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manipulation

  • Nouvelles médiations, nouvelles évaluations ?

    L'intérêt de l'élection à venir ne tient pas à ce que certains appellent la vérité des urnes. C'est faire trop d'honneur à la conscience politique comme un en-soi dont chacun serait maître. Les manipulations, les mensonges, les défauts de parallaxe, le jeu des mots, le trouble des images, le traitement événementiel des idées (ou ce qu'on prétend être telles) : autant d'éléments qui doivent pousser l'esprit rationnel (pas rationaliste, entendons-nous bien) à douter de la grandeur démocratique. 

    Il faut reconnaître d'ailleurs qu'à l'autre bout de la chaîne, non sur le plan des citoyens mais sur celui des représentations, dans la politique de l'offre à laquelle se conforme le cirque présidentiel, il y a de quoi sourire, avec une certaine amertume, convenons-en. Les quatre canassons les mieux placés pour franchir le poteau en tête, se réclament du peuple, à tort et à travers. C'est le retour du peuple, alors même que le populisme (ou ce qu'on assimile à du populisme, sans faire l'historique du terme) est voué aux gémonies. C'est avec drôlerie que nous les entendons invoquer ce qu'ils connaissent si mal : le peuple. L'héritière de Saint-Cloud, le hobereau sarthois, l'adolescent mondialiste, le rhétoricien sénateur : autant de figures qui ne nous laissent que peu d'espoir.

    S'il y a encore une curiosité dans la quinzaine à venir (et surtout ce dimanche), trouvons-la dans la confrontation des résultats dûment authentifiés avec les extrapolations dont on nous abreuve depuis des semaines, depuis des mois. Pourquoi ? On pourrait déjà chercher des raisons dans les événements électoraux de l'année passée. Le brexit et la victoire de Trump n'étaient pas annoncés par les instituts de sondage. Quant à la caste journaleuse et médiatique, elle tirait à boulets rouges, comme au meilleur temps du référendum de 2005, sur les immondes esprits qui ne voulaient pas plier devant ce qu'on avait prévu pour eux.

    Or, pour l'heure, on peut repérer deux tendances majeures et quelque peu contradictoires dans l'appréciation de la campagne et les supputations présidentielles. Pour faire simple, les sondeurs classiques nous serinent avec un duel Macron-Le Pen, quand des modes nouveaux d'estimation, fondés sur le big data, à l'instar des pratiques de Filteris, annoncent invariablement une confrontation Fillon-Le Pen. Les contempteurs des premiers dénoncent l'obsolescence des modalisations choisies et l'étroitesse de l'échantillonnage, qui ne peuvent rendre compte des formes inédites de socialisation, d'appréhension du politique et des échanges capables d'influencer les individus. Les critiques des seconds fustigent un protocole algorithmique obscur et une propension à privilégier une classe sociale, culturelle restreinte, soucieuse de nouvelles technologies. Les raisonnements se tiennent, certes.

    N'empêche... Sans doute aurons-nous une configuration du monde hexagonal bouleversée s'il s'avère que la formule "big data" gagne la partie (ce qui n'est pas sûr, et je n'ai sur le sujet aucune certitude, aucun préjugé). La défaite de Macron, malgré ses appuis dans les journaux, les magazines, les télévisions (avec une mention particulière pour BFM TV), renverrait bien au-delà de l'échec du candidat à la faillite d'un système hérité pour partie du XIXe et pour une autre part du milieu du XXe. C'est là qu'est la curiosité que ce qui va se passer. Sommes-nous encore dans un monde de l'écrit et de la parole, construit sur un modèle pyramidal, quasi bismarckien, pour reprendre Richard Sennett, ou bien avons-nous glissé véritablement dans un modèle protéiforme, diffus, réticulaire, dont le contrôle pour l'heure reste très aléatoire ?

    Si dimanche soir on nous annonce un duel Fillon-Le Pen, il en sera fini des prérogatives des journaux et de la télévision. ces médias seront morts. Il faudra penser les choses autrement, et nul doute que les instances avides de pouvoir, les lobbies et la finance, sauront envisager avec sérieux l'illusoire liberté du web 2.0...

     

  • En passant...

    politique, publicité, guy debord, la société du spectacle, capitalisme, illusions, manipulation, séduction

     

    Peu importe l'actrice, peu importe la marque. De toute manière, les deux ne sont que des produits. Elles s'encadrent dans le panneau de l'Abribus pour te faire de l'œil. L'idéal : n'y voir que du feu. 

    Ce n'est pas la confusion des genres, mais bien l'aboutissement des genres, le lieu propre de la parodie culturelle combinée à l'impératif consumériste. C'est la séduction érigée en principe, pour te fourvoyer, littéralement.

    Tu repenses à Guy Debord, bien sûr, à l'aphorisme 34 qui clôture la première partie ("La séparation achevée") de La Société du spectacle : "Le spectacle est le capital à un tel degré d'accumulation qu'il devient image".

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Ce que regarder veut dire...

     

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    La photographie est prise de loin. Un plan moyen. Juste ce qu'il faut pour que le contexte soit posé, juste ce qu'il faut pour que l'on puisse laisser filer son imagination. C'est une plage, un bord de mer, une zone de l'entre-deux. L'histoire du combat entre la fluctuation et la fermeté, entre l'incertain et le solide. Le corps est dans cet espace intermédiaire qui unit le souvenir du naufrage et l'espérance de la terre. Il aurait suffi d'un rien. La noyade est, dans l'économie politique de l'émotion, secondaire. Ce qui compte tient à cette impression que le sort de l'enfant aurait pu être autre.

    L'enfant est pris de loin. Pas de traces, pas de stigmates. Quelque chose qui rappelle l'illusion du sommeil comme on le trouve dans le poème célèbre de Rimbaud, Le Dormeur du Val. La photographie joue donc avec cette fausse quiétude, ce fulgurant raccourci entre le sommeil comme succédané symbolique de la mort, et la vraie mort. Et celle-ci n'apparaît pas dans une mise en scène tragique mais dans toute la simplicité d'un corps abandonné et immobile. Parfois, il arrive que le cliché ne soit pas silencieux : ici, on entend le vent et la mer, et ce qui nous est familier devient morbide. Voilà précisément où commencent le pathos, la morbidité et pour tout dire l'abject. Parce qu'à ce titre cette photographie est tout autant l'atrocité d'une mort d'enfant (mais pourquoi lui ? Non pas comme victime, mais comme emblème. Il n'est pas, ce me semble, le pire de ce qui arrive aujourd'hui au Moyen Orient... Il faut oser le dire ainsi : une noyade, aussi terrible soit-elle, ce n'est pas des enfants qu'on égorge, qu'on torture, qu'on viole sans fin). L'utilisation de cette photo est abjecte parce qu'elle relègue au second plan (ce qui, dans les temps médiatiques, veut dire : annule, efface, nie) les horreurs dont les organisateurs sont des islamistes. Telle est la raison pour laquelle le corps de cet enfant ne me rend coupable de rien...

    Mais ce n'est pas le cas de tout le monde, évidemment. Mais ces troublés le sont à peu de frais, dans une préciosité toute vulgaire. Cet émoi peut se faire d'autant plus facilement que le visage n'existe pas. La projection est possible parce que le moindre pékin y fera l'identification à sa progéniture, ou à celle des connaissances. Ce mort sans visage est par un paradoxe chagrin la sécurité morale de ceux qui ne veulent être bouleversés au profond par l'horreur généralisée. Se focaliser sur ce cliché, c'est être obscène, et doublement. D'abord, parce qu'on cède une fois encore à la contemplation sans pensée, à l'immédiateté compensatrice d'un défaut de réflexion (à la fois sur ce qui se passe, et sur ce qu'on est). Ensuite, parce qu'on est ob-scenus, c'est-à-dire hors de la scène, en faussant compagnie à ce qu'est le réel.

    La Rochefoucauld avait raison quand il écrivait que la mort ne se regarde pas en face. Cette faiblesse est dans ce cliché symbolique, par quoi on peut s'apitoyer et pleurer toutes les larmes de son corps. À peu de frais. Mais il faut le dire ainsi : il représente bien peu de chose et n'a pas la puissance terrible que l'on trouve dans l'entreprise des Khmers rouges (dont certains intellectuels de gauche et de centre droit actuels furent des admirateurs fervents...) qui photographiaient leurs victimes, de face, comme pour un relevé d'identité, avant de les exécuter. Que ceux qui s'émeuvent ce jour aillent faire un tour de ce côté-là. Il y a de quoi être vraiment saisi. La mort y est systématique. Elle n'est pas le fait d'un flot capricieux. La mort y est à venir : celui qui regarde sait qu'il va mourir. On est dans les profondeurs de l'être, dans la confrontation au visage si cher à Emmanuel Lévinas. On ne peut pas détourner le regard. Dans la photographie du corps sur la plage, visage dissimulé, on est dans le fait divers, aussi terrible soit-il, fait divers qu'on voudrait nous faire passer pour une réflexion politique et pour une énième tentative de culpabilisation. Les bonnes âmes que ce genre de manipulation émeut ne se rendent même pas compte que le premier qu'ils insultent de leur sentimentalisme rance est déjà mort : ils l'ont sous les yeux, sans savoir regarder.

    Sur ce même sujet, mais dans une orientation sensiblement différente, j'invite chacun à lire le remarquable billet de Solko, ici.

     

  • Jouer

     

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    L'échappée berlinoise de Valls est déjà oubliée. Peut-être ne l'est-elle pas de de l'un ou l'autre d'entre nous mais cela importe peu. Notre volonté de garder en mémoire un fait aussi symbolique relève pour le flot médiatique (1) d'une aspiration réifiée à la pesanteur. Ce que j'écrivais, et qui, me semble-t-il, n'était pas d'une grande originalité, mais considérait simplement un acte à tout le moins ridicule de "papa omnipotent pour fifils hors sol", je n'en ai trouvé nulle trace dans les divers journaux que j'ai lus ou écoutés (2).

    En revanche, et comme un contrepoint tragique, une question lancinante : sera-ce son Fouquet's à lui, cette tâche indélébile du quinquennat sarkozyen ? Cette interrogation, en forme de comparaison, ou de parallèle, c'est selon, ne vaut pas tant par sa justesse que par les présupposés qui la rendent possible dans le monde journalistique. 

    Le premier présupposé concerne le fait en lui-même. Ce voyage à Berlin n'a pas de réalité concernant l'homme tel qu'il est. Son arrogance, sa morgue, son jeu ridicule d'homme de la banlieue soucieux de la France alors qu'il pue le blairisme (sans le dire vraiment, bien sûr) n'ont rien à voir avec cette liberté prise avec l'argent du contribuable. Ce voyage ne compte que dans son effet médiatique. Ce qui veut dire, en clair : si faute il y a, c'est d'abord comme un effet de perception, une malencontreuse subjectivité dont l'opinion pourrait faire un usage plus ou moins vindicatif à l'égard du sieur Valls. Le peuple aura-t-il de la mémoire ou non ? Le peuple sera-t-il rancunier ou non ? Le peuple sera-t-il indulgent ou non ? Le peuple sanctionnera-t-il ou non ? En déplaçant le curseur du côté de la population, on produit aussi une étrange modification du fait. On minimise celui-ci pour considérer les possibles délitements d'une réaction outrancière, alors qu'il faudrait, nous dit-on, juger le politique sur ses actes concrets. La complaisance médiatique commence dans ces eaux troubles, quand, devant l'énergumène indélicat, on se retourne vers ses juges symboliques pour voir s'ils vont rester dans la mesure ou non. Petit travail subreptice de culpabilisation pour les uns que l'on mâtine d'un peu d'humanité pour celui qui se dévoue à la chose publique. Se demander si Valls va le payer, c'est se demander si les parents vont sanctionner le gamin. Là aussi, il y a une psychologisation masquée et débile du rapport entre la sphère politique et ceux qu'elle représente (3). La question est là : pardonne-t-on à l'aîné parce qu'il a fait le mur pour retrouver ses potes ? 

    Le deuxième présupposé tient à la place médiatique assignée à Valls en substitut potentiel d'un Hollande défaillant. L'inquiétude autour de cette "bourde" (dixit le Catalan...) est aussi le produit d'une construction en forme de casting pour les années à venir. L'univers informationnel a besoin d'une distribution suffisamment fourni pour fabriquer son théâtre artificiel. Dans l'état actuel l'ectoplasme corrézien n'est pas en mesure de tenir son rang. Il faut donc un candidat de substitution pour que le soap opera de 2017 tienne le couillon en haleine. L'inquiétude autour des effets berlinois est donc le reflet d'une préoccupation marketing propre au monde de l'information dont il faut répéter à l'envi qu'il est désormais (4) un système marchand soumis aux impératifs de la concurrence et qu'il doit produire, par ses propres moyens, la matière qui le fait vivre. Dès lors, la question autour des retombées berlinoises renvoie à deux paramètres à la fois contradictoires et complémentaires. Créer une interrogation pour susciter l'intérêt, voire l'émoi ; neutraliser l'interrogation légitime pour pouvoir conserver dans sa globalité l'équilibre d'un vase clos par quoi le profit et la pérennité du système sont validés. 

    On retrouve là deux modélisations faciles et factices : faire peur et rassurer. Comme au cinéma. Les mêmes ficelles. Créer l'événement, jouer avec l'événement, puis le vider de son contenu.  Sur ce plan, il faut reconnaître que la place prise aujourd'hui par les chaînes d'infos en continu a accéléré le mouvement. Plus de présence donc plus d'intensité. Plus d'intensité donc plus de névrose. Plus de névrose donc plus d'artifice. La mort de la démocratie est à ce prix. Et nous le payons un peu plus chaque jour...

    (1)Et sans doute, aussi, pour le militant de base, ce crétin complotiste qui ne voit pour son poulain chéri dans ceux qui demandent des comptes que langues vilaines et esprits retors.

    (2)Effort conséquent, il faut le signaler, que de lire la mauvaise prose d'une engeance journaleuse à mille lieues de ce que furent mes lectures de jeunesse...

    (3)Ne nous en étonnons pas tellement. Quand, par voie sondagière, on apprend que les Français ont de la tendresse pour Jacques Chirac, on se dit que tout est possible et la médiocrité des représentants n'est qu'un effet de la bêtise de la masse. Bêtise qui commence par une faculté remarquable d'oubli, un art de l'amnésie qui fait rêver...

    (4)Mais a-t-il jamais été autre chose ? Le modèle imposé par de Girardin au XIXe siècle tend à montrer que l'évolution contemporaine n'est que l'exacerbation d'un modèle structuré sui generis pour produire de la plus-value.

     

    Photo : Philippe Nauher

  • La Politique en short...

    L'une des hypocrisies, pour ne pas dire mensonges, les plus remarquables du triomphe libéral réside en l'édification d'une croyance relayée par les sphères économique, politique et médiatique : l'accroissement du choix, l'embarras délicieux devant la multiplicité des offres. Ce n'est pas sans raison que les opérateurs télévisuels du cable proposent des bouquets de chaînes (1). La vie est donc, sous cet angle, un jardin magnifique d'opportunités (autre grand poncif de la doxa...).

    Et l'on pourrait faire le parallèle avec l'aussi fameuse loi marketing des déclinaisons. Un seul objet, une seule forme, mais une kyrielle de variations en surface, à commencer par la couleur. La déclinaison est une adaptationpauvre du design tel que le concevait un Raymond Loewy ; c'est l'effet choc au moindre coût et l'illusion vendue de ma singularité. L'esthétique est un prétexte, d'autant plus dérisoire que le mauvais goût est devenu une règle dans la mesure où les principes démocratiques du jugement atomisent toutes les hiérarchies. Sur ce point, le renoncement à la moindre réflexion sur la beauté, ses critères et ses ordres, renoncement indispensable pour que l'art contemporain puisse être rentable et rentabilisé (2), a permis aux idiots de parader et aux incultes de se croire intelligents et cultivés (3).

    La télévision, pour revenir sur ce point, s'est peuplée de planètes infinies, et l'on nous promet l'univers. Pourquoi ? Pour quoi faire ? Est-il nécessaire de croire que tout nous est accessible, tout à portée de mains. Il n'est pas nécessaire de revenir sur le diagnostic de l'abrutissement des masses et sur le débat ouvert par l'École de Francfort qui voyait déjà dans le cinéma un diable. Ne considérons pas la totalité pour essayer d'en saisir la fatuité. Il suffit sans doute de s'arrêter sur un exemple, double, pour mesurer que non seulement la multiplication des chaînes n'est pas celle des pains mais que l'abêtissement des masses n'est pas un leurre.

    Le CSA a refusé il y a peu l'accès au réseau TNT à la chaîne d'informations LCI, laquelle disparaîtra vraisemblablement, ce qui n'est pas très grave au demeurant. Les considérations économiques ont prévalu. Les bonnes places étaient déjà prises. Il ne fallait pas rompre l'équilibre. La France, cette si belle démocratie, a déjà deux chaînes info en continu. Restons dans la mesure. Les Français ont déjà la possibilité de s'informer, d'être en alerte à toute heure. Le progrès est déjà immense, paraît-il, si l'on veut penser à ce que fut l'horreur des générations précédentes qui ne connurent que l'hertzien, et plus loin dans le temps, les seules chaînes publiques, et encore plus loin : la terreur gaulliste de l'ORTF (4).

    La vigueur informative est donc mesurable à l'aune de ces Castor et Pollux télévisuels : BFM et i-Télé, et le pays a lieu d'être rassuré sur son état de santé intellectuelle. Il va mieux que bien, comme disait un célèbre humoristique du CAC 40. Quoique...

    En y regardant (et rapidement) de plus près, le doute s'installe. Il suffit de s'attacher au contenu de la si fameuse tranche horaire du 20 heures. D'un côté, sur BFM Ruth Elkrief et son orchestre, de l'autre, sur i-Télé, Pascal Praud et sa bande. De quoi est-il question, chez l'une et chez l'autre ?

    Avec Elkrief, c'est le 20 heures politique. On y entend une troupe d'agités, pseudo experts de la vie politique, déblatérer à qui mieux mieux sur les faits du jour, sur les insignifiances verbeuses de la classe politique. C'est de la discussion de comptoir. D'une phrase, d'un mot, faire toute une histoire. Non pas à la manière d'une exégèse biblique, ce qui suppose une solide culture et un sens maîtrisé du temps et des symboles. Ce ne sont pas d'éminents cardinaux qu'on entend autour d'Elkrief. Tout juste pourraient-il balayer l'église (et encore...). Les écouter une fois revient à expérimenter l'art de ne rien dire. Ils oscillent entre la fausse ironie et l'air confit de ceux qui, enfin, nous révèlent l'essence du discours politique. La vacuité se double d'un art même pas subtil de la broderie. Umberto Eco avait, il y a longtemps, mis en garde contre les dangers de la sur-interprétation. Ils feraient bien de le relire, ces braves gens, ces sémioticiens de pacotille. Certes, il faut leur reconnaître un mérite certain : trouver de la matière dans une phrase de Cécile Duflot, Christophe Cambadélis ou Luc Chatel, une matière qui, chaque soir, est montée (comme des blancs en neige) jusqu'à des sommets nous faisant croire alors que le sort du pays est en jeu, ce travail-là mérite le respect (5). On pourra évidemment se demander s'ils croient en ce qu'ils disent, et sont donc complètement idiots, ou s'ils jouent la comédie, et sont alors de simples cyniques. Autant ne pas s'aventurer sur ce terrain. Mais cette tablée joyeuse, pleine de connivences et de certitudes, débattant faussement sur le rien, telle est donc la quintessence de l'information définie par la « première chaîne d'informations de France ». Tout un programme.

    C'est pour cette raison que le curieux, le lendemain, s'en va voir si ailleurs l'herbe est plus verte, la substance plus généreuse. Et en parlant d'herbe, on est dans le vrai puisque chaque soir, sur I-Télé, il est question de pelouse, de gazon. La France à l'heure du jardinage ? Que nenni ! C'est 20 H Foot... Le maître de cérémonie s'appelle Pascal Praud, nous l'avons dit. Ses invités débattent de la pubalgie de Zlatan, des choix de van Gaal à MU, des incidences du départ de Diego Costa de l'Atletico, et du niveau de l'arbitrage hexagonal. Des questions sérieuses, épineuses, profondes, méritant moult tours de rhétorique, des querelles de Clochemerle, des choix quasi philosophiques, des rappels à l'ordre, des bannissements, et j'en passe... La fatuité des discussions et le sérieux, plein de componction, des intervenants comptent moins que le fait même qu'elles reviennent chaque soir, comme un pain quotidien. Sur I-Télé, la continuité nationale tient à l'exégèse du une-deux et du ciseau retourné. La débandade économique n'est rien ; le délitement social, rien ; les tensions internationales, rien encore. L'accession à l'ère de l'info en continu n'avait qu'une finalité : permettre au football de devenir l'alpha et l'oméga des préoccupations citoyennes. Ceux qui pensent encore que l'avènement de la démocratie télévisuelle et connectée ne consacre pas le triomphe de l'imbécillité et de l'abrutissement, la mise au pinacle du décervelage au carré, ceux-là vivent dans un déni de la réalité. Le football comme phare de la pensée. Misère de misère.

    On en est là : la logorrhée des prétendus experts politiques, chez les uns, les exclamations des philosophes footeux, chez les autres. Au moins le temps étroit (je sais, je sais) de l'ORTF nous épargnait ces tristes sires. Que dire de plus ? Si, une dernière chose, une toute petite chose, une ultime ironie du temps. Ça se dispute, l'émission vedette de I-Télé, là même où Zemmour s'est construit une étoffe de penseur incontournable, est justement animé par Pascal Praud. Comme quoi, il n'y a peut-être pas à s'étonner. Jeu politique et partie de foot, c'est l'équation des temps sinistres...

     

    (1)Ce qui ouvre à un jeu de mots qu'on aurait loisir d'exploiter ainsi : de la télévision en constellation comme le signe magique de l'aliénation.

    (2)Le second terme étant plus important que le premier : c'est là que se tient la plus-value, grasse et grosse comme jamais en temps de crise (mais il est vrai que la crise est permanente. Ce n'est donc plus une crise, plutôt un mode de fonctionnement).

    (3)C'est aussi par ce biais que l'instruction a perdu toute sa validité. Ce ne sont pas seulement les programmes que l'on a vidés de contenu, les redéfinitions pédagogiques qui ont déraciné des élèves. Le marché, en s'accaparant les symboles les plus faciles de la démocratie, a rendu le quidam fier de lui alors même que son esprit est creux. Mais il est vrai qu'il sait s'habiller en marques et qu'il croit être un élégant. N'est pas Brummel qui veut et le dandysme contemporain est à mourir de rire...

    (4)C'est bien connu : les gens de ma génération, et de celle qui nous a précédés, n'en parlent pas sans effroi, comme d'un temps stalinien, une période glacière, un autre monde. Au fond, de Gaulle et la RDA (ou les Khmers rouges, ou Mao, ou les divers libérateurs de l'Afrique post-coloniale : enfin tout ce que la gauche libertaire a défendu), c'est la même chose. Sauf que de Gaulle, c'était pire... Je me demande seulement comment il se fait que nul autour de moi n'ait été porté disparu... Je n'ai pas non plus souvenir d'un exode massif...

     

  • La Médiocrité

    Gouverner, c'est trancher. Net, vif, d'une pensée affirmée.

    Découper et redécouper, c'est jouer (les mercredis pluvieux, dans l'enfance : des ciseaux, de la colle, des gommettes, et un grand désordre sur la table). On prend une carte et on joue. On refait le monde puis à cinq heures, c'est le goûter et la mère vous dit de tout ranger. C'est fini.

    Gouverner, c'est trancher : il en est incapable.

    La médiocrité n'apparaît pas tant dans l'impossibilité de faire face aux épreuves que le monde vous impose que dans la faillite des ambitions où vous étiez seul maître et par lesquelles vous prétendiez vous révéler.

  • Ancrage

    Nous ne serons jamais les européens qu'ils veulent, parce que nous voulons rester européens. Et qu'est-ce qu'être européen, si l'on veut bien considérer ce qui a fait l'essence de ce continent, sinon une inconciliable profondeur de la différence ? La vraie différence. Non pas celle du différentialisme compatible avec le libéralisme ultime mais celle par quoi chacun creuse un sillon et reconnaît le sillon de l'autre. Et parfois s'en inspire, patiemment.

    *

    Nous voulons être de quelque part. Nous demandons le droit à la nostalgie, à la mélancolie, à la tristesse, au vagabondage sur les chemins maintes fois arpentés.

    *

    Voulons-nous être des Américains, c'est-à-dire des fuyards éternels, s'en remettant à leur seule énergie spontanée, à cette irascible loyauté envers soi-même comme limite ultime du devenir ? N'être que soi. Tel est l'Américain, lequel croit qu'en chacun de nous sommeille quelqu'un qui lui ressemble, qui peut lui ressembler, qui doit lui ressembler.

    *

    Le vers était dans le fruit quand on nous proposait les États-Unis d'Europe. La formule portait le signe du reniement. 

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    Francis Fukuyama a célébré la fin de l'Histoire et d'autres ont embrayé. Et pour faire bonne mesure, dans les salles de classe, plutôt que s'en tenir à la chronologie, on avait déjà enseigné la discontinuité, les thématiques et les fausses similarités. La fin de l'Histoire, elle est dans la tête des gosses qui vivent éternellement dans le présent, et c'est ainsi qu'ils signent, les pauvres, leur aliénation.

    *

    L'Europe, une, entière, homogène est un leurre, et pour effacer les résistances à ce projet de fou, on va, sans vergogne, fonder son verbe dans les tranchées de 14 et les camps de 45. On agite les cadavres d'hier en guise d'argument pour mieux cacher la misère contemporaine grandissante.

    *

     Briser le lien : tel est leur dessein. Que nous ne soyons plus les fils de nos parents, et moins encore les parents de nos enfants.

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    "Sortir de l'Europe, c'est sortir de l'Histoire". Au-delà de la bêtise infinie de la formule, il y a l'insulte à l'Histoire elle-même, à l'émotion qu'on trouve dans la chapelle royale de Dreux, dans les Catacombes de Rome, dans les ruines de Tintagel, dans le silence de Saint-Michel de Cuxa, dans la magnificence de la Chapelle palatine, dans l'invraisemblable conque du Campo de Sienne, dans la majesté de la citadelle de Fougères, dans l'escalier à double vis du château de Chambord, dans tout ce qui n'a pas attendu l'hydre bruxellois et la couardise gouvernementale pour exister...

    *

    Plus jamais ça ! Derrière ce cri prétendument humaniste se cache la lâcheté la plus sombre. Il résonnait de la même manière dans les brumes de l'an 40. Le passé n'est pas un moyen de se dérober.

    *

    L'Europe à laquelle je suis attaché est celle des identités qui outrepassent ma propre identité, qui s'en saisissent pour l'éprouver doublement, par ce qui me tente, par ce qui me dérange, tout cela sans détruire le passé légué.

    *

    Nous voulons demeurer des héritiers. De vrais héritiers. Ceux qui ne gagnent rien d'autre qu'une plus grande assise face au monde et une meilleure connaissance d'eux-mêmes. 

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    Une monnaie unique, un espace unique, une gouvernance unique... Ce n'est pas un programme, c'est la guerre...

     

     

     

     

  • Wunderkammer

    Si je devais écrire sur moi, par où commencerais-je ? Arbitrairement, disons avec mes chaussettes. Les chaussettes sont un fait. Les miennes ne sont pas neuves, et toutes sont feutrées sous l'arcade métatarsienne qui, chez moi, est protubérante. Contrairement à bien des gens que je connais, je n'en ai pas beaucoup de dépareillées, parce que je les enlève et les mets immédiatement en boule, et elles restent ainsi dans le sac de linge sale jusqu'à ce que je le vide à la laverie automatique et puis je refais la même opération avant de quitter la laverie. Il est absurde de dire que vous avez des chaussettes dépareillées. On dirait du Beckett, pas une autobiographie. C'est un fait, mais il a l'air surréel, bizarre et déplacé. De quelle couleur sont les chaussettes ? La plupart sont marine taché. Certaines ont été blanches mais on ne peut pas dire qu'elles le soient encore : elles sont blanches avec des infiltrations répétées de poussière et de terre. J'en ai deux paires avec des raies (fines) rouge blanc bleu au-dessus du blanc ou de l'ocré du col (est-ce le mot juste. Si une chaussette n'a pas de col, comme un utérus ou une bouteille, qu'a-t-elle alors?). Rouge blanc bleu est une combinaison étonnamment fréquente sur les drapeaux nationaux, ce que je n'ai jamais compris, car je ne la trouve ni frappante ni belle. Jaune rouge bleu serait mieux, mais seules les chaussettes d'enfants, ou les chaussettes très chères, ont ces couleurs-là, et peu de drapeaux. Je gage que si je présentais ce paragraphe à un ou une psychanalyste comme exemple d'association d'idées, il serait tenu pour évasif, mais la vérité est que je m'intéresse davantage à des chose comme pourquoi choisir rouge blanc bleu qu'à nos propres pieds (ou ma psyché), et ce que j'ai appris du présent paragraphe c'est que mettre un fait par écrit conduit à un autre fait sans rapport (chaussettes, drapeaux nationaux).

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Je  ne commence pas là une autobiographie, ni n'esquisse un autoportrait (un peu) déroutant...

     

     

     

     

     

    C'est un extrait du Conte du biographe, de A.S. Byatt, roman dans lequel un dénommé Phineas G. Nanson enquête sur un biographe nommé Scholes Destry-Scholes. Un jeu de miroirs, en somme (quoique plus compliqué que je l'évoque ici).

     

    Le sel est dans le détournement de la question du début. Au commencement étaient mes chaussettes... De quoi se moque-t-on ? Et de qui ? Portrait de soi en chaussettes (après celui de Dylan Thomas en jeune chien...). Enfin... en chaussettes : entendons, à travers les chaussettes, pas déguisé en chaussettes, ou d'une autre manière : nu comme un ver et vêtu de ses seules chaussettes (ce qui ne manquerait pas d'intérêt, aussi : nous pourrions y découvrir l'habitude française des chaussettes basses et celle, italienne, des chaussettes hautes (comme pour dire : cachez-moi ce mollet que je ne saurais voir...), ou bien le côté fil d'Écosse de l'un et coton sport de l'autre...). Et toutes les femmes le disent : rien de plus ridicule qu'un homme nu en chaussettes.

    Pour autant, commencer par les chaussettes serait une manière de démystifier la mise en scène de soi. Plutôt que d'opérer par des tableaux grandiloquents et convenus (dont le trop facile tryptyque : ma mère, mon père, mon lieu de naissance), il s'agirait de donner le la d'une réduction de la vie à sa face anodine. Encore que les chaussettes...

    À moins d'être un Robinson vivant au bord d'une plage, pieds nus, elles ne nous quittent guère. Elles signent notre négligence vestimentaire (les assortir, toujours les assortir : la chaussette, c'est la pochette des pieds, comme le slip celle de nos parties intimes...), signalent notre soin (les trous dans les chaussettes, quelle horreur ! Un manque évident de tact et de considération pour soi : croire que l'on peut être moins bien puisque cela ne se verra pas. Et catastrophe : une marche manquée au bureau, une cheville tordue, l'obligation d'enlever sa chaussure devant Éva sur laquelle vous fantasmiez et ses yeux effarés devant une patate monstrueuse. La fin d'une histoire d'amour...), soulignent notre hygiène : les chaussettes sont le pire du bac à linge où traînent vos chemises, vos shorts et vos caleçons. Une odeur qui foudroierait un ennemi. Pourtant, vous mettez depuis des années des crèmes, vous tapissez vos semelles de sprays validés par les spécialistes, mais rien n'y fait : vous restez celui que les vestiaires angoissent quand vous allez à votre entraînement de volley-ball (sauf si vous avez eu le temps de passer chez vous, et de les récurer à l'eau froide).

    Dans le fond, la chaussette en guise d'incipit autobiographique n'est peut-être qu'une métaphore et comme nous évoquions le linge sale, elle est sans doute le plus approprié de nos vêtements pour en définir l'objet : le laver, ce linge sale, par l'écriture, se faire propre, passer à la blanchisserie, sous des airs de sincérité, les salissures (ou ce qui fut vécu comme tel) de l'existence. Il y a dans l'aventure autobiographique cette tentation auto-nettoyante sur les jours passés. Le plus souvent, on y trouve les banalités : le linge est bien rangé, des glorifications plus ou moins masquées : moi en photo de cérémonie, et des aveux, des révélations : tel qu'en moi-même l'éternité me change, avec toute ma franchise et mes petites trahisons, mes faiblesses, mes lâchetés, mes maillots trempés de sueur, mes jeans boueux, mes culottes trouées (ou quand on se prend pour Rimbaud...) et mes chaussettes, sales, rayées, roulées en boule, puantes, dépariées, par quoi je vous fais croire que je suis comme vous, alors que dans le fond, en me mettant en scène, je vous regarde de haut...

     

  • L'arbre et ses fruits

     

     

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    1998 : Le foot en Révélation. Chirac et son orchestre invente la France black, blanc, beur, "surboum multiculturelle" (Ph. Muray) en guise d'idéologie politique

    2002 : La manipulation d'État. Les socialistes inventent le faux péril du faux fascisme.

    2007 : Le coup d'État permanent. Piétinant le non populaire à la Constitution, en 2005, le congrès, à Versailles, s'en remet à l'Europe libérale comme l'Assemblée en 40 s'en remet à Pétain.

    2012 : Le Narcisse rose. Pinocchio fait du Moi, je l'alpha et l'oméga de la pensée.

     

    Et dimanche, donc, le FN.

     

    Étonnant, non ? (comme concluait, jadis, Desproges sa Minute de monsieur Cyclopède...)

     

  • Nimby (II)

    La contradiction gouvernementale à propos des prétendants djihadistes hexagonaux alors même qu'on soutient les mouvements luttant contre Bachar Al-Assad s'illustre aussi dans un autre espace politique, à l'Est, dans l'affaire ukrainienne, avec une semblable vulgarité nauséabonde. 

    Les mêmes qui nous bassinent jour après jour sur le danger fasciste de Marion Le Pen, sur l'anti-républicanisme des électeurs frontistes, sur les réacs cathos et tout le toutim, les mêmes se félicitent des événements de Kiev et du reversement de Ianoukovych et de la montée au pouvoir de mouvements d'extrême-droite néo-nazis, comme Svoboda, lesquels feraient passer Le Pen et consorts pour des centristes. Il faut croire que, là encore, ce qui ne vaut pas pour nous peut servir chez les Ukrainiens. Cela satisfait le grotesque Fabius et le gouvernement qu'il représente.

    Deux explications possibles :

    1-l'agitation autour de l'extrême-droite française est une vaste fumisterie.

    2-la soumission aux diktats américains est telle que la gauche française est prête à tout accepter, même les pires ignominies de ceux qui regrettent le IIIe Reich.

    Le gouvernement prouve là qu'ils ne détestent pas autant qu'il le dit les chemises brunes. Mais il faut dire qu'il existe une tradition historique : le fascisme a partie liée avec la gauche. 

    En attendant, on pourra lire le billet de Bertrand Redonnet qui, aux confins de la Pologne, éclaire notre lanterne.

    On lira aussi le papier de Pascal Riché dont la médiocrité intellectuelle réussit un exploit délicieux : en voulant tordre le cou à l'idée que l'extrême-droite ukrainienne s'installe, il ne fait que renforcer cette évidence...