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anatole france

  • Bis repetita...

    Il faut croire que l'engeance qui opère dans le journalisme n'a rien d'autre à faire que de se mettre au diapason du crétinisme lycéen, lequel a de beaux jours devant lui tant l'outrecuidance des ignares et autres analphabètes qui se pavaneront en néo-bacheliers est infinie. Cette presse de torche-cul s'est empressée de relayer les éructations simiesques (le lecteur aura reconnu l'allusion) des candidats déroutés (mais ont-ils jamais su quelle était leur voie...) par les sujets de l'épreuve anticipée de français...

    Il y a deux ans déjà, le pauvre Victor Hugo et son Crépuscule eurent droit à la vindicte inculte et abrutie du lambda adolescent moyen (et plus que moyen, il faut le dire...). Le poète fut traîné dans la boue de l'ignorance crasse, tant il est vrai que le lycéen primaire ne peut guère déchiffrer que ses sms truffés de fautes. En clair, le chantre de la liberté républicaine était voué aux gémonies par la horde jeune et démocratique, ce qui devrait faire réfléchir les gauchistes qui nous gouvernent quand ils nous assènent un révisionnisme historique qui fait commencer le roman nationale au sinistre (si j'ose dire) 1789. Les preuves scolaires tendraient à réduire leur magique propagande à une balzacienne peau de chagrin : en clair, tout le monde se regarde le nombril et la culture, c'est bon pour les chiottes...

    Le châtié de l'année s'appelle Anatole France, un dreyfusard de la première heure, dont certains croyaient qu'il était une station de métro. Soit. Pire : d'autres ont compris, mais un peu tard, qu'il s'agissait d'un homme. Entendons par là que France, cela sonne comme une fille. Sauf qu'il y a un prénom devant et qu'en toute bonne logique (je veux dire : celle que nos grands-parents qui n'allaient pas au-delà d'une scolarité à quatorze ans étaient capables, et sans problème, d'appréhender), si Anatole était un prénom, France ne pouvait être qu'un nom ! Quand on en est à des distinctions aussi simples, on ne peut plus pavoiser sur le niveau qui monte (d'ailleurs cette thématique est une fumisterie car la question de volume masque tout et d'une fosse d'aisance quand elle se remplit on peut effectivement dire que son niveau monte...).

    Il est vrai que s'appeler France, dans un pays où le dégoût national est une forme suprême de modernité et d'ouverture, cela relève de la provocation. La presse, sous le couvert d'un humour potache, relaie cette forme de mépris massif des jeunes générations devant ce qui n'est pas elles. Le pire de l'idiotie tient à sa transformation en une sorte d'identité gracieuse et démocratique. Mais en refusant ce qui n'est pas soi, en avilissant ce qui a précédé, on devient soi-même un piètre individu, l'expression larvaire d'une négligence historique qui à terme se résoudra dans le sang et la soumission.

    Le mépris outrancier et exacerbé de l'imbécile adolescent n'est pas tant une preuve de futilité que l'expression d'un droit radical à tout contester et l'affirmation nombriliste d'une tabula rasa qui nous prépare des temps fort sombres. Prurit fascisant et abruti, il est la matière molle et putrescible des heures misérables où plus rien ne comptera, sinon de se rassurer d'être uniformément vide, et de suivre le troupeau...

  • Souvenir d'en-France

    «Elle me poursuivait de ses railleries et de ses objurgations». Depuis longtemps cette phrase lui trottait dans la tête. Il avait la mémoire précise de sa rencontre. Dans la classe à l'angle du bâtiment principal de l'école primaire. Le livre était d'un format plutôt réduit, avec une couverture bleu marine un peu pelucheuse. Le papier n'avait pas le glacé des pages des manuels d'aujourd'hui ; quant aux illustrations il ne pensait pas qu'il y en eût. C'était un silence de lecture intérieure d'abord, puis le maître demandait tour à tour qu'on articulât un paragraphe, parfois davantage.

    Cette phrase était demeurée en lui, certainement parce que ces deux substantifs, et le second en particulier avait fait irruption dans son existence : il n'en connaissait pas le sens, il n'avait jamais entendu quelqu'un les prononcer (peut-être «railleries», mais il ne s'en souvenait ; pour «objurgations», il n'avait aucun doute). Et ces deux bijoux obscurs du vocabulaire, que le maître avait expliqués, avaient effacé le nom de l'auteur. Il vécut ainsi des années en traînant cette phrase, l'évoquant parfois avec certains dont il espérait que le goût des lettres l'éclairerait : il rendrait alors à César l'hommage qui lui était dû. Il s'agaçait parfois de ne pouvoir lui donner une identité. Peut-être, se disait-il, s'il y avait eu une photographie, s'en serait-il mieux souvenu, mais rien, dans cette page de signes, son esprit ne pouvait descendre jusqu'à l'endroit fatidique où l'éditeur révélait le détenteur de cette magnificence. «Elle me poursuivait de ses railleries et de ses objurgations».

    Elle, c'était une bonne, ou une servante. Il ne pensait que ce fût une épouse ou une sœur. Non, une servante. Cela ne l'avançait guère. La littérature bourgeoise du XIXe (il penchait pour cette époque) avait fait son miel des domestiques. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Il aurait pu faire des recherches chez les bouquinistes, partir à la chasse aux vieux manuels scolaires, mais il trouvait que le jeu n'en valait pas la chandelle. Il avait mieux à faire.

    Il ne l'oublia pas cependant parce qu'elle lui servit de très nombreuses fois, lorsque certains s'indignaient de sa dent dure devant l'indigence de la littérature de jeunesse et la pauvreté du vocabulaire des adolescents. Il reprenait sa phrase, celle dont il avait fait, en quelque sorte, un emblème. Emblème d'un enseignement d'un autre temps, d'une primaire désormais perdue et parfois même on doutait de ses références. Il ne pouvait pas aller plus loin. Il avait lu cette phrase au cours moyen deuxième année (c'était là sa seule certitude) dans un quartier quelconque, au milieu d'enfants aussi quelconques que lui-même.

    Puis, un jour qu'il était occupé à tout autre chose, elle apparut devant lui, sur un écran. «Je craignais ses remontrances, ses railleries, ses objurgations, ses larmes.» Son souvenir en avait modifié légèrement la réalité mais c'était elle. Et quand il lut enfin le nom de l'auteur, il sentit qu'il était revenu d'un long voyage, que la déformation même n'était pas le signe d'une approximation maladroite mais celui d'une volonté farouche de conserver l'essentiel de cette découverte d'enfant. Les «remontrances» et les «pleurs» avaient disparu de sa mémoire parce qu'ils étaient communs, pouvaient appartenir à d'autres mondes. Au contraire, les «railleries» et les «objurgations» étaient indissociables : il les avait figés dans l'éclat de leur improbabilité à être. Lisant le nom de l'auteur, il sourit. Non pas en enfant attendri de retrouver le passé (de cela il éprouvait une joie particulière qui ne différait pas vraiment des joyaux exhumés d'une existence lointaine), mais en adulte s'inclinant devant un auteur aujourd'hui sous-estimé, voire méprisé. Anatole France. C'était une phrase tirée du Crime de Sylveste Bonnard. Il n'a jamais eu envie de lire ce livre (car il doute fort de l'avoir jamais lu) et il continue de citer la phrase telle qu'elle a parcouru le chemin de sa mémoire. Ce n'est pas toujours l'exactitude qui fait le prix que nous attachons à certaines choses mais la puissance, parfois insondable, qu'elles sont su garder en nous.