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Littérature en fragments - Page 5

  • Se souvenir, Bernanos (I)

    Bernanos écrit Les Enfants humiliés, une sorte de journal politique, en 1938, alors que commence son exil brésilien qui ne s'achèvera qu'en 1945. Il pressent la catastrophe et son esprit aigu regarde vers l'arrière, vers ce qu'il a partagé au front. Il ne magnifie rien. Il explique sans grandiloquence ce que beaucoup aimeraient alors taire, et ont continué à taire jusqu'à aujourd'hui, quant à ce que furent la guerre de 14 et ses conséquences.

     

    "La Victoire ne nous aimait pas. Nous ne nous étions d'ailleurs jamais flattés d'être vainqueurs, au sens qu'une femme donne à ce mot. Avec tout son cocasse attirail  de machinerie, jamais guerre ne fut plus manuelle que la nôtre, faite à la main, une guerre de contremaîtres et d'ouvriers, un travail consciencieux. D'honnêtes ouvriers, voilà ce que nous fûmes, non des artistes ni des poètes, et notre docilité à la vie, à la mort, l'espèce de résignation si douce dont nous avons soigneusement gardé le secret, moins par pudeur que par impuissance à l'exprimer sans ridicule, aurait plutôt, si j'ose dire, débouché dans la sainteté. Mais notre sainteté aussi était naturelle, sans inspiration et sans art, nous n'aurions pas plus osé désirer la vraie sainteté que la fille du colonel. Ce que nous gardions d'orgueil n'avait pas résisté longtemps à une certaine expérience commune et vulgaire de l'angoisse dont ne sauraient se faire aucune idée les Grands Citoyens de l'arrière. Nous étions humbles, et la raison en est facile à saisir car chacun sait qu'il n'y a guère plus de cinq ou six Grands Citoyens par génération au lieu que, nous fussions-nous crus des héros, ce titre popularisé par la presse universelle n'en gardait pas moins pour nous un sens à peine distinct de celui de Combattant. Nous étions des saints de basse qualité, une race de saints très inférieure, mais si nous ne manifestions aucune des vertus sublimes de l'espèce, nous nous trouvions déjà beaucoup trop loin -bien qu'à notre insu- dans la voie du renoncement. Le pas décisif était fait. À l'âge où nous combattions, n'importe quel homme bien né sent parfois le besoin de jouer sa vie sur sa chance, ne serait-ce qu'au volant d'une voiture. Mais on ne saurait lui demander de répéter ce geste indéfiniment, on ne fait pas l'amour vingt fois par jour. Il est clair que la plupart d'entre nous n'ont jamais été des phénomènes et qu'au front comme ailleurs, nous n'avons guère plus souvent jeté les cartes qu'un garçon normalement doué. Nous allions rarement au risque, c'était le risque qui venait à nous. Par la répétition quotidienne, notre sacrifice avait pris peu à peu le caractère d'un rite qu'il nous arrivait d'accomplir avec distraction comparable, ainsi qu'un prêtre mondain dit sa messe en vingt minutes, bien qu'aussi longtemps qu'il ait gardé la foi un tel acte reste le point central et comme le pivot d'une journée occupés à d'autres soins frivoles. Nous n'acceptions pas de mourir, nous n'offrions pas ce saint sacrifice sous le tir de barrage, mais au contraire à telle ou telle minute de grâce, de répit, lorsque nous reprenions obscurément conscience d'une certaine solidarité fraternelle, qui nous faisait membre d'un même corps souffrant, participants aux mérites de l'église universelle, de l'église universelle des combattants, vivants ou morts."

  • Les jeux du sommeil, Aloysius Bertrand

    Le sommeil... Avant-goût de la mort, terreur de ne pas se réveiller ou, à l'inverse, l'insomnie, terreur de ne jamais fermer l'œil.

    Parmi ceux qui ont le mieux traversé cet entre-deux de l'existence, cet autre mystère de la chambre, Aloysius Bertrand, grand romantique, quoi qu'en ait décidé la postérité... (1)

    LA CHAMBRE GOTHIQUE

    Nox et solitudo plenæ sunt diabolo.
    Les Pères de l’Église.

     

    La nuit, ma chambre est pleine de diables.

    « Oh ! la terre, — murmurai-je à la nuit, — est un calice embaumé dont le pistil et les étamines sont la lune et les étoiles ! »

    Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu’incrusta la croix du calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux.

     

    *

     

    Encore, — si ce n’était à minuit, — l’heure blasonnée de dragons et de diables ! — que le gnome qui se soûle de l’huile de ma lampe ! 

    Si ce n’était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né !

    Si ce n’était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou !

    Si ce n’était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu, et trempe son gantelet dans l’eau bénite du bénitier !

    Mais c’est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise !

     

                       Aloysius Bertrand, Gaspard de la Nuit, 1842

     

    (1)Mais le lecteur pourra se reporter à un article très beau de Jean-Luc Steinmetz, homme dont je garde, comme étudiant que je fus, un souvenir toujours vivace et admiratif.

     

  • Blaise Cendrars, le kaléidoscope...

     

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    Au milieu du récit épique et poétique de ses pérégrinations, dans Bourlinguer, mélange de souvenirs sauvages et vifs, de considérations sensibles et acerbes, Blaise Cendrars s'arrête dans sa course. Il se regarde. Ou plutôt : il réfléchit au regard des autres, et à la trace qui va, d'année en année, la trace de soi, l'impression de soi, sur les diverses matérialités de l'époque. C'est écrit au sortir de la guerre, autant dire une ère antédiluvienne pour un contemporain figé dans l'éternel instant de sa technologie tactile : texte simple et imparable dans un temps qui laissait, peut-être, encore espérer autre chose que la mire et le mirage.

    "Aujourd'hui, c'est le 1er septembre 1947, c'est le jour de mon anniversaire, j'ai soixante ans. Qui suis-je ?

    Les quelques portraits de peintres, que je viens d'énumérer dans le paragraphe précédent ne me servent à rien pour répondre à cette quesion, pas plus que ne me sont utiles pour résoudre ce problème de l'identité de soi les milliers de photographies pittoresques que l'on a pu faire de moi dans tous les pays du monde, les instantanés, les bouts de pellicule, les chutes de films de montage et les négatifs que l'on a pu collectionner quand je faisais du cinéma et parce que j'y figurais comme acteur, ou comme metteur en scène ou auteur du scénario, dans le générique, les agrandissements et les clichés publicitaires et jusqu'à cette radiographie en relief que l'on a faite de moi au lendemain d'un accident d'automobile, où l'on voit par transparence mon cœur à l'aorte déviée, le docteur Dioclès, le grand spécialiste de l'Hôtel-Dieu, pointant de son stylomine mes poumons, mon estomac, mes intestins, mon foie, ma rate et me faisant toucher du doigt les vraies et les fausses côtes de ma cage thoracique qui encerclent ces organes comme dans un tonneau et compter mes vertèbres, du sacrum, entre les os iliaques, jusqu'à la pinéale, en avant du repli postérieur du cerveau, cette documentation n'est bonne à rien, ne me livre tout au plus qu'une image fugitive, chronométrée en telle et telle année, tel mois, tel jour, à telle heure, sous telle et telle latitude, dans tel et tel rôle, tout cela ne répondant pas à la question : en vérité, qui suis-je ?"


    Photo : Christopher Anderson.

  • Autant que possible

     

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    "Les remises de prix sont, si je fais abstraction de l'argent qu'elles rapportent, ce qu'il y a de plus insupportable au monde, j'en avais déjà fait l'expérience en Allemagne, elles n'élèvent pas, comme je le croyais avant de recevoir mon premier prix, elles abaissent, et de la manière la plus humiliante. C'est seulement parce que je pensais toujours à l'argent qu'elles rapportent que je les ai supportées, c'est bien la seule raison pour laquelle je suis allé dans tous ces Hôtels de Ville historiques et toutes ces salles des fêtes d'un goût affreux. Jusqu'à quarante ans. Je me suis soumis à l'humiliation de ces remises de prix. Jusqu'à quarante ans. Je me suis laissé chier sur la tête dans tous ces Hôtels de Ville, dans toutes ces salles des fêtes, car une remise de prix n'est rien d'autre qu'une cérémonie au cours de laquelle on vous chie sur la tête. Accepter un prix, cela ne veut rien dire d'autre que de se laisser chier sur la tête parce qu'on est payé pour ça. J'ai toujours ressenti ces remises de prix comme la pire humiliation qu'on puisse imaginer, et pas comme un honneur. Car un prix est toujours décerné par des gens incompétents qui veulent vous chier sur la tête, et qui vous chient copieusement sur la tête quand on accepte leur prix en mains propres. Et c'est à bon droit qu'ils vous chient sur la tête, parce qu'on a été assez abject et assez méprisable pour accepter qu'ils vous remettent leur prix. Il n'y a que dans la plus extrême détresse, et menacé dans sa vie et dans ses conditions d'existence, et encore, jusqu'à quarante ans seulement, que l'on a le droit d'accepter un prix assorti d'une somme d'argent, ou même n'importe quel prix ou distinction honorifique. J'ai accepté mes prix sans être dans la plus extrême détresse, ni menacé dans ma vie et mes conditions d'existence, et je me suis rendu par là abject et méprisable, et donc répugnant au sens le plus fort du terme."

                           Le Neveu de Wittgenstein, 1982

    "

    La page qui précède, écrite par le grand Thomas Bernhard, se déploie en partie à la lumière de cette facilité qu'est le dénigrement. Double facilité d'ailleurs, que sont, et le dénigrement des autres (les imbéciles), et le dénigrement de soi (la lâcheté). Mais une fois ce constat fait, c'est la facilité elle-même dont on voudrait parler, de ce qu'elle semble s'imposer comme allant de soi, et de ce qu'elle met en face à face : la lucidité devant le jeu et l'aliénation du devoir-faire social par quoi nous ne pouvons être, souvent, que volonté gazeuse, paroles vaines et âme malheureuse.

     

     

    Photo : Burt Glinn

  • Du besoin de Proust

     

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    Il y a tout juste un siècle, le 14 novembre 1913, paraît Du côté de chez Swann, le plus grand des romans, quoique la formule soit un peu approximative puisque cette œuvre n'est qu'un élément d'un ensemble infiniment plus vaste intitulé À la recherche du temps perdu (que l'on abrège hélas en Recherche du temps perdu, voire en Recherche. Simplification qui tourne à la mutilation tant le "à" est essentiel pour aborder la geste proustienne. Ce n'est pas un état qu'expose l'écrivain -et incidemment le narrateur qui lui sert de relais- mais un travail, une forme en devenir. Le "à" porte sur lui la tension, le désir-vers, sans lesquels on passerait à côté de la grande originalité du propos.)

    Mais il est vrai que pour le lecteur de 1913, l'aventure tient encore à ce premier pan (de mur jaune évidemment), ce qui suffit amplement à un bonheur sans fin.

    Et pour le lecteur qui vient à Proust, encore aujourd'hui, savoir qu'il s'engage dans une histoire échelonnée sur plusieurs tomes ne change rien. Proust, c'est d'abord le tryptique initial, cette magie à la fois énigmatique et déroutante, où l'onomastique s'affiche d'emblée comme une source de rêverie infinie. Combray -Un Amour de Swann -Noms de pays : le nom.

    Tryptique qui décontenance par ses ruptures de temps, d'univers, de personnages, même si l'on sent des affinités et des apparentements symboliques, entre le narrateur et Charles Swann, notamment.

    La grandeur prend forme immédiate dans le style. D'abord le style, comme un éventail qui se déploie. Audace kaléidoscopique de la syntaxe en accord (plutôt qu'au service de) avec l'exploration du monde et des êtres. L'objet et les moyens se confondent. Ils fondent la singularité de l'auteur, cette unicité rébarbative poussant certains à renoncer. Proust, intellectuel et précieux (dans un sens que parfois certains déplorent), raffiné, affecté : autant de qualificatifs possibles pour la clôture à peine voilée d'un monde qui va en effet s'achever dans moins d'un an après la parution du roman. 14-18 : le grand chambardement. Un monde qui ne devrait plus nous concerner, sinon sous l'angle archéologique. Trop de duchesses, selon le mot malencontreux de Gide.

    Mais il est trop simple de réduire Proust à ces longues digressions sur les arts ou à ces analyses méticuleuses des uns et des autres. Qu'il ait pensé aux intermittences du cœur comme titre ne doit pas laisser penser que l'intéresse la seule cartographie des sentiments qu'il esquisse (esquisse est le mot, non par le fait de sa possible imprécision mais parce qu'il explore moins la certitude de ce que l'on sait que le flottement autour de ce que l'on apprend. Degré d'incertitude fracassant et cruel : Swann l'incarne déjà, et lorsqu'on sait, il est trop tard.).

    À cette esquisse il faut ajouter le circuit sensible du monde que le lecteur ne verra plus comme avant, soit parce qu'il le découvrira à travers le livre et replongera dans la réalité avec un autre œil, soit parce qu'il revisitera sa propre existence au tamis de son expérience de lecteur. Et c'est dans son prosaïsme sublimé que Proust est aussi merveilleux. L'odeur des lilas, l'œil trompé à guetter une fenêtre, la couleur aigrelette d'un arrosoir vert, le goût d'un cognac, la chambre sentant l'église et le médicament, l'attrait étrange d'un visage vulgaire. En fait, le temps perdu, nécessairement perdu, qui forme bientôt la charpente du lieu où l'on se réfugie, est là pour échapper à l'autre temps perdu, celui des occupations vaines, dévorantes, fastidieuses. Écrire que Proust serait la vie n'a pas de sens. Il est seulement (mais déjà...) cet addendum au monde évoqué par Gracq dont la force vient d'un mélange de secrets, ceux qu'il nous révèle et ceux dont il nous délivre.

    Le prosaïsme de Proust fait œuvre dans cette double délivrance. Il ne se faufile pas toujours que dans les salons, pour discuter avec de belles femmes à chapeaux. Il y a aussi ces autres lieux magnifiés, comme des vitraux du quotidien. Ainsi la cuisine de Françoise...

     

    "À cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d'oeuvre culinaires d'abord préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème en passant par une collection complète de casserole de toutes dimensions. Je m'arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d'outre-mer et de rose et dont l'épi, finement pignoché de mauve et d'azur, se dégrade insensiblement jusqu'au pied – encore souillé pourtant du sol de leur plant – par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s'étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d'aurore, en ces ébauches d'arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j'en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum.

    La pauvre Charité de Giotto, comme l'appelait Swann, chargée par Françoise de les « plumer », les avait près d'elle dans une corbeille, son air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre ; et les légères couronnes d'azur qui ceignaient les asperges au-dessus de leurs tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile par étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front ou piquées dans la corbeille de la Vertu de Padoue. Et cependant, Françoise tournait à la broche un de ces poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans Combray l'odeur de ses mérites, et qui, pendant qu'elle nous les servait à table, faisaient prédominer la douceur dans ma conception spéciale de son caractère, l'arôme de cette chair qu'elle savait rendre si onctueuse et si tendre n'étant pour moi que le propre parfum d'une de ses vertus.

    Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de famille sur la rencontre de Legrandin, je descendis à la cuisine, était un de ceux où la Charité de Giotto, très malade de son accouchement récent, ne pouvait se lever ; Françoise, n'étant plus aidée, était en retard. Quand je fus en bas, elle était en train, dans l'arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d'elle, tandis qu'elle cherchait à lui fendre le cou sous l'oreille, des cris de « sale bête ! sale bête ! », mettait la sainte douceur et l'onction de notre servante un peu moins en lumière qu'il n'eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d'or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d'un ciboire. Quand il fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois : « Sale bête ! » Je remontai tout tremblant ; j'aurais voulu qu'on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m'eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même... ces poulets ?... Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi"

     

                                 Du côté de chez Swann, I, II (Combray)

     

     


  • Traits valéryens

    Cinq flèches, extraites d'un court texte de Paul Valéry, Des partis, dans le désormais détesté et condamnable goût classique, trop français. Un sens économique de l'aphorisme, à la manière de La Rochefoucauld ou de La Bruyère, qui sonne dans nos oreilles contemporaines, avec netteté et vigueur.

    *

    "... Ils retirent pour subsister ce qu'ils promettaient pour exister."

    *

    "Le résultat des luttes politiques est de troubler, de falsifier dans les esprits la notion de l'ordre d'importance des questions et de l'ordre d'urgence.

    Ce qui est vital est masqué par ce qui est de simple bien-être. Ce qui est d'avenir par l'immédiat. Ce qui est très nécessaire par ce qui est très sensible. Ce qui est profond par ce qui est excitant."

    *

    "Toute politique se fonde sur l'indifférence de la plupart des intéressés, sans laquelle il n'y a point de politique possible."

    *

    "On ne peut faire de politique sans se prononcer sur des questions que nul homme sensé ne peut dire qu'il connaisse. Il faut être infiniment sot ou infiniment ignorant pour oser un avis sur la plupart des problèmes que la politique pose."

    *

    "Les grands évènements ne sont peut-être tels que pour les petits esprits.

    Pour les esprits plus attentifs, ce sont les événements insensibles et continuels qui comptent."

  • Surtout : fermer les yeux

    Notre œil fatigué, de voir l'effondrement français (et européen) s'accélérer, s'enflamme (au sens de l'inflammation, un quasi prurit) plus encore de l'étonnement politique qui voit les autorités gouvernementales crier à la mobilisation républicaine, au sursaut démocratique, à la bérézina pré-fasciste, aux loups, aux chacals, aux hyènes, aux barbares, pas encore casqués, bientôt enrégimentés, de les entendre crier tout et son contraire, quoique, dans le fond, la vérité soit bien celle-ci, qui les tourmente : comment anéantir ce qu'on a créé ? C'est l'angoisse, d'un XIXe fasciné de progrès, de la Bête échappant à son créateur, une sorte d'incarnation pseudo-démocratique du mythe cristallisé par Mary Shelley, Frankenstein.

    Ce qui menace effraie moins que la cécité des bavards ayant délaissé le monde pour l'ombre étirée du pouvoir. Plus le temps passe, moins ils nous sont d'un moindre secours. Leur naïveté est trop blessante, pour les plus honnêtes, laquelle naïveté cache mal l'infamie de leurs renoncements. Quant aux autres, les plus huppés, les mieux placés, les grasses vaches sacrées du pouvoir, ils ne sont pas naïfs. Simplement cyniques, arrogants et calculateurs. 

    Dans tous les cas, cela ne peut suffire. Ce qu'illustre, avec beaucoup de sévérité ces quelques lignes de Marc-Aurèle, tirées du livre VIII des Pensées pour moi-même.

    "Souviens-toi que, de la même manière qu'il est honteux d'être surpris qu'un figuier porte de figues, il l'est, de même, de s'étonner que le monde porte tels ou tels fruits qu'il est dans sa nature de produire. De même aussi, pour un médecin et un pilote, il est honteux d'être surpris qu'un malade ait la fièvre, ou que souffle un vent contraire."

  • Une sérieuse folie


     

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    Parmi tous les personnages peuplant l'épique Détectives sauvages de l'indispensable et disparu Roberto Bolaño, Joaquin Font n'est pas le moins farfelu. Il est interné à la clinique de santé mentale El Reposo, dans les environs de Mexico. Cela ne l'empêche d'évoquer les deux héros énigmatiques du roman, Ulises Lima et Arturo Belano, et de traiter de littérature avec toute la rigueur et la raison idoines.

    "Il y a une littérature pour les moments où on s'ennuie. Elle est abondante. Il y a une littérature pour les moments où on est triste. Et il y a une littérature pour les moments où on est joyeux. Il y a une littérature pour les moments où on est avide de connaissances. Et il y a une littérature pour les moments où on est désespéré. C'est celle-ci qu'Ulises Lima et Belano ont voulu faire. Grave erreur, comme on va le voir dans ce qui suit. Prenons, par exemple, un lecteur moyen, un type tranquille, cultivé, mûr, menant une vie plus ou moins saine. Un homme qui s'achète des livres et des revues de littérature. Bon, voilà. Cet homme peut lire ce qui est écrit pour les moments où on est serein, les moments où on est apaisé, mais il peut lire n'importe quel genre de littérature, d'un œil critique, sans complicités absurdes ou lamentables, avec détachement. Voilà ce que je crois. Je ne veux vexer personne. Maintenant prenons le lecteur désespéré, celui à qui est supposée s'adresser la littérature des désespérés. Qu'est-ce que vous voyez ? D'abord : il s'agit d'un lecteur adolescent ou d'un adulte immature, troublé, qui a les nerfs à fleur de peau. C'est le crétin typique (vous ne passerez l'expression) qui se suicidait après avoir lu Werther. Ensuite : c'est un lecteur limité. Pourquoi limité ? Élémentaire, parce qu'il ne peut rien lire d'autre que de la littérature désespérée ou pour désespérés, c'est blanc bonnet et bonnet blanc, un type ou un monstre incapable de lire d'une traite La Recherche du temps perdu, par exemple, ou La Montagne magique (à mon humble avis, un paradigme de la littérature paisible, sereine, complète), ou bien, si on va par là Les Misérables ou Guerre et Paix. Je crois avoir été clair, non ? Bien, j'ai été clair. Je leur ai parlé de la même manière, je les ai avertis, je les ai mis en garde contre les dangers auxquels ils s'affrontaient. J'aurais pu parler à des cailloux. Mêmement : les lecteurs désespérés sont comme les mines d'or de Californie. Pas plus tôt découvertes qu'épuisées ! Pourquoi ? C'est une évidence ! On ne peut pas vivre désespéré toute sa vie, le corps finit par céder, la douleur finit par être insupportable, la lucidité fuit à grands jets froids. Le lecteur désespéré (et plus encore le lecteur de poésie désespérée, celui-là est insupportable, croyez-moi) finit par se désintéresser des livres, finit inéluctablement par se transformer en un désespéré tout court. Ou alors il se soigne ! Et alors, cela fait partie de son processus de régénération, il revient lentement, comme dans du coton, comme sous une averse de pilules tranquillisantes fondues, il revient, je dis vers une littérature écrite pour des lecteurs sereins, paisibles, avec l'esprit bien centré. C'est ça qu'on appelle (ou si on ne l'appelle pas comme ça, moi, je l'appelle comme ça) le passage de l'adolescence à l'âge adulte. Par là je ne veux pas dire qu'une fois transformé en un lecteur paisible on ne lira plus de livres écrits pour les désespérés. Évidemment qu'on les lit ! Surtout s'ils sont bons ou passables ou qu'un ami nous les a recommandés. Mais dans le fond ils nous ennuient ! Dans le fond cette littérature acrimonieuse, pleine d'armes blanches et de Messies pendus, ne réussit pas à nous pénétrer jusqu'au cœur comme y réussit une page sereine, une page méditée, une page techniquement parfaite !"


    Les propos du retranché Joaquin sont à prendre pour ce qu'ils sont, certes : la voix d'un personnage, et non le discours assumé de l'écrivain chilien. Ils ont l'excès de la fiction. Néanmoins, ils circonscrivent avec beaucoup de justesse les limites d'une lecture dévolue à n'être qu'un miroir de ce que nous sommes quand nous renonçons à passer outre ce que nous ne voulons pas être. Lire n'est pas un confort, moins encore un prolongement de notre état, mais l'état autre d'une transgression qui se doit de nous heurter dans la pleine possession de nos moyens. Le détachement dont il est question n'exclut pas les épreuves, les sentiments ou les interrogations. Mais, de toutes les manières, il ne s'agit pas, comme dans le cas du désespoir, du malaise (ou de tout autre situation qui exacerbe notre ego), de venir y trouver ce que nous sommes déjà... 

    Il est tout à fait exemplaire (au sens où l'image éclaire la réflexion) que Joaquin Font lie son orientation de la lecture à un acte de changement, un quasi rite de passage, celui qui nous voit évoluer de l'adolescence à l'âge adulte. Or, le goût de plus en plus marqué pour une littérature divertissante est un indice supplémentaire pour dévoiler le désir profondément travaillé par la société postmoderne de cultiver cette rêverie adolescente. Le romanesque nombriliste, avec son modèle majeur : l'auto-fiction, en est la preuve. Mais cela ne peut suffire, à moins de plus croire à la vertu littéraire, c'est-à-dire la capacité d'une œuvre à nous contrarier.

    Et puisqu'il est bon de revenir sur l'auteur chilien, in fine, il est de ceux qui savent, en ce tournant de siècle le mieux nous contrarier...


    Photo : Jerry Bauer

  • Littérature cinglante

     

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    La grande littérature n'a pas de vérité à formuler. Il n'est pas question d'aller y chercher une solution. Elle n'est pas prescriptive mais descriptive. Et encore : par la bande. Le détour est son domaine. Un paysage, un portrait, un échange, et c'est comme un boomerang. Quelque chose que vous ne saviez pas encore mais que vous pressentiez, une sensation à laquelle vous vouliez donner sa nuance, une marge que vous ne pouviez pas atteindre.

    Ce qui est écrit n'est peut-être pas vrai, dans le sens d'une mathématique du monde, mais vous y trouvez plus d'ampleur que dans la bouche de n'importe quel spécialiste ou expert.

    Le personnage qui parle s'appelle Vija Kinski. Elle conseille un homme très riche ; Eric Packer. Nous sommes à New York. Et Don DeLillo (à lire absolument) lui confie une relecture de la propriété qu'un économiste ou un sociologue récuseraient sans doute. Pourquoi pas ? Mais pourquoi, à l'inverse, sentons-nous dans ces quelques phrases la concentration purulente de notre monde à la dérive ?

     

     

    Le concept de propriété se modifie de jour en jour, d'heure en heure. Les dépenses énormes que font les gens pour acquérir de la terre et des maisons et des bateaux et des avions. Ça n'a rien à voir avec la confiance en soi à l'ancienne, d'accord. La propriété n'est plus une affaire de pouvoir, de personnalité et d'autorité. Elle n'est plus une affaire d'étalage de vulgarité et de goût. Parce qu'elle n'a plus ni poids ni forme. La seule chose qui compte, c'est le prix que vous payez. Toi-même, Eric, réfléchis. Qu'est-ce que tu as acheté pour cent quatre millions de dollars ? Pas des dizaines de pièces, des vues incomparables, des ascenseurs privés. Pas la chambre à coucher rotative ni le lit informatisé. Pas la piscine ni le requin. Les droits aériens peut-être ? Les capteurs à régulation et l'informatique ? Pas les miroirs qui te disent comment tu te sens quand tu te regardes le matin. Tu as payé pour le chiffre lui-même. Cent quatre millions. Voilà ce que tu as acheté. Et ça les vaux. Le chiffre est sa propre justification

    Don DeLillo, Cosmopolis, 2003 (traduction de Marianne Veron)

     

     

     

  • Fragment d'un discours américain

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    De son arrivée à New York, Bardamu retient certes le mouvement, le brassage et le bruit, mais aussi le silence symbolique autour de l'argent, la vénération discrète, comme si, au milieu du tumulte, le dieu Dollar demandait recueillement er retenue. Trente ans plus tard, dans son épopée poétique à travers l'Amérique, Michel Butor explore, lui, dans une écriture débridée l'insaisissable fragmentation des voix. À la fois un continuum et un tournis, une polyphonie urbaine et une cavalcade humaine.


    (MANHATTAN INVENTION)

    25000 Antillais

    psst !

    uuuiie !

    Les Ukrainiens qui lisent « Svoboda »,

    chut !

    baby !

    Pressbox, steaks,

    vous venez ?

    Il est tard...

    Le Bistro, cuisine française,

    vous entrez ?

    nous rentrons

    Les avions vont à Paris

    laissez-moi !

    ma chérie !

    à Rome

    permettez-moi

    je vous en prie

    WEVD, emissions yiddish,

    il n'est pas tard,

    vous descendez

    WWRL, hongroises,

    je vous offre ?

    non merci...

    cinéma York,

    tu as vu les programmes ?

    rien,

    cinéma 68e rue Playhouse,

    je vous ramène ?

    j'ai ma voiture...

    Les bateaux qui vont au Havre,

    sois prudente

    ne traîne pas,

    à Porto Rico

    psst !

    cigarettes ?

    Bank of Manhattan

    éteins, veux-tu ?

    non, non, je vais rentrer,

    Radio Corporation of America, 70,

    toute seul ?

    oui, je t'en prie...

    les métros qui descendent Manhattan

    86e rue

    tu es choquée...

    mais non, tu ne comprends rien

    il me regarde

    79e rue,

    pourquoi me regarde-t-il comme ça ?

    72e rue,

    Volez...

    Fumez...

    Attention

    attention,

    un meurtre à Central Park (...)

            Michel Butor, Mobile, 1962


    Photo : Anastasia