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  • A la charge !

    Comprends bien, si tu le peux, le temps réel, oui : réel, comme s'il pouvait y en avoir un autre, un irréel, dans le temps, ce que toi, tu supposes être, un imaginaire, à la manière des contes, ou d'un quelconque romanesque. Mais tu n'y es pas. Tu es décidément à côté de la plaque. Le temps réel, ce sont les faits en temps réel, l'info en temps réel, cette réalité du temps s'indexant sur le médium qui légifère ledit temps comme opération capable de supprimer tout ce qui n'est pas lui.

    Le temps réel, dans la catastrophe à laquelle on te soumet, n'est rien moins que l'occultation de ton propre temps d'être, de vivant. Regarde : tu étais sur le chemin, au milieu des champs, ou dans ton fauteuil à lire, à ne rien faire, à méditer, sur ton balcon à l'aventure de tes regrets ou de tes souvenirs, et je prends des exemples où tu es seul, mais l'image vaudrait tout autant si tu étais avec quelqu'un.  "Je n'ai rien fait aujourd'hui. Quoi, n'avez-vous pas vécu" écrivait Montaigne. N'est-ce pas là une modestie qui échappe à notre contemporanéité ? Car cette passion du temps réel, se confondant en fait avec une transformation événementielle de l'existence, n'est plus la réalité même. Seulement son conditionnement en une perpétuelle course au remarquable, à l'inoubliable grandeur de l'instant. Rien avant, rien après. 

    Cette frénésie est risible. Encore faudrait-il avoir les moyens d'en rire...  Et je crains que cette légèreté nous soit de moins en moins accessible

  • Erri de Luca, l'éternité

    "Ceux qui s'arrêtent se rencontrent, même une maman jeune et un fils vieux. Le temps est semblable aux nuages et au marc de café : il change les poses, mélange les formes.
    Nous sommes immobiles sur la photographie, mais toi tu sais ce qui va arriver parce que tu es allée plus loin. En revanche, moi je sais qui tu es, mais j'ignore la suite que toi tu connais. Moi je connais ton nom, toi tu connais mon destin. C'est là une bien étrange situation. À l'opposé, il y eut un temps où tu mettais au monde un petit être, lui donnant un nom, mais ignorant ce qui allait lui arriver. Maintenant tu es devant la vitre à travers laquelle tu vois la suite, mais tu ne sais plus à qui elle appartient.
    Le moment arrive où une mère va vers le fil de son fils, l'air préoccupé, et ne le reconnaît pas. Elle va comme à travers champ, effleurant de ses doigts l'herbe haute. Moi je suis le fil et le fils que tu regardes.
    Je sais que je suis en train de mourir. D'autres avant moi virent leur mère s'approcher sans les reconnaître ; ils l'appellèrent par son nom, mais peut-être y avait-il une vitre. Une mère va dans un champ, le regard fixe dans le vent qui fait ployer la pointe de l'herbe, arrive au fil, au fils et le recueille. C'est ainsi que tu me préviens : tu viendras vers moi, comme tu venais vers mon petit lit éteindre la lumière."

              Erri De Luca, Une fois, un jour (1989)

  • En face

    La lucidité induit, par l'étymologie, que la lumière soit faite, que les choses soient tirées au clair. Et nous croyons fermement, semble-t-il, à cette fable. Sans doute est-ce pour cette raison que s'est, en littérature, épanoui le roman policier : la vertu salvatrice de l'enquête, l'apaisement dans la résolution du crime. Soit. Mais on peut aussi envisager cette prolifération, que Borges avait prédite, comme un symptôme. Rien ne résisterait à l'investigation et au regard, qui plus est lorsque à celui-ci suppléent les grandeurs de la science et de la technique. Si, ainsi que le disait Bridget Riley,  "ce sur quoi on se concentre n'est pas ce que l'on voit", il faut en déduire que le résultat n'est qu'un leurre. Le visible est une illusion et la solution un divertissement. 

    En ce sens, la lucidité inquisitrice de cette figure magique : le policier, le détective, l'enquêteur, quel que soit le nom qu'on lui donne, compte-t-elle moins que l'opération construite autour de sa personne et qui réduit le lecteur ou le spectateur à une sorte de pensée captive. Pour ce dernier, il ne s'agit pas de comprendre le fond des choses et des êtres, mais d'être capable de résoudre un problème, d'avoir la tournure d'esprit  propre à trouver la solution de l'énigme. La vie n'est ainsi plus qu'une équation, que le paramétrage efficace d'un décryptage du monde sous l'angle de la faute, de l'erreur et de la culpabilité.

    Or, on pourra trouver étrange que ce penchant marqué de l'époque (il suffit de voir ce que la télévision et le cinéma fournissent comme séries ou films policiers. De même pour les livres, avec la dernière mode du roman scandinave...) s'épanouisse dans un univers qui veut par ailleurs s'émanciper de toutes les contraintes possibles, à commencer par la morale et le religieux. On pourrait dire qu'à mesure que les règles de la vie réelle contourne les contraintes touchant aux libertés individuelles, à mesure que la liberté de faire comme bon il semblera à chacun, et que l'on pourchasse les moralistes et les sceptiques d'une sociabilité égocentrique (le fameux narcissisme démonté par Christopher Lasch, par exemple), la société contrebalance cette évolution par une sorte de chasse aux coupables, qui fait de nous, devant les récits, les fictions, les images, des apprentis détectives avides de trouver le criminel, parce qu'il y a un coupable, quelque part, toujours un coupable. Et ce coupable ne peut pas être nous...