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modernité

  • Droit dans le mur

    "La vie, pourrait-on dire, est toujours -et de façon endémique- une autocritique. Mais la vie moderne, semble suggérer Valéry, a tellement accéléré cette critique, que la réalisation du but jusqu'alors poursuivi discrédite et ridiculise le besoin (mettant au jour son inexcusable modestie) au lieu de le satisfaire. On peut avancer que lorsque l'assouvissement du besoin devient une accoutumance, aucune dose de satisfaction ne peut plus l'assouvir. À certaine vitesse critique, la satisfaction devient inconcevable -alors l'accélération elle-même, plutôt que l'accumulation de gains, devient la raison de la poursuite. Dans ces circonstances, l'opposition entre conservatisme et création, préservation et critique, s'effondre. (l'implosion de l'opposition est comprise avec à-propos par l'idée de recyclage, qui mélange la préservation au renouveau et le rejet à l'affirmation) Être conservateur consiste à maintenir le rythme de l'accélération. Mieux encore -maintenir, préserver la tendance de l'accélération à accélérer toute seule..."

      Zygmunt Bauman, La Vie en miettes, Le Rouergue/Chambon, 2003 (1995)

  • La liquidation de l'universel

    Zygmunt Bauman est mort au début de l'année. Cette disparition est évidemment passée inaperçue. Comment en serait-il autrement dans un monde où l'intelligence discrète et l'esprit critique sont deux tares, quand, pour reprendre une distinction faite par Bauman lui-même, la renommée a laissé la place à la notoriété ? L'apparente débandade idéologique qu'on essaie de nous vendre est une illusion. Il faut une grande naïveté pour croire que nous sommes désormais "au-delà des affrontements partisans" (bel exemple, au passage, de la logorrhée politique pour faire croire qu'on va s'attaquer aux "vrais problèmes" et regarder la situation "en face"). Le libéralisme dégondé, qu'il soit économique ou sociétal, n'est pas une pensée adaptée au réel, mais une structuration du réel. Et Bauman, avec la rigueur d'une réflexion imparable, en fait une démonstration magistrale quand il analyse le passage de l'universel moderne (quelles que soient les critiques que l'on pourrait produire contre cet universel) et la globalisation (ou mondialisation, selon les dialectes économiques en vigueur) qui organise le monde "postmoderne". 

    "La modernité s'estimait jadis universelle. Elle se considère à présent globale. Derrière ce changement de termes se cache un grand tournant dans l'histoire de la conscience de soi et de la confiance en soi modernes. L'autorité de la raison était censée être universelle -l'ordre des choses substituerait l'autonomie des êtres rationnels à l'esclavage des passions, la vérité à la superstition et l'ignorance, et remplacerait les tribulations du plancton à la dérive par une histoire délibérée, ayant réussi par elle-même et complètement contrôlée. La "globalité", par contraste, signifie simplement que toute le monde, en tout lieu, peut se nourrir chez McDonald's et regarder les tout derniers docu-dramas réalisés pour la télévision. L'universalité était un majestueux projet, un travail d'Hercule à accomplir. La globalité, elle, n'est qu'un consentement docile à ce qui se passe "là-bas" ; une acceptation à laquelle se mêle toujours l'amertume de la capitulation, même adoucie par les exhortations de type "si vous n'êtes pas sûrs de les vaincre, mettez-nous de leur côté", visant à se consoler elle-même. L'universalité était une plume accrochée au chapeau des philosophes. La globalité pousse les philosophes à retourner s'exiler, nus, dans le désert dont l'universalité promettait de les sortir. Comme le disait David E. Klemm :

    "Une loi est inscrite dans le système compétitif de l'économie globale, qui finit par retirer toute pertinence au discours philosophique : maximisez les bénéfices économiques. Cette loi agit comme norme pour les actions de direction et de contrainte, non pas en faisant appel à la vérité mais en déterminant les vrais résultats de la vie. La loi elle-même choisit les réussites parmi les échecs, selon une sorte de darwinisme économique. Faire appel à la vérité ne peut contester cette loi..."

    En d'autres termes, ce que les philosophes disent ou non a aujourd'hui peu d'importance, en dépit de la force avec laquelle ils souhaitent le contraire [...]

    Zygmunt Bauman, La Vie en miettes, 2010 (1995)

  • Les frontières de la Vespa

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    « Au sein de l'inventaire des moyens de déplacement qu'effectue le photographe [Bernard Plossu], la vespa occupe une place particulière. Objet cinématographique par excellence depuis les années cinquante jusqu'au Caro diario de Nanni Moretti, la vespa est le symbole de la fluidité dans un monde engorgé, mais aussi celui de la démocratie du transport, de la belle mécanique accessible à tous. Les deux-roues semble consubstantiel à la ville méditerranéenne : il sied au climat, à l'étroitesse des rues, aux formes pentes qui découragent le cycliste. Sa photogénie ne reçoit jamais de démenti. Le conducteur du scooter est assuré de séduire : il a pour lui la jeunesse et l'absence de prétention. La vespa incarne à merveille le design de l'Europe méridionale en tant qu'il produit beaucoup d'effets avec une apparente économie de moyens, et qu'il assigne d'emblée au déplacement une dimension ludique : elle offre, comme autant de sacoches légères, de petites primes de plaisir. »

    Cette brève et très claire évocation de la Vespa par Jean-Louis Fabiani t’a ramené plus de trente ans en arrière, alors que tu découvrais Rome pour la première fois, et plus particulièrement à une fin d’après-midi, non loin du cimetière protestant, où tu étais venu rendre hommage à John Keats. Il était cinq heures et le petit magasin, pour faire tes courses avant de repartir au lido d’Ostia, n’était pas encore ouvert. Il aurait dû l’être mais tu découvrais depuis une semaine la qualité élastique de la sieste transalpine. Il faisait chaud et sur la porte de l’enseigne : chiuso. Alors, pour échapper à la lassitude, et parce que l’agitation de la gare Ostiense te répugnait, tu t’assis à même le sol, contre un mur, à un carrefour, et bientôt commença un ballet dont tu avais déjà observé quelques épisodes, furtivement, et dont tu pus pendant plus d’une demi-heure, vérifier la spectaculaire permanence.

    A la croisée des quatre voies, chacun arrivait avec une désinvolture klaxonnante pour signifier qu’il allait passer. On freinait à peine ; on se frôlait ; on accélérait ; on râlait ; on esquivait. Et cette singulière anarchie sans conséquence grave (ni glissade, ni accrochage) n’était pas le seul fait des automobilistes, avec la carrosserie en bouclier. Loin de là. Les deux-roues y tenaient le rôle principal. Ils semblaient s’amuser de tout. Deux-roues ? Pour être plus précis : les Vespa. En solo, ou en duo, avec la belle derrière, en amazone. Sans casque. C’était encore le temps mémorable des cheveux au vent. Imagine-t-on, à l’instar de Moretti, Gregory Peck et Audrey Hepburn avec un intégral ou un bol, dans Vacances romaines. Tout dans ce trompe-la-mort, au carrefour, à peine une décélération, donnait à la Vespa et à ses périlleux pilotes, une dimension jubilatoire et, bien sûr, cinématographique, comme le rappelle Fabiani. L’abeille piquait ta curiosité et tu n’espérais pas qu’une catastrophe vînt ternir cette démonstration du hasard heureux. Les météores suivent leur trajectoire.

    Tu avais donc l’occasion de vérifier que l’Italien et la Vespa étaient inséparables et quasi consubstantiels. Partout sur les trottoirs, dans les cours, dans les ruelles ; partout le devoir de composer avec leur art de se faufiler ; et sur les grands axes, des nuées où se mélangeaient les banlieusards, les gandins, les cravatés et même, parfois, les soutanes. En ce début des années 80, ces équipées doucement sauvages te donnaient l’illusion de te plonger dans la Rome des années 50, de sentir l’insouciance trouble d’une vie exubérante essayant de s’accommoder des règles.

    La Vespa avait, jusque dans la ligne, l’élan gracile de sa désignation. Elle était moins un mode de transport qu’un idéal de fluidité et un modèle chevaleresque, quand un garçon invitait une fille pour faire un tour. Il y avait en elle une esthétique ronde, quasi féminine. En France, nous avions l’immonde mobylette, le 102 ou 103 Peugeot, qui n’était rien d’autre qu’un gros vélo motorisé. D’un côté, le charme ; de l’autre, la grossièreté. Quand on regardait la Vespa, tu voyais une frontière dans l’art de la séduction. La séduction par la conduction. Tout un programme.

    Au fil des années et  des retours à Rome, tu as déploré que la Vespa soit lentement mise au rebut, au profit du scooter. De l’italien à l’anglais, il y a un monde. L’anglicisation de la planète est un signe éminemment mortifère. Seuls les imbéciles de la communication universelle peuvent béatement s’y retrouver. Le problème, c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux. Le scooter, on le comprend aisément, n’est pas la Vespa, mais une imitation customisée pour territoires sécuritaires/sécurisés et pour les adeptes de la gadgétisation à outrance. Le scooter glisse lentement vers la moto de ville pour actifs CSP+ ou pour petits frimeurs de banlieue. Ce ne sont plus les formes douces de la version italienne mais la modélisation mastoc, bourgeoise et empesée d’un univers qui étale son désir insatiable de confort. La frime tendre et juvénile a laissé la place à la bouffissure satisfaite. De fait, le scooter est un des objets les plus hideux de notre époque. Il pue l’assise et l’ambition. La Vespa n’est plus qu’un vestige. Comme beaucoup de signes par quoi nous marquions des différences spatiales et culturelles.

    Le déclin de la petite abeille suit la disparition des frontières et de la monnaie. Les douaniers sont des spectres ; tu paies en euros ; les rues romaines sont scooterisées. Il ne faut pas croire au hasard, en la matière, et la désolation qui t’habite est un paysage où les éléments les plus étrangers en apparence se disposent de manière très efficace. Tu n’es pas de ceux que la practicité du monde (ne pas s’arrêter à la douane ; ne pas montrer ses papiers) et la rationalité économique (plus de changes ; plus de dévaluation) fascinent. Au contraire. Parce qu’un monde unique n’en est plus un. La Vespa est italienne et toutes les années où tu as pu retourner dans ce pays, du temps de la frontière et de la lire, tu en as eu le cœur net. Sa relégation, au-delà de quelques ajustements pour faire moderne est un sujet qui t’attriste. Cela n’a rien à voir avec la nostalgie, moins encore avec ce goût frelaté du patrimoine. Ton regret compte moins que ce sentiment diffus d’une muséologie des différences, les vraies, celles qui donnent du sens et de l’histoire à la vie, pour permettre le triomphe de l’uniformité libérale.

     

    (1)Jean-Louis Fabiani, préface à Bernard Plossu, L'Europe du sud contemporaine, Images en manœuvres Editions, 2000

  • L'encombrement du virtuel

    Dernièrement, une mienne connaissance s'alarme. Son portable a rendu l'âme (en fait, il n'en sera rien. Il ressuscite le lendemain (1)) : elle n'avait pas sauvegardé des photos. Elle ne les avait pas exportées sur son cloud. Tel est l'indispensable de la communication actuelle : avoir son nuage (à défaut d'être sur un nuage, ou dans les nuages), où tout le précieux informatif de l'existence sera préservé. 

    Ainsi sommes-nous environnés sans le savoir d'une nébuleuse atmosphérique codée en je ne sais quel langage, une sorte de banque de données invisibles où je puis aller chercher ce que je ne veux pas perdre...

    Un nuage, donc. Un cloud. La métaphore ne manque pas de sel, si l'on veut représenter l'impalpable, mais c'est justement dans la facilité de la comparaison que naît la mélancolie. Triste nuage contemporain, en effet, que celui-ci, par quoi je deviens banquier d'une mémoire, la mienne, sans épaisseur, sans matière. Sinistre représentation que d'imaginer l'individu suivi comme son ombre par son nuage fourre-tout, dont il peut saisir à chaque instant une donnée, un élément, une information.

    L'étranger de Baudelaire, dans Les Petits Poèmes en prose, tirait sa singularité et son mystère de ce qu'il parcourait le monde en regardant les nuages, les vrais, avec leurs formes changeantes et rêveuses. Ce n'était pas un bagage que ces métamorphoses perpétuelles qui le faisaient lever les yeux mais une destination (pour ne pas dire : un destin). Ils étaient dans le monde et leur existence transitoire n'était pas vaine mais une manière de pénétrer dans ce monde. On y mélangeait l'improbable des correspondances et le libre vagabondage des coïncidences. Les nuages n'étaient pas rien : ils furent une des raisons d'être de la peinture, des Flamands tourmentés aux impressionnistes évanescents. Le nuage court devant les yeux ravis, comme un des rares plaisirs enfantins qui ait pu survivre à notre rigueur d'adulte. Il suffit de ne rien faire, d'être là, les bras croisés ou derrière la tête, à la proue d'un navire ou sur la grève, et de passer des heures à contempler la solitude d'une ouate dans un ciel très bleu, ou le vertige d'un ciel qui se noircit. Ce n'est pas rien faire que d'engranger une beauté furtive, parfois légère, parfois soucieuse. Ce sont les nuages qui articulent mieux que tout notre ébriété amoureuse et notre soif d'aventure. Le nuage est beau de la perte qu'il préfigure et de la liberté qu'il nous laisse. 

    Le cloud informatique et contemporain est la négation de tout cela. Il est une prothèse de notre assujettissement à l'immédiat. C'est une décharge, une poubelle. Une poubelle pour têtes cumulatives. C'est le capital du vide.

     

    (1)Il faut être moderne et mélanger les références et, en l'espèce, le portable est une transcendance du contemporain. 

  • Éclairage

     

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    Une mienne connaissance moquait ces jours derniers les nouveaux lampadaires du quartier, leur esthétisme kitsch, qui rappelait et les fausses lanternes chinoises, et la maladresse des découpages enfantins. Ils sentent la volonté racoleuse de bien faire, sans le ravissement des anciennes œuvres forgées ; ils se veulent agréables à la vue sans la discrétion des banals éclairages angulaires hérités des années 70. Ils ont la laideur blafarde des aspirations décoratives grâce auxquelles les Homais municipaux pensent gagner la reconnaissance des administrés.

    C'est bien la pire des choses que le triomphe démocratique du mauvais goût, puisqu'on peut désormais se prévaloir de tout. Cette mienne connaissance s'en attriste et préférerait sans doute marcher dans des rues pleines d'obscurité.

    *

    Cette histoire de lampadaires ne peut être, dans le tracas qu'elle cause, anecdotique. Il y a tant d'horreurs qui nous agressent ! Ce mobilier urbain n'est pas pire que bien des artifices dits modernes. Mais il est, dans le fond, indissociable de ce triomphe de la ville tel qu'il se dessina au milieu du XIXe siècle. L'éclairage public signe l'établissement d'une métamorphose hideuse qui a fait croire à l'humanité que son bonheur tiendrait dans l'accumulation des trouvailles propres à épater sa curiosité. Le lampadaire (ou le réverbère...) est, d'une certaine manière, l'étoile de la modernité et Paris la nuit, le recueil de Brassaï, en fut, il y a près de quatre-vingts ans, l'illustration magistrale. Sa lumière blanche et/ou jaune est indissociable d'un imaginaire expressionniste dont la photographie a évidemment fait son miel.

    Mais, justement, ces nouvelles décorations ont abandonné cet héritage. On en trouve dans le quartier deux versions. Pour l'une, l'éclat est d'un rouge orangé qui donne au monde un air d'Halloween ; pour l'autre, c'est une nappe verdâtre, comme une absinthe diluée. C'est laid. On nous entoure de couleurs en croyant embellir le cadre. Belle illusion qui oublie simplement que tout se fait d'abord dans le regard des hommes...

     

    Photo : Brassaï

     

  • Philosophie du formol

     

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    "Puisque tout ce qui passe est éliminé à jamais, les modernes ont en effet le sentiment d'une flèche irréversible du temps, d'une capitalisation, d'un progrès. Mais comme cette temporalité est imposée à un régime temporel qui va tout autrement, les symptômes d'un désaccord se multiplient. Ainsi que Nietzsche l'avait remarqué, les modernes ont la maladie de l'histoire. Ils veulent tout garder, tout dater, parce qu'ils pensent avoir rompu définitivement avec leur passé. Plus ils accumulent les révolutions, plus ils conservent ; plus ils capitalisent, plus ils mettent au musée. La destruction maniaque est payée symétriquement par une conservation tout aussi maniaque. Les historiens reconstituent le passé détail après détail avec d'autant plus de soin qu'il s'est englouti à jamais. Mais sommes-nous aussi éloignés de notre passé que nous voulons le croire ? Non, puisque la temporalité moderne est sans grand effet sur le passage du temps. Le passé demeure donc et même revient. Or cette résurgence est incompréhensible aux modernes. Ils la traitent alors comme le retour du refoulé. Ils en font un archaïsme. "Si nous n'y prenons garde, pensent-ils, nous allons revenir au passé, nous allons retomber dans les âges obscurs." La reconstitution historique et l'archaïsme sont deux des symptômes de l'incapacité des modernes à éliminer ce qu'ils doivent pourtant éliminer pour avoir l'impression que le temps passe."

    Bruno Latour, Nous n'avons jamais été modernes, 1991 (1997)


    Photo : Pol Ubeda.

  • Extra-ball

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    Ce flipper ressemble à s'y méprendre à celui sur lequel nous nous échinions, pendant nos heures libres, dans le troquet, en face du lycée, qui nous servait de base de repli. Il a la simplicité décorative des choses passées en l'espace de quinze ans du rang de truc naze (pour garder la variété sémantique ambiante) au désormais has been ou vintage, selon la relation un peu foireuse que l'on entretient avec les objets de l'ère postmoderne.

    Ce flipper est indissociable des temps simplissimes du pack-man (devant lequel j'étais magnifiquement nul) et du baby-foot. L'affronter, c'était se retrouver devant trois malheureux champignons, deux séries de cibles, une cavité où la boule faisait triple, et un petit circuit vous offrant, quand on l'avait parcouru trois fois, une extra-ball. Le ventre de la bête était creux et les bruits qui en sortaient, pour agrémenter la partie, rappelaient ceux des films années 70 de science-fiction. On devinait les ressorts et les branchements électriques.

    Pendant longtemps, à l'âge adulte, je me suis réservé une fois l'an ce retour frileux et nostalgique devant le flipper. Puis le charme est tombé. Non pas du fait que les résultats étaient désastreux et les parties fort courtes, mais parce que la machine elle-même avait changé. N'était-ce pas que tes réflexes étaient amoindries, glisse une oreille moqueuse. Sans doute. Au delà, pourtant, la machine... oui, la machine... Les lumières se sont multipliées, les circuits complexifiés, les bruits amplifiés, si bien que devant elle, on se retrouve devant un défi qui porte moins sur le déroulement de la partie que sur la capacité à supporter l'agression sensorielle. Faut-il que je mette mes lunettes de soleil et des boules Quiès ? Comme, désormais, ce monde d'écrans en diffraction, je ne regarde plus le flipper mais je me noie dans un univers cosmique qui m'engloutit.

    Et si tout cet attirail ne suffisait pas, on y ajoute l'inflation chiffrée. Au vieil engin qui décrochait son bonus à 80,000 points s'est substitué la boîte supersonique qui envoie le score du moindre champignon à 50,000 et vous gagnez la partie à 1,500,000. Le flipper a suivi le mouvement : à défaut de nous donner autre chose, le monde nous abreuve de sommes astronomiques, de chiffres délirants. Sur ce point, l'objet divertissant a changé de registre : il est digne de la mythologie barthésienne, dans son évolution même. Comme de passer du tacot brinquebalant au vaisseau spatial, comme de voir disparaître la fête foraine artisanale au profit des animations cacophoniques à faire hurler les sirènes et les couillons. Rien qui me fasse rire, même sourire, et quand, non loin de chez moi, je passe devant une boutique qui fait commerce de ces vieilleries (baby-foot et flippers, en vrac), je les contemple comme des signes à peine compréhensibles pour beaucoup de jeunes gens, à l'image des objets en bois abandonnés au profit du plastique.

    Et comme tout vient parfois au fil de ce qu'on écrit, au milieu de ce billet, je me suis souvenu d'une autre image de flipper, celle de la pochette verso d'un Higelin antédiluvien, quand il œuvrait avec Bertignac, Patrick Giani et Simon Boissezon.

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    Mais si l'on commence à faire le tour du propriétaire, quant à nos souvenirs, en voyant que le disque date de 75 (sorti en janvier 76), il vaut mieux passer son chemin,  se taire, écouter un titre et se dire que, comme pour le flipper, le phrasé gainsbourien du grand et sec Jaco, les prises basse-batterie, très en avant, les effets de la pédale wahwah sont eux aussi de leur époque, d'un autre temps, presque... Pas grave...





  • Marquage au sol

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    Ainsi vue, la place où j'aurais pu vivre (car je ne faisais qu'y passer, furtif et pourtant apesanti sur son architecture) eût été, de la fenêtre provisoire d'où je la contemplais, un cadran de marbre sale, des satellites immobiles, lumineux, opalescents, quand plus personne ne s'arrête, la nuit, et des torsions métalliques grâce auxquelles on voudrait voir survivre une harmonie passée (un charme presque XIXe bien dérisoire, pourtant), si l'esprit toutetois se refuse à considérer dans le début de l'éclairage au gaz, comme dans la légèreté de Crystal Palace, l'évanouissement d'un certain mystère.


    Photo : Florentine Wüest

  • Bande d'arrêt d'urgence

    Tu vois le panneau

     

     

    là-bas, le panneau directionnel

     

     

    echangeurs

     

    et le grand arbre dix mètres plus loin,

     

     

    me dit-il, alors que nous roulions la nouvelle quatre voies qui

     

     menait au bord

     

    de mer, oui, le panneau directionnel. C'était ma maison

     Échangeur autoroutier

    et on va traverser la salle à manger, d'une certaine manière. Ils ont sauvé l'arbre. Une chance...

     


    Autoroute

    Ils gagnent un quart d'heure pour aller se baigner, maintenant... Un quart d'heure. Pas mal...

  • L'être au miroir (II) : Baudelaire

     

    LE MIROIR

    Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.
       "- Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu'avec déplaisir?" L'homme épouvantable me répond: "- Monsieur, d'après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits; donc je possède le droit de me mirer; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience."
       Au nom du bon sens, j'avais sans doute raison ; mais, au point de vue de la loi, il n'avait pas tort.

     

    Ce poème en prose de Baudelaire, qu'on trouvera ensuite dans Le Spleen de Paris, est publié le 25 décembre 1864 dans La Revue de Paris. On essaiera d'imaginer le bourgeois impérial, encore en digestion de sa volaille, lisant cette provocation du dandy. Bourgeois impérial qui n'en a pas moins l'aspiration démocratique (même avec sa réserve concernant le peuple) d'une reconnaissance à être, dans une logique égalitaire (on n'avait pas liquidé l'Ancien Régime pour rien. Quoique liquidé soit un mot bien fort. L'aristocratie avait plus de ressources qu'on croyait). Il a dû se demander selon quelle audace un bohème qui avait déjà fait scandale sept ans plus tôt se permettait ainsi de rabattre la légitimité politique sur des impératifs esthétiques. Il s'est même peut-être dit que la présomption à ce point (qui est d'ailleurs un point de vue, radical, chez Baudelaire, mais comment s'en étonner ?) supposait que celui qui écrivait ainsi se plaçait comme un homme au-dessus des autres. Or, il devait bien se faire une idée de lui-même suffisamment éloquente pour ainsi fustiger la laideur se contemplant elle-même avec une certaine complaisance. Était-il si beau, le sieur Baudelaire, qu'il se fît contempteur de l'épouvantable au miroir ?

    Pas vraiment si on veut bien considérer les multiples photographies dont celle que nous avons choisie. Elle est de Nadar, prise aux alentours de 1860.

     

     

     

    Si la beauté de Charles Baudelaire nous importe peu, son goût pour la pose en revanche nous intéresse. Le poète n'avait guère d'indulgence pour la photographie, ou pour plus d'exactitude, il en détestait l'usage démocratique et les valeurs esthétiques que le tout venant lui associait, ainsi qu'en témoignent les lignes suivantes tirées d'un texte paru en 1859, «Le public moderne et la photographie» :

    «Dans ces jours déplorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne contribua pas peu à confirmer la sottise dans sa foi et à ruiner ce qui pouvait rester de divin dans l’esprit français. Cette foule idolâtre postulait un idéal digne d’elle et approprié à sa nature, cela est bien entendu. En matière de peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en France (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est celui-ci : «Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette). Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu.» Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : «Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art, c’est la photographie.» A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil.»

    Certes il y est question de l'opposition entre la photographie et la peinture, à travers la problématique de la mimesis. On peut de fait prendre cette analyse comme un pur exercice intellectuel dont l'enjeu est de taille quant à l'avenir de l'art pictural, et on sait combien le poète fut sur ce point un brillant critique. Mais il est aussi assez amusant de voir encore une fois Baudelaire s'ingénier à distinguer in fine la technique, non seulement de son usage, mais de son appréhension intellectuelle, ce qui revient peu ou prou à signifier que tout le monde n'a pas la même dignité devant l'art et la philosophie des moyens qu'il engage. Ce en quoi Baudelaire a totalement raison, n'en déplaise à l'air du temps qui voudrait que non seulement tous les goûts soient dans la nature (je reviendrai un jour sur la niaiserie de cette formule), mais que tout soit naturellement accessible (1). Néanmoins, lui qui voit avec horreur une «société immonde» se transformer en «Narcisse», que fait-il de mieux lorsqu'il cultive son œil ténébreux, son front pensif (où flotte, comme chacun le sait, «le drapeau noir de la mélancolie»), que fait-il, sinon d'être son propre contemplateur ? Ne se pense-t-il pas dans l'éternité d'un poète enfin arrivé à sa place dans un monde qui fait de lui un élément de ce nouvel espace, bourgeois, concurrentiel, où la littérature prend la place des Belles-Lettres, ce qui signifie, entre autres, qu'elle est un produit ? Cette machoire rude, cette lèvre pincée, ce regard à distance : rien qui ne sente pas l'étude de soi, la pensée de l'œil qui prend. Baudelaire ne parut pas sur les bandeaux des livres qu'aujourd'hui on place dans les devantures : ce n'était pas alors l'usage. Mais il y a dans ses manières de modèle, dans ses minauderies faussement sataniques, un ridicule qui m'a toujours fait rire, une arrogance en baudruche (arrogance que des admirateurs fervents et inconditionnels mettront sur le compte d'une existence difficile et d'une exigence esthétique rigoureuse). C'est, au fond, toute l'ambiguïté du dandysme, et donc de Baudelaire. Il peut se gausser de l'homme affreux devant son miroir, et mettre cette posture sur le compte d'une opposition radicale entre politique et esthétique, mais jusqu'à quel point ne concède-t-il pas lui-même en tant qu'artiste à la dépréciation du monde qu'il dénonce ?

    Il serait absurde de projeter une actualité baudelairienne, d'élaborer une figure présente du poète, mais à chaque fois que je regarde des photos de ce pourfendeur de la vulgarité satisfait de son immortalisation argentique, je me dis qu'il vaut mieux s'en tenir aux livres, aux œuvres, que les artistes retranchés sont les plus conscients du danger (à la manière de Thomas Pynchon), et qu'ils sont rares (et il n'est pas certain que Baudelaire, de nos jours, en ferait partie)...

     

    (1)La force contemporaine de la naturalité est un des signes les plus sensibles de la décadence. Quand la pensée comme acte de civilisation se replie sur la naturalité, c'est que l'homme ne se comprend pas lui-même, ne mesure pas ce qu'il fait. L'écologisme intellectuel est un contresens.