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Les Corps plastiques (II suite)

-C'est déjà tout un art que le maquillage, commissaire. Cela faisait rêver les poètes, déjà. Baudelaire, vous avez lu, Baudelaire ?

-Quel rapport ?

-Je ne sais pas. Par contiguïté, je dirais. Le tatouage, le maquillage, l'ornementation.

-Et alors ?

-Vous n'avez donc pas lu Baudelaire...

-Comme tout le monde, je crois. Les Fleurs du Mal, un peu les Poèmes en prose.

-Vous ne pouvez donc pas vous souvenir de ces mots. La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s'appliquant à paraître magique et surnaturelle ; il faut qu'elle étonne, qu'elle charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée.

Il avait l'air tout gêné que je puisse faire de la littérature devant un cadavre. Je commençais, je crois, à lui faire peur, à trop coller à ma fonction morbide. Encore étais-je sur la réserve, pour ne pas lui citer de plus belles phrases encore, quoique prises à l'envers de l'écrivain, mais je les aime ainsi. C'est la nature qui pousse l'homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer ; car, sitôt que nous sortons de l'ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime.

Je reposai sa main froide le long du corps. Ferré avait replongé dans son carnet. Il notait peut-être quelques intuitions pour son enquête. C'était un moment de calme et de silence. Je poursuivis mes premières investigations externes. Aucun doute sur l'origine du décès, pas la moindre trace de coups. Elle était allongée sur son lit. Le frère l'avait à peine secouée ; il avait tout de suite compris. Il n'y avait rien de particulier à retenir sinon qu'elle avait des yeux d'un vert intense qui devait séduire et je repensai au tee-shirt que j'avais mis dans un plastique. Presque la même teinte. Sa tête de côté et ses cheveux déployés rappellaient certaines gravures de mode. Je forçai la mâchoire inférieure et du liquide s'échappa encore, rance et alcoolisé. Il n'avait pas tort Ferré quand il imaginait ce qu'avait été sa souffrance pour en arriver à cette extrémité. Il n'avait pas tort, mais ce n'était pas ainsi que l'on pouvait vivre, par compassion, en essayant de renouer le fil cassé d'une existence inconnue, qui ne serait rien d'autre qu'un rapport, autopsie ou enquête, qu'importe. J'en finis de ce tour d'horizon où je notai que les lobes auriculaires étaient percés de chaque côté (mais seul le gauche était orné d'un anneau imitant une chaînette), que la nuque était neutre, la poitrine neutre, les seins neutres aussi, que tout, en apparence, était normal, presque vivante, mais elle était morte.

Ferré était revenu près de moi.

-Elle a pris ce qu'il fallait et s'est allongée sur son lit.

-Elle avait besoin d'aide.

-Vous vous sentez coupable ?

-Je n'ai pas dit cela.

-Je vais commencer l'autopsie proprement dite. Il serait plus sage que vous repreniez votre place.

Il eut un soupir de découragement, s'éloigna de deux pas avant de se retourner.

-Elle est morte en pensant le pire de son père, vous imaginez ?

-Peut-être. Peut-être pas. Et si elle était morte de chagrin d'un amour impossible, ou d'un amour rompu. Un amour pour lequel elle avait consacré une partie de son corps. Ce tatouage si particulier.

-Ce serait absurde.

-On peut discuter, si vous voulez, du règne de l'absurdité.

-Si jeune !

-La jeunesse pratique facilement l'hérésie de la passion mortelle. Elle en fait un de ses emblèmes, avec le goût des drogues et de la vitesse. Vous devez le savoir, non ? Les overdoses, les accidents de la route et les suicides de désespoir...Donc, plutôt que de vous accabler, parce qu'elle est là devant vous, que vous êtes chargé d'une enquête où elle n'était qu'un personnage secondaire...

-Je l'avais interrogée. Elle était en larmes et je n'ai rien vu. Je ne l'avais même pas convoquée. J'étais venu chez elle, pour que ce soit moins brutal. Je n'ai fait que poser des questions, et j'attendais des réponses. Je voulais juste savoir. On aurait pu sentir le coup venir.

-Que pouviez-vous savoir ? Par exemple, pourquoi sommes-nous là, vous et moi ? Pour un travail qui n'a pas grand sens, qui n'est que l'accomplissement bureaucratique et réglementaire d'une procédure. Souvenez-vous : il y avait nécessité de découper Bernadette Jahier, de faire parler ses entrailles, parce que ses entrailles pouvaient parler, la chimie de sa mort pouvait vous intéresser. Mon scalpel était serviteur de vos investigations. Mais là, dites-moi, commissaire, qu'en retirerons-nous, de l'avoir ainsi dénudée ?

Il était incapable de soutenir mon regard.

-D'avoir percé son secret, d'une vie rêvée portée à même la peau ?

J'attendais qu'il réponde.

-Vu ce qu'elle a pris pour ne pas se louper, bouteilles et médocs au pied du lit, il ne faut pas avoir de regrets.

-Trop facile.

-Tout est facile.

-Vous avez un portable ?

-Oui, bien sûr.

J'étais un peu surpris.

-Je vous donne mon numéro. Je serai dans les parages. Quand vous avez fini, vous m'appelez, on règlera la paperasse. Je vais prendre l'air.

Ainsi m'avait-t-il enfin laissé seul avec le corps silencieux de la pauvre Amélie et avant d'entamer le travail inutile de son dépeçage judiciaire, je la retournai une dernière fois pour contempler le lion stylophore et plutôt que de déplorer un suicide œdipien, je me mis, en passant ma main gantée sur sa peau à la fois blanche et bronzée, à rêver d'un vénitien rencontré en avril, carnassier et hautain comme ils savent l'être, et qui savait tous les recoins où nul ne s'aventure. Elle avait tellement senti en elle l'élan de son chibre, le battement de son cœur imposé contre ses petits seins qu'elle n'avait pas rêvé d'un autre amour. Ainsi avait-elle choisi d'en porter à jamais le souvenir ailé, féroce et turgescent (d'où le rouge discret et inattendu mêlé à l'encre noire et classique).

La tentation était bien forte de commencer par un coup de scalpel efficace qui découperait le dessin, mais je ne suis pas un barbare. Je n'avais pas sous la main les outils de Lacassagne : crayon et toile transparente pour en garder le souvenir. J'avais mieux : mon numérique. Mais ce n'était pas assez, jamais assez. Je devais le regarder longuement, très longuement, imaginer son audace, ou sa timidité qui sait ?, en entrant dans une officine où un homme jeune et sec attendait en lisant une revue. Il lui avait demandé si c'était pour un piercing ou autre chose. C'était autre chose. Elle avait sorti la photo d'une sculpture. Voici ce qu'elle désirait. Il lui avait demandé une carte d'identité parce qu'elle faisait très jeune et il ne croyait pas qu'elle fût majeure. Elle avait espéré que l'opération se fasse dans la minute, mais il avait répondu qu'elle devait être sûre du modèle choisi et pour éviter toute précipitation il lui donnait un rendez-vous dans dix jours.

-Vous voulez vous le faire tatouer sur l'épaule, le cou ?

Elle avait fait un signe de tête négatif et montré ses fesses, pas les reins. Devant sa moue, elle lui avait précisé qu'elle y avait bien réfléchi et s'il ne voulait pas, elle irait voir ailleurs. Il l'avait examinée un temps avant de donner son accord, parce qu'il la trouvait jolie, des traits encore adolescents certes, mais ses yeux étaient lumineux et son corps d'une fragilité douce. Il avait bien précisé ce que cela impliquait, un tatouage à cet endroit, pour sa pudeur du moment, et ce qu'on pourrait en penser plus tard. Elle savait ce qu'elle faisait. Il avait dit oui et quand elle était venue la semaine suivante, dans la petite salle en arrière de la boutique il l'avait installée sur une sorte de fauteuil, les genoux repliés sous elle, le corps tendu vers l'avant, la tête posée sur le haut du dossier (où elle avait trouvé la délicatesse d'un coussin de velours). Elle avait gardé ses Babies rouges, ses socquettes blanches, son tee-shirt (comme on allait la trouver sur son lit), mais, sans qu'il ait rien demandé, elle avait enlevé et posé sur une chaise à côté une jupe en voile de coton imprimée et sa culotte (qu'elle avait choisie parmi ses plus amples pour donner le change). Elle avait cambré les reins. Elle était prête. Il lui avait dit de ne pas avoir peur.

Elle était morte des suites d'une obstruction des voies respiratoires, quand le vomi régurgité par l'œsophage avait encombré la trachée. Il n'y avait rien de plus à dire et quand je téléphonai à Ferré, je sentis dans sa voix une sorte de désespoir fâché. Dans le fond, il eût mieux valu que son décès fût l'œuvre d'un assassin, ou d'un malade. Mais nulle autopsie n'aurait pu lui trouver la moindre trace de coups, la moindre sauvagerie, le moindre viol (même si, comme attendu, elle avait perdu sa virginité). Il eût mieux valu que sa mort fût l'œuvre d'un tiers à déterminer plutôt que le fruit éventuel d'une négligence ou d'un manquement cruel à la plus élémentaire des psychologies. Je croyais d'ailleurs que mon coup de téléphone en resterait au simple échange procédurier et qu'il était loin, perdu dans la nuit parisienne, hésitant entre son enquête et le repos. Mais il n'en était rien.  Il revint. En sortant il avait envie que nous allions manger quelque part.

-Vous avez une envie particulière ?

-Non.

-Japonais, cela vous tente ?

Il me regarda avec stupeur.

-Du poisson cru, après...

-Non, je vous rassure. Je connais un endroit où ils laissent les sushis et les sashimis de côté. Ils pratiquent le teppanyaki, la cuisine sur plaque chauffante.

-Je connais, je connais bien.

Il avait vécu presqu'un an à Tokyo, après une prépa. Il parlait bien la langue, même s'il avait perdu de la fluidité en n'y retournant pas. A Sciences-Po, il avait eu quelques relations mais c'était des gens distants.

-Même les filles ?

-Même les filles. Ne souriez pas.

-Je ne souris pas. Mais on peut imaginer que les petites Japonaises ne soient pas aussi sages qu'on le croie.

-Peut-être, mais celles que j'ai rencontrées étaient très sérieuses, très réservées.

-Pourtant vous deviez être exotique, comme un goût original.

Il ne répondit pas et détourna la conversation sur le meilleur moyen de se garer près du restaurant. Il ne tourna pas longtemps. C'était l'été. Les gens étaient partis chercher de l'air en bord de mer.

-Vous avez donc fait du japonais... Pour l'enseigner ensuite, ou dans la perspective d'une carrière là-bas, dans le commerce import-export ?

-Non, pas du tout. J'ai hésité pendant assez longtemps, en fait.

-Vous n'êtes pas si vieux...

-Je sais. J'ai eu un moment l'ambition des Affaires étrangères, le prestige des ambassades, le Quai d'Orsay. Mais c'est un milieu fermé, très fermé, du moins au niveau de mes ambitions. J'ai fait quelques approches quand j'étais à Sciences-Po et j'ai laissé tomber.

-Déçu ?

-Non, je n'étais pas très sûr. Dans un collectif, à la même époque, je participais à l'animation d'un ciné-club, alors j'ai rêvé de réalisation.

-Et vous avez renoncé ?

-Oui.

-Pourquoi ?

-Je ne sais pas. La peur de ne pas y arriver.

Il avait l'air très abattu. On nous installa dans un endroit un peu à l'écart. Je n'allais pas lui dire ce qu'il fallait goûter, il devait le savoir, mais il me répondit qu'il suivrait mes conseils. Je commandai des gyoza, du thon grillé et des okonomiyaki, le tout arrosé de Kirin. Il discourut longtemps sur les plaisirs et les déplaisirs du Japon, connaissait autrement que le commun français les beautés du Soleil Levant.

-Les tatouages par exemple ?

-Vous voulez vraiment en reparler ?

-Cela vous gêne ? A cause de la petite ?

-Sûrement.

-Vous savez, on peut en discuter de manière détachée. Il faut en parler de manière détachée.

-Et alors ?

-J'ai pensé aux tatouages parce que nous avions évoqué Alexandre Lacassagne... Et le Japon...Ses yakusa... La tradition des yakusa... Les tatouages... Pour vous changer les idées...

Il n'y connaissait rien, n'avait que des images en tête. Je commençai alors à lui parler de la double tradition de ces pratiques cutanées, qui touchent, l'une, les nobles, l'autre, les criminels, comme s'il fallait que les deux extrêmes de l'ordre social partagent une même autorité, ou un même secret. Mais cela pouvait aussi concerner les prostituées, celle de bas-étage plus particulièrement, les yujo. Certaines d'entre elles se faisaient tatouer une promesse d'amour, amour souvent impossible, un kishobori. Touchantes, quand on y pense, que ces femmes données à tous et capables d'un sentiment intime avec lequel elles se mortifiaient. Des prostituées contemporaines continuaient cette tradition de la sensualité à fleur de peau.

-Je pourrais vous montrer quelques clichés, si cela vous intéresse. J'ai une petite collection fort captivante, je crois.

-Des photos personnelles ?

-Certaines, oui, d'autres non.

-Des prostituées ?

-Oui.

-Vous êtes allé au Japon ?

-Oui.

-Et vous faites comme si depuis le début...

-Est-ce si grave ?

Il finit sa Kirin, en commanda une autre. Je repris mon histoire sur le tatouage.

Je trouvais ridicule l'encanaillement de ces bourgeois dans l'âme, de ces bourgeoises qui auraient été choquées (ou non, peut-être) d'apprendre qu'elles avaient des pratiques de putains, surtout si l'on considérait ce qu'était l'essence du tatouage, sa philosophie. Bien des nouveaux initiés, dis-je à Ferré, ne supporteraient pas la douleur de la pratique traditionnelle japonaise.

-C'est-à-dire ?

-On utilise de fines aiguilles montées sur un manche en pointe et on pique transversalement la peau et l'encre est fixée sous la peau. Rien à voir avec les moyens actuels. Ils appellent cela l'irezumi.

Il réprima une grimace.

-Cela vous passionne depuis longtemps ?

-Je suis obligé de m'y intéresser. Je vous dirais bien que rien de ce qui touche au corps humain ne m'est étranger.

-En tout cas, vous avez l'art d'en parler.

-L'art de parler est la seule chose que l'on peut emporter partout avec soi.

Comme nous n'étions pas loin de la Seine, Ferré me proposa d'aller contempler la mollesse visqueuse du courant. Rien n'y fait, à mes yeux : ni les étoiles, ni le reflet des éclairages, l'eau, la nuit, n'est qu'un goudron silencieux et mobile (celui, réel, des rues et boulevards, se déformait). Je ne suis pas de ceux qui en admirent l'impérissable lumière, les lueurs affaiblies.

Il faisait chaud. Pas d'air. Un étrange silence. Les arbres rendaient déjà leurs feuilles mortes. On y craquait nos pas.

Du temps où il était arrivé de sa province et qu'il logeait de l'autre côté de la Seine, dans une collocation rue de la Verrerie, dans le Marais, il aimait revenir par les quais, prendre le Pont-Neuf et aller s'asseoir dans le square du Vert-Galant. Quand cela arrivait en fin d'après-midi, il passait dans une boulangerie de la rue Jacob, pour un éclair au café et il allait perdre quelques instants. Il avait un rapport charnel avec l'eau, la mer. Les Maigret qu'il préférait, c'étaient les histoires de bateaux, de marées, de poissons. Enfant, il passait l'été au Val André, chez une tante.

-Vous n'aimez pas ?

-Je déteste l'eau, les bains de mer, les piscines...

-De mauvais souvenirs.

-Pourquoi faut-il forcément des souvenirs ?

Et j'ai dit que je voulais rentrer.

 

 

 

 

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