour le mieux. Ce n'est pas l'heur(e) de l'apesanteur et du tournoiement. Elles sont encore au sol, oserait-on dire. Quoique... Le dessin se développe autour d'une opposition chromatique assez simple : une gamme de marrons et le bleu. La première couleur tient l'arrière-plan, comme un décor duquel il serait fort difficile de se détacher, une sorte de matérialité toute lourde et, en même temps, capable de se désagréger, puisque on note, çà et là, des touches de vert et de bleu. Le marron, c'est l'informe. Le bleu, lui, est lumineux, parfois très intense (le dos du vêtement de la figure centrale). Un concentré profond qui se propage et gagne l'espace. Il semble impossible de faire la distinction de chacun des tutus. Degas les fait s'entremêler et le dessin évoque tout à coup la mer, les ondulations d'une étendue magnifique. Ces jeunes filles se poursuivent, en quelque sorte, ne sont déjà plus qu'une dans leur attente en apparence désordonnée (puisqu'aucune ne se regarde, qu'elles sont absorbées à une tâche différente). Mais l'habit les relie : elles sont déjà ce qu'elles seront sur scène : un flot uni de corps dont la grâce particulière naît aussi de la ressemblance qu'elles ont les unes avec les autres (ce que révèle l'identité des chevelures...). La pâleur de leurs membres prend alors un relief singulier : un peu mats, ils émergent d'une manière saisissante de l'onde, comme des nymphes, ou des naïades, qu'elles ne sont pas encore, mais dont le spectateur se met à rêver. C'est alors que l'œil s'attarde non sur le bras tendu de celle qui, à gauche, est déjà dans la représentation mais sur les mains de deux lui faisant face, en train d'ajuster les bretelles de leur apparat, comme une dernière angoisse de la nudité possible. Telle est la source la plus vive de la sensualité dans ce dessin : l'impondérable pris dans le tourbillon de la danse... 


  • 4-À feu et à sang

    "À l'aveugle" est un ensemble de douze photographies de Georges a. Bertrand, que celui-ci m'a envoyées sans la moindre indication. Il s'agit d'écrire pour chacune un texte dans ces conditions d'ignorance. Une fois achevé ce premier travail il me donnera les informations que je désire, et j'écrirai pour chacun de ces clichés un second texte : ce sera la série "À la lumière de..."

     

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    Le désir, c'est l'ombre. Non pas l'ombre seule, car en sa continuité, elle n'aurait pas plus de prix que la pleine lumière. Mais l'ombre fureteuse, nappe de grâce intérieure (notre vie, nos pulsions) taillant sa route pour aller du nœud dans les cheveux aux yeux, des yeux à la dentelle. En plus, me dis-je, gitane, andalouse, qui sait... Babil méditerranéen, ardant notre compassion d'un Canto de Lorca. Et nous imaginons toujours, dans cette voix plus nue que l'épaule tremblante, une histoire déchirée, un mélodrame dont, en d'autres endroits, notre esprit se détournerait. Mais nous l'écoutons, religieux, quasi. Elle chante le désir, l'ombre du désir, mélange de chevelure en mouvement, floue, de guipure odorante et de pupille-feu.