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  • L'esthétique morbide

    "Nous étions pour la guerre. Le dadaïsme aujourd'hui est encore pour la guerre. La vie doit faire mal. Il n'y a pas assez de cruauté." Voilà  ce que déclare Richard Huelsenbeck, figure majeure du mouvement en Allemagne, dans une conférence à Berlin en 1918. C'est évidemment fulgurant. Reste à savoir si ce genre de déclaration qui se prétend de dérision et d'humour noir pourrait être sauvé par l'époque contemporaine partie à la chasse de tout ce qui ne cadre pas à un moralisme universaliste dont le fumier est la pensée de gauche (ou prétendue telle car il n'en est rien. Ce serait confondre l'esprit petit-bourgeois avec une architecture politique réfléchie...). 

    Mais cette interrogation est un peu biaisée puisque c'est le propre (façon de dire) des thuriféraires de cette terreur dans les mots (plus encore que dans les lettres...) de savoir sauver ceux qui les arrangent. Il y en aura bien un pour expliquer que la formule de Huelsenbeck est à prendre au second degré, qu'elle contient la genèse d'une pensée radicalement humaine et que ce qui irrite relève d'une sclérose de l'âme. Ceux sont les mêmes qui arrivent à sauver d'un jugement de l'histoire Céline, Sartre, Sollers, Foucault,... : tous ces innombrables intellectuels qui pactisèrent avec l'horreur qu'elle soit antisémite,  maoïste, bolchévique ou islamiste...

     

  • presque rien (avec Didier Squiban)

     

     

    Il n'y a rien. Ou si peu. Presque rien. Si un jour vous y veniez, à Molène, il faudrait que vous ne vous attendiez à rien. C'est un morceau de caillou, à peine élevé au-dessus de la mer, pas même promontoire où vous pourriez vous croire aventurier, pas même territoire liminaire d'avant l'infini de l'Océan (il y a Ouessant un peu plus loin, qui râfle la mise). Rien. Ni mégalithes, ni cromlech. N'attendez pas non plus quelque micro-climat pour en faire un jardin improbable, comme la divine surprise de Bréhat. Rien, un caillou qui, lorsque vous le repérez sur la carte, vous dissuade, par sa petitesse, de la moindre prétention pédestre : en une heure, vous aurez pris possession de ce royaume insulaire,  avec des maisons quelconques regroupées autour d'une église tout aussi insipide. Si vous voulez faire respirer vos chaussures de randonnée, descendez au sud, allez à Belle-île... Ici, rien qu'une promenade sans attrait pendant laquelle vous apercevrez au loin les pinces rapaces des goémoniers, avant de revenir à quelques centaines de mètres de l'embarcadère, de vous asseoir sur le muret devant la plage et de contempler la mer. Et vous n'aurez plus qu'à attendre le bateau du soir qui vous ramènera au Conquet, ce même bateau que vous aurez pris le matin, roulis léger et franche brise, débarquant seuls (les autres vont à Ouessant) pour une journée de pur désoeuvrement. La mer y est magnifique, d'un bleu turquoise ouvrant, avec l'irrégularité des nuages et des fonds qui semblent se répondre, sur des béances sombres, presque noires.

    C'est là que Didier Squiban est venu en mai 1997 enregistrer une série de trois suites pour piano à partir de thèmes bretons. L'album s'intitule Molène. Certes on peut toujours prendre pour un signe de snobisme absolu ces envies de lieux improbables pour un travail qui ne semble guère s'y prêter. Un Steinway transbordé, quand il y a tant de studios prévus à cet effet. Il y tenait et toutes les pièces de cet album sont imprégnées du son de l'église dressée face au large. Alors, vous vous y rendrez, vous y pénétrerez et loin d'oublier que c'est lieu de culte, et non salle de concert, vous chercherez de quelle relation (au sens, surtout, d'un récit qui se forge, sans qu'on en connaisse vraiment le ruissellement, les zones de friction -ici entre la musique traditionnelle et la religiosité armoricaine-) Squiban a nourri l'ébène et l'ivoire.

    Vous aurez la musique dans la tête, à fixer la mer infiniment, pour les sept ou huit heures à venir, non comme un vacancier qui soigne son bronzage (il ne fait pas si chaud), mais en pensant que des gens vivent ici et que pour rien au monde ils ne voudraient se rattacher pleinement au temps qui passe, au monde qui court, à l'histoire qui file : le continent, la  banale continuité des lieux, le passage anodin d'une commune à une autre.

    Une fois l'album achevé, Squiban l'a joué en avant-première aux îliens, comme un partage unique. Après, seulement, la musique qui était devenue d'une certaine manière con-substantielle au lieu pouvait partir, comme un homme à qui on dirait d'aller voir ailleurs, sûrs que l'on est qu'il n'oubliera jamais son origine.

    Je suis donc venu à Molène, durant l'été 2000, pour quelques heures, et  j'ai renoncé à saisir le mystère de ce souffle qui avait rendu impératif que la musique, pour un homme seul au piano, soit nourrie de ce lieu-ci, de ce bout de caillou sans attrait, où il n'y a rien, absolument rien (mais, peut-être est-ce cet absolu d'herbes folles et de terres maigres qui a donné aux phrases musicales une certaine couleur...). Et je n'ai pas été déçu de ce mutisme du décor, de mon aphasie d'homme en quête. Il y a parfois grand bonheur d'être défait, de se laisser à l'abandon et de rien faire son viatique, avant de voir le bateau accoster pour le retour en terre ferme. Oui, rien, et de n'y rien comprendre, pour une fois, fera partie de la magie...