05.01.2011
L'être au miroir (II) : Baudelaire
LE MIROIR
Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.
"- Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu'avec déplaisir?" L'homme épouvantable me répond: "- Monsieur, d'après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits; donc je possède le droit de me mirer; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience."
Au nom du bon sens, j'avais sans doute raison ; mais, au point de vue de la loi, il n'avait pas tort.
Ce poème en prose de Baudelaire, qu'on trouvera ensuite dans Le Spleen de Paris, est publié le 25 décembre 1864 dans La Revue de Paris. On essaiera d'imaginer le bourgeois impérial, encore en digestion de sa volaille, lisant cette provocation du dandy. Bourgeois impérial qui n'en a pas moins l'aspiration démocratique (même avec sa réserve concernant le peuple) d'une reconnaissance à être, dans une logique égalitaire (on n'avait pas liquidé l'Ancien Régime pour rien. Quoique liquidé soit un mot bien fort. L'aristocratie avait plus de ressources qu'on croyait). Il a dû se demander selon quelle audace un bohème qui avait déjà fait scandale sept ans plus tôt se permettait ainsi de rabattre la légitimité politique sur des impératifs esthétiques. Il s'est même peut-être dit que la présomption à ce point (qui est d'ailleurs un point de vue, radical, chez Baudelaire, mais comment s'en étonner ?) supposait que celui qui écrivait ainsi se plaçait comme un homme au-dessus des autres. Or, il devait bien se faire une idée de lui-même suffisamment éloquente pour ainsi fustiger la laideur se contemplant elle-même avec une certaine complaisance. Était-il si beau, le sieur Baudelaire, qu'il se fît contempteur de l'épouvantable au miroir ?
Pas vraiment si on veut bien considérer les multiples photographies dont celle que nous avons choisie. Elle est de Nadar, prise aux alentours de 1860.

Si la beauté de Charles Baudelaire nous importe peu, son goût pour la pose en revanche nous intéresse. Le poète n'avait guère d'indulgence pour la photographie, ou pour plus d'exactitude, il en détestait l'usage démocratique et les valeurs esthétiques que le tout venant lui associait, ainsi qu'en témoignent les lignes suivantes tirées d'un texte paru en 1859, «Le public moderne et la photographie» :
«Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l’esprit français. Cette foule idolâtre postulait un idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela est bien entendu. En matière de peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en France (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est celui-ci : «Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette). Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu.» Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : «Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art, c’est la photographie.» A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil.»
Certes il y est question de l'opposition entre la photographie et la peinture, à travers la problématique de la mimesis. On peut de fait prendre cette analyse comme un pur exercice intellectuel dont l'enjeu est de taille quant à l'avenir de l'art pictural, et on sait combien le poète fut sur ce point un brillant critique. Mais il est aussi assez amusant de voir encore une fois Baudelaire s'ingénier à distinguer in fine la technique, non seulement de son usage, mais de son appréhension intellectuelle, ce qui revient peu ou prou à signifier que tout le monde n'a pas la même dignité devant l'art et la philosophie des moyens qu'il engage. Ce en quoi Baudelaire a totalement raison, n'en déplaise à l'air du temps qui voudrait que non seulement tous les goûts soient dans la nature (je reviendrai un jour sur la niaiserie de cette formule), mais que tout soit naturellement accessible (1). Néanmoins, lui qui voit avec horreur une «société immonde» se transformer en «Narcisse», que fait-il de mieux lorsqu'il cultive son œil ténébreux, son front pensif (où flotte, comme chacun le sait, «le drapeau noir de la mélancolie»), que fait-il, sinon d'être son propre contemplateur ? Ne se pense-t-il pas dans l'éternité d'un poète enfin arrivé à sa place dans un monde qui fait de lui un élément de ce nouvel espace, bourgeois, concurrentiel, où la littérature prend la place des Belles-Lettres, ce qui signifie, entre autres, qu'elle est un produit ? Cette machoire rude, cette lèvre pincée, ce regard à distance : rien qui ne sente pas l'étude de soi, la pensée de l'œil qui prend. Baudelaire ne parut pas sur les bandeaux des livres qu'aujourd'hui on place dans les devantures : ce n'était pas alors l'usage. Mais il y a dans ses manières de modèle, dans ses minauderies faussement sataniques, un ridicule qui m'a toujours fait rire, une arrogance en baudruche (arrogance que des admirateurs fervents et inconditionnels mettront sur le compte d'une existence difficile et d'une exigence esthétique rigoureuse). C'est, au fond, toute l'ambiguïté du dandysme, et donc de Baudelaire. Il peut se gausser de l'homme affreux devant son miroir, et mettre cette posture sur le compte d'une opposition radicale entre politique et esthétique, mais jusqu'à quel point ne concède-t-il pas lui-même en tant qu'artiste à la dépréciation du monde qu'il dénonce ?
Il serait absurde de projeter une actualité baudelairienne, d'élaborer une figure présente du poète, mais à chaque fois que je regarde des photos de ce pourfendeur de la vulgarité satisfait de son immortalisation argentique, je me dis qu'il vaut mieux s'en tenir aux livres, aux œuvres, que les artistes retranchés sont les plus conscients du danger (à la manière de Thomas Pynchon), et qu'ils sont rares (et il n'est pas certain que Baudelaire, de nos jours, en ferait partie)...
(1)La force contemporaine de la naturalité est un des signes les plus sensibles de la décadence. Quand la pensée comme acte de civilisation se replie sur la naturalité, c'est que l'homme ne se comprend pas lui-même, ne mesure pas ce qu'il fait. L'écologisme intellectuel est un contresens.
19:29 Publié dans Des auteurs, Du monde des images | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : baudelaire, nadar, photographie, modernité, démocratie, narcisse, littérature, le spleen de paris, le public moderne et la photographie





Commentaires
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(...) je me dis qu'il vaut mieux s'en tenir aux livres, aux œuvres, que les artistes 'retranchés' sont les plus conscients du danger (à la manière de Thomas Pynchon), et qu'ils sont rares...
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J'apprécie beaucoup cette phrase. J'ignorais jusqu'au nom de Thomas Pynchon et ce que je lis de ses positionnements me donne envie de le lire.
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Ce que vous écrivez dans la note (1) sur la force contemporaine de la naturalité comme signe sensible de la décadence, m'intéresse au plus haut point. Je serais ravie de lire un développement que vous feriez là-dessus...
Écrit par : Michèle | 05.01.2011
Jacques Seebacher aimait à répéter (goût de la provocation mêlé à une grande part de vérité) que Baudelaire, venant à la gloriole après 1848, était le pleurnichard dont la bourgeoisie avait eu besoin pour liquider les espoirs de la République et se reproduire en toute paix. Cela, précisément, en raison de ce "mal du siècle" romantique devenu "spleen" sous sa plume, c'est à dire affecté par le narcissisme bourgeois : si on aime son "spleen", disait Seebacher, on ne peut aimer son "mal du siècle"; cette distinction dit tout de la différence entre les deux notions et permet de mieux les comprendre.
D'où cette assertion, qu'il aimait sortir pour conclure une explication dans laquelle (au passage) il n'avait pas manqué de constater la similitude de tel vers de Baudelaire avec tel autre vers d'un obscur et frivole poétereau publié peu avant dans un journal de département : "Baudelaire est un poète tout à fait correct mais tragiquement survalorisé".
Ensuite, le cours était fini.
Dans votre subtile analyse, j'ai retrouvé quelques échos de la voix du grand maître disparu.
Écrit par : solko | 05.01.2011
Mon dieu, mais Baudelaire c'est Hubert Védrine !
Écrit par : Sophie | 05.01.2011
@Michèle : sur Pynchon, lire "Vente à la criée du lot 49", "V" et "L'arc en ciel de la gravité".
J'esssaierai de préciser rapidement pourquoi je lis "naturalité" et "décadence".
@Solko : Je suis flatté de vous avoir rappelé Jacques Seebacher... Je serais sans doute moins radical sur le poète lui-même mais il y a sur ses postures (politiques et morales) un je-ne-sais-quoi de puéril parfois (quand il écrit sur les femmes notamment). Comme quelqu'un qui voudrait jouer le mauvais garçon, ou le mauvais fils en ce qui le concerne. Il faut toujours trouver suspect la révolte des beaux-fils de militaire...
@Sophie : cela fait des années que je le dis et personne ne me croit ! Merci de m'avoir sauvé d'une solitude qui me pesait chaque jour davantage.
Écrit par : nauher | 06.01.2011
La mauvaise humeur se lit quand même dans l'oeil du renard pris au piège. Je crois que tout orgueilleux qu'il fût, Baudelaire n'était pas dupe... Au-delà, de la photo, c'est toujours le même thème passionnant: doit-on se retrancher entièrement, ou, au nom d'idéaux cachés, peut-on pactiser avec ce qu'on hait, au risque de s'y perdre ? La réponse de Musset avec "Lorenzaccio", pièce que j'aime particulièrement, est totalement pessimiste.
Superbement juste, "l'écologisme intellectuel est un contresens".
Écrit par : Sophie K. | 06.01.2011
Sinon, plus rien ne m'étonne depuis que je sais que Michel Blanc est le sosie d'Isaac Newton... :0)
http://selectif.uqam.ca/sites/selectif.uqam.ca/files/newton.jpg
http://www.lekinorama.com/photos_rencontres/big-181_5_.jpg
Écrit par : Sophie K. | 06.01.2011
Vous êtes sérieux, pour Védrine? (ah je ne croyais pas qu'un jour je vous poserais cette question!)
Écrit par : Sophie | 06.01.2011
@Sophie : cela vous inquiéterait si j'étais sérieux ? En fait, c'était pour que vous, vous ne vous sentiez pas trop seule dans vos rapprochements physiologistes. Parce que, pour être clair, je suis très mauvais au jeu des ressemblances...
@Sophie K. : Il n'était pas dupe sans doute, ce qui, d'une certaine façon, est bien pire. Il avait conscience de ce qui se tramait et n'a jamais cherché, je crois, à vouloir trop s'en éloigner. Etre à la périphérie, dire qu'on observe et, avec une intelligence peu commune, paraître rebelle (ce que je crois de moins en moins qu'il fut... Sur ce plan, et quoique je n'eusse pas toujours pensé ainsi, je préfère la radicalité rimbaldienne, parce qu'il aurait pu jouer le jeu à fond. Et d'ailleurs, bien des écrivains du XXe, qui se réclamait du cher Arthur en ont savamment profité.)
Écrit par : nauher | 07.01.2011
C'est un thème d'une grande complexité : effectivement, la conclusion peut être que le véritable rebelle est un "retranché", qui trouve son chemin dans une solitude volontaire. On lui reprochera alors, au nom du mieux être de l'humanité, de ne pas se battre pour elle, là où justement, en suivant son propre chemin, il peut lui apporter, même avec un décalage de plusieurs années, une pépite impérissable - je rejoins à nouveau Ayn Rand et son "Fountainhead".
Si on creuse un peu la chose, on aboutit alors aux conclusions du Tao te King de Lao Tseu, et on quitte celles de la chrétienté, puisque le mouton noir a choisi le chemin du réprouvé, celui considéré par la société comme l'égoïste suprême, car pour lui, "l'important, c'est de ne pas participer", quitte à se faire lapider, ne serait-ce que moralement.
De ce point de vue, Baudelaire n'était sans doute pas un rebelle au sens pur du terme. Du coup, la question est de savoir si, au-delà de sa "participation", même rétive, au jeu humain des vanités, il aura su écrire sa rébellion intérieure sans l'entacher de collaboration sociale, de soumission à la mode. Je pense que oui, puisque malgré tout la réponse est intérieure, et pas dans les apparences. Après tout, on ne se pose pas autant la question pour Balzac, ou d'autres écrivains. Est-ce une affaire de tempérament ? Et peut-on, aujourd'hui que nous sommes encore plus cernés, visités, comptabilisés etc., être d'une aussi grande radicalité que Rimbaud ?
Écrit par : Sophie K. | 07.01.2011
Pardon pour ce commentaire un peu long, je voulais en aboutir à la distinction fondamentale entre les mots "rébellion" et "résistance". La rébellion totale n'est pas un acte de résistance : elle est totalement égotiste, là ou la résistance est altruiste - donc plus immédiatement tournée vers l'utile, au sens social du terme.
Écrit par : Sophie K. | 07.01.2011
(PS : je ne devrais pas avoir de bronchite, ça a tendance à me faire un chouïa partir en looping, question commentaires. Hum.)
Écrit par : Sophie K. | 07.01.2011
Votre bonté vous perdra!
Écrit par : Sophie | 08.01.2011
@Sophie K. : que Baudelaire ne soit pas un rebelle, j'en conviens avec vous. Mais est-il même utile de l'être à partir du moment où l'on a associé à cette représentation vaguement romantique en territoires médiatisés des figures vides. Je ne crois pas que Rimbaud se soit jamais senti rebelle. Ce n'était pas son affaire. Il regarda le monde qui l'environnait, écrivit autant qu'il put et partit. C'est la redéfinition politiquement niaise de l'histoire littéraire assujetti à un mirage révolutionnaire (qui prend notamment son appui sur les rois de la récup que sont les surréalistes) qui introduit le rebelle (et la rébellion) comme modèle. Modèle tellement galvaudé qu'il est aujourd'hui tout juste bon à satisfaire les stylistes, les écrivains ratés à la Chloé Delaume ou à la Virginie Despentes. Alors, tout compte fait, il vaut mieux que Baudelaire ait participé avec détestation à ce cirque, et que sa détestation ait abouti à sa poésie (et peut-être d'ailleurs n'est-ce pas sa poésie qui importe maintenant le plus mais sa critique d'art et ses textes épars...)
Écrit par : nauher | 10.01.2011
@Sophie : j'aime (me) perdre... et de bonté, je n'en ai pas à revendre...
Écrit par : nauher | 10.01.2011
@ Philippe : merci de votre réponse à mes élucubrations, hahaha ! D'accord avec vous.
Écrit par : Sophie K. | 10.01.2011
D'accord avec Sophie je vais de ce pas prendre un bon thé na!
Écrit par : valentine | 11.01.2011
Yo!
Écrit par : Lindsay | 11.01.2011
@Lindsay : tanx, man !!
Écrit par : nauher | 11.01.2011
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