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  • Toute une vie à se voir....

    « Il voyagea.

    Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues.

    Il revint. »


    On aura reconnu le début de l'avant-dernier chapître de L'Education sentimentale, avec son ellipse narrative qui pouvait ravir Proust et sa disposition typographique frappante. Certes, Frédéric Moreau va bientôt revoir Madame Arnoux mais cela ne change rien à l'affaire. Car au delà des effets stylistiques, cette mise en page est aussi une mise en scène, celle d'une perte, et d'un combat pour que celle-ci ne fût pas trop douloureuse. Et Frédéric fait, au moins temporairement, le choix du lointain. Ce n'est peut-être pas briser ses chaînes mais pour le moins les alléger. Flaubert parle d'«étourdissement». Il y a bien, nul n'en doute, une part d'illusion et si l'on considère cette aventure à la lumière d'une autre expérience littéraire, celle de Proust, la mémoire involontaire aura toujours le moyen de surprendre l'être qui a cru pouvoir se préserver de tout. Car la madeleine ou le pavé inégal sont aussi les pièges tendus par la réalité pour nous rappeler à ses bons souvenirs. Le point le plus éloigné de la douleur est toujours, quelque part, un leurre. La mélancolie de Frédéric survient, qui sait ?, de ces moments d'absence qui portent si mal leur nom.

    Mais il appartenait encore un monde où la photographie ne donnait pas l'inquiétant pouvoir de se dupliquer et s'il lui avait fallu emmener dans ses bagages l'objet de son désir il aurait dû, pareil à monsieur de Nemours avec la Princesse de Clèves, lui dérober un quelconque portrait (quoiqu'il ne fût plus quelconque...). Il aurait alors tenu une image figée dans le temps, un simulacre contemporain de sa douleur naissante. Il s'en tint à sa seule mémoire, ce qui n'était pas d'ailleurs une moindre torture.

    Un peu plus d'un siècle après, à l'ère de l'argentique généralisé, l'individu trouvait le moyen de se multiplier : sépia de pose étudiée ou Polaroïd d'une vie prise, croyait-il, sur le vif. Il pouvait alors essaimer son avenir de repères temporels graduant le déroulé de l'amour ou de l'amitié, du temps où ceux-ci étaient une réalité. Il pouvait ensuite recomposer, à ses heures d'infortune (à moins que ce fût le fruit d'une capacité nouvellement acquise de lucidité sur son passé), les multiples avatars d'une histoire désormais achevée. Il lui restait la possibilité, si la souffrance tenue par devers lui ne pouvait être jugulée, de les déchirer et de faire comme si plus rien de ce qui avait été ne subsistait. L'autre était alors dans un ailleurs insondable, seulement altéré par les tensions du hasard. Proust encore.

    Dans une époque à la technologie outrancière, qui voit désormais les individus se mettre en scène par écrans interposés, à l'heure de la convivialité informatique et de l'actualisation de soi sur Facebook et consorts, s'offre aux générations qui arrivent le malheur de voir l'autre ne jamais s'effacer de son paysage, de le contempler, même disparu de son quotidien, dans la régularité de ses évolutions numériques, de voir le regard naguère aimé, le visage jadis adoré, changer, se mouvoir dans un monde dont on n'est plus mais qui ouvre sa petite fenêtre pour accompagner celui/celle qui reste, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

    Plus possible alors de s'émerveiller, après tant d'absence, comme le fait Frédéric, devant les cheveux blancs de Marie Arnoux ; plus possible de s'interroger lors d'une rencontre fortuite sur la silhouette qui vient, comme le narrateur de La Recherche retrouvant Gilberte. Fini, tout cela, pour eux : ils ne se seront jamais quittés, seront restés en contact, dupes de n'avoir pas su «garde(r) la forme et l'essence divine/De (leurs) amours décomposés».

     

  • Une Leçon de lucidité

     

    Au moment où l'on nous donne le palmarès des plus gros revenus du cinéma français (tous des acteurs et actrices de première grandeur...), comme si le prestige n'était plus que bancaire, il n'est pas mauvais de se replonger dans des écrits anciens, quand le cinéma n'était pas encore la forme la plus accomplie d'une culture de masse, fédératrice et conviviale. Certains donc ne nous avaient pas attendus pour s'alarmer. La machinerie n'avait pas encore atteint sa vitesse de croisière, mais le jugement était sans appel. Ainsi, Georges Duhamel écrivait-il, dans Scènes de la vie future, en 1930 :


    «C'est un divertissement d'ilotes, un passe-temps d'illettrés, de créatures misérables, ahuries par leur besogne et leurs soucis. C'est, savamment empoisonnée, la nourriture d'une multitude que les Puissances de Moloch ont jugée, condamnée et qu'elles achèvent d'avilir.

    Un spectacle qui ne demande aucun effort, qui ne suppose aucune suite dans les idées, ne soulève aucune question, n'aborde sérieusement aucun problème, n'allume aucune passion, n'éveille au fond des cœurs aucune lumière, n'excite aucune espérance, sinon celle, ridicule, d'être un jour «star» à Los Angeles.

    Le dynamisme même du cinéma nous arrache les images sur lesquelles notre songerie aimerait s'arrêter. Les plaisirs sont offerts au public sans qu'il ait besoin d'y participer autrement que par une molle et vague adhésion. Ces plaisirs se succèdent avec une rapidité fébrile, si fébrile même que le public n'a presque jamais le temps de comprendre ce qu'on lui glisse sous le nez. Tout est disposé pour que l'homme n'ait pas lieu de s'ennuyer, surtout ! Pas lieu de faire acte d'intelligence, pas lieu de discuter, de réagir, de participer d'une manière quelconque. Et cette machine terrible, compliquée d'éblouissements, de luxe, de musique, de voix humaines, cette machine d'abêtissement et de dissolution compte aujourd'hui parmi les plus étonnantes forces du monde.

    J'affirme qu'un peuple soumis pendant un demi-siècle au régime actuel des cinémas américains s'achemine vers la pire décadence. J'affirme qu'un peuple hébété par des plaisirs fugitifs, épidermiques, obtenus sans le moindre effort intellectuel, j'affirme qu'un tel peuple se trouvera, quelque jour, incapable de mener à bien une œuvre de longue haleine et de s'élever, si peu que ce soit, par l'énergie de la pensée.»

     

  • Un Anglais à Rome

    John Keats (d'après un dessin de John Severn)

    Il fallait sonner pour que le gardien vînt ouvrir et le visiteur laissait une obole pour l'entretien du lieu. Celui-ci se retrouvait dans un étrange lieu où se mélangeaient les exubérances d'un baroque inquiétant aux rigueurs classiques. C'était un univers de statues prisant l'aérien et d'anges en larmes. L'hôte avait l'impression d'arriver en une terre reléguée où l'Histoire avait accumulé le marbre d'un cimetière éclos ailleurs, plus grand, puis déplacé en un espace plus étroit.

    Les uns viennent pour la simple curiosité, ou le repos qu'on y gagne après les longues promenades dans une Rome bruyante et surchauffée. Les autres ont une pèlerinage précis à faire : Pier Paolo Pasolini, Gramsci, John Keats.

    Ce dernier est mort dans une demeure jouxtant la  fameuse Piazza di Spagna. Demeure devenue musée. Une de plus. Mais il dort pour l'éternité à l'autre bout de la ville, dans uncarré du cimetière protestant. À côté de lui, son ami John Severn.

    La sépulture du poète romantique ne donne droit à aucun débordement marmoréen. Il n'y a qu'une plaque de dimensions fort modestes, sur laquelle est gravée une phrase émouvante : Here lies one whose name was writ in water (Ici repose celui dont le nom était écrit dans l'eau). Elle n'étonne pas le visiteur qui a lu, au-delà des clichés qu'on leur accole, les Anglais : Coleridge, Wordsworth, et Keats. On se rappelle le poème Cette main vivante :

    Cette main vivante, à présent chaude et capable/ D'ardentes étreintes, si elle était froide/ Et plongée dans le silence glacée de la tombe,/ Elle hanterait tes journées et refroidirait tes nuits rêveuses/ Tant et tant que tu souhaiterais voir ton propre cœur s'assécher de son sang/ Pour que dans mes veines coulent à nouveau le flot rouge de la vie,/ Et que le calme revienne dans ta conscience -regarde, la voici, /- Je te la tends -/ (1)

    Il est là, poète réduit à rien désormais mais irréductible jusque dans sa dernière phrase, comme si les mots avaient été sa seule chance.

    Levant enfin les yeux, le visiteur aperçoit alors la pyramide de Caius Cestius, qui trône au carrefour, dans la Rome quotidienne. Horreur blanche qu'un fonctionnaire romain se fit bâtir, dans un délire de pharaon absurde, et le contraste saisit. Si le nom de Keats est écrit sur l'eau, incertain de son devenir, et pourtant toujours revivifié, celui de Caius Cestius, aussi dure soit la pierre de son tombeau politique, n'est que poussière. A handful of dust.

    (1) Traduction de Paul Gallimard.








     

  • Jorge Luis Borges, définitivement indisponible...

    Une mienne connaissance a attendu ces trois dernières années que l'on rééditât Borges dans la collection de la Pléiade. Il en rêvait et ne se résolvait pas à devoir faire les bouquinistes pour trouver les deux exemplaires qui constituent les œuvres complètes du grandiose Argentin. Mais il faudra bien qu'il se résigne puisqu'une récente recherche sur des sites de libraires indique que ces deux livres sont définitivement indisponibles. La formule est jolie quoique contradictoire : il me semblait pourtant que l'indisponibilité était par principe une situation transitoire. Passons. L'ami devra fureter dans les rayons poussiéreux ou devant les étals qui longent le fleuve.

    Borges n'est donc plus accessible en Pléiade. Les publications ne datent pourtant pas de temps immémoriaux : 1993 pour le tome 1, 1999 pour le tome 2. Ces volumes ont dû bien se vendre et peut-être estime-t-on en Gallimardie qu'un nouveau tirage serait hasardeux, commercialement. Faute d'un lectorat suffisamment conséquent pour s'aventurer dans les contrées du plus grand nouvelliste du siècle ? Ce serait donc tabler sur le déclin inexorable des lecteurs exigeants. Comme quoi toutes les enquêtes et toutes les statistiques du monde sur les progrès de la lecture dans notre société post-moderne sont foutaises.

    Mais cela ne doit pas étonner ceux qui voient se dépeupler les rayonnages des librairies (amusez-vous à trouver sans devoir les commander des romans de Giraudoux ou de Valery Larbaud...) et s'entendent dire, avec la régularité d'une horloge mortelle, que tel ou tel livre est épuisé (et nous donc, de chercher vainement) et que nul ne sait s'il y aura réédition. Ainsi s'effondrent, doucement mais sûrement, des pans entiers de la littérature et il ne nous reste plus qu'à fréquenter les bibliothèques, en espérant alors y trouver notre bonheur, et que ce bonheur soit en accès libre et non à consulter sur place.

    Chacun aura fait l'expérience de ces disparitions scandaleuses, chacun a son cimetière d'auteurs plus ou moins célèbres, plus ou moins anciens. Mais quand on en arrive à faire de Borges un auteur relégué (certes il reste les éditions de poche...), on se dit que l'avenir est sombre et que la République des Lettres dont la France s'est longtemps arrogé le titre finira bientôt en une Principauté ridicule.



     

  • notule 04

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.

     

    Cinq bizarreries, inénarrables, à divers titres :


    1-Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, docteur en Pataphysique. (posthume, 1911)

    2-Julio Cortázar, Marelles. (1960, en français 1980)

    3-Raymond Roussel, Locus solus. (1914)

    4-Mark Z. Danielewski, La Maison des feuilles. (1999, en français, 2002)

    5-Thomas Pynchon, L'Arc-en-ciel de la gravité. (1973, en français 1975, repris en 1988)

     

  • Un jour, la confusion...

     

    Il m'est arrivé l'an dernier d'avoir à passer dans l'enceinte d'une université alors que la gente estudiantine pratiquait la Contestation (oui, pratiquait, comme on le dit d'un sport). Et d'enceinte, il était bien question puisque les Rebelles avaient pris possession des lieux et barricadé toutes les entrées. Me retrouvant un temps dépourvu, je rencontrai un jeune homme qui avait fait près de quatre-vingts kilomètres pour régler, lui aussi, un problème administratif. Aussi avait-il, plus que moi, l'envie d'arriver à ses fins. C'est ainsi que nous nous encourageâmes à escalader un empilement de chaises et de poubelles et pour un instant au sommet de la barricade nous fûmes des Gavroches ridicules dans un petit matin en lutte. Heureusement, il n'y avait derrière nul fusil, nul service d'ordre musclé pour repousser les deux assaillants. On regrette toujours après coup de n'avoir pas à raconter un morceau de bravoure mais il faut être objectif. Néanmoins, le spectacle que j'allais pendant quelques secondes contempler valait le déplacement. Je tombais au bon moment du happening gauchiste tel que je n'en avais plus revu depuis mes années universitaires. Avec trois points que je n'oublierai pas.

    Dans la grande cour intérieure, c'était branle-bas de combat. Une assemblée générale. Les si fameuses AG de l'affirmation d'adultes en devenir (encore que les dernières transformations socio-culturelles du siècle achevé et de celui qui suit inciteraient à penser que nous glissons lentement vers une post-adolescence sans fin assez contradictoire avec l'instauration d'une violence sociale généralisée. Grand écart aux coûts humains exorbitants à long terme, dont nous-mêmes, plus âgés, connaissons déjà le prix, tant nous habite une mélancolie diffuse, mais qui vaudra à nos cadets des effets bien plus lourds, je le crains.). Ne faisant que frôler la fourmilière pensante d'un avenir combatif et militant, j'entendis celui qui devait être un leader, vraisemblable petit trotskyste testant son aura en vase clos (pour vérifier si déjà dans l'œuf il y avait de quoi faire de lui une figure politique capable de faire carrière, plus tard, quand il serait, dirait-il, revenu aux principes de réalité, de faire carrière dans l'annexe institutionnalisée grand format qu'est le Parti socialiste (belle usine à recyclage des lendemains de la Révolution)). Et ce leader, croyez-le lecteur/lectrice, répondant à une sollicitation que je n'avais pas entendue, disait : «ouais, mais non, on peut très bien mettre bourgeois, ouais, bourgeois». Diantre, le mot vulgaire dans sa bouche, pas loin du crachat. Moi qui suis un petit-bourgeois tremblais qu'ils se retournassent devant l'intrus et qu'ils finissent par me lyncher, histoire de se faire la main. Mais, bientôt l'idée me parut saugrenue, quand je contemplai le parterre présent : le code vestimentaire mode, sans trop le faire, la posture étudiée de certaines étudiantes fumant leur cigarette, les rebelles à la mèche surveillée, les skate-boarders de l'arrière-banc. Quelque chose qui me faisait moins penser à une manifestation contestaire qu'à un grand rendez-vous post-bac, pour fêter la réussite à un examen qu'on donne à tout le monde. Sauf que nous n'étions pas en juin. Il faisait plus froid. Donc : bourgeois. Je ne suis pas resté pour savoir ce qu'il allait en faire, de ce vocable honni, de cette entité effroyable derrière laquelle ils devaient, comme un énoncé performatif, signifier l'acte qu'ils étaient, eux, pas bourgeois mais marginaux, en lutte, justes et convaincus. Il n'aurait pas été sans intérêt de leur dire que le bourgeois n'est pourtant plus ce qu'il était, que les temps changent et que les règles du néo-libéralisme se durcissent envers cette partie commune de la population qui inclut les bénéficiaires des époques d'expansion. Ceux-ci commencent aussi à payer le prix des lois du marché. Les écarts de revenus s'accroissent à une vitesse assez impressionnante et la prolétarisation des couches intermédiaires est une réalité qui devrait les faire réfléchir sur le monde dans lequel ils évoluent. Mais il n'est pas sûr que le conformisme moral vers lequel revient la jeunesse ne soit pas le signe masquant une aspiration plus grande encore que fut la nôtre à croire qu'ils finiront bien par se faire un chemin dans la jungle. En attendant, ils en restaient à des classifications soixante-huitardes. Il faut dire que le trotskysme universitaire n'a jamais brillé par sa réactualisation.

    Deuxième étage de la fusée dialectique et révolutionnaire : un grand drap tendu sur lequel était inscrite une citation de Bertold Brecht, sur la liberté. Je n'ai plus souvenir de l'intitulé exact mais la référence suffit, comme une mise en abyme du petit cirque auquel j'assistais. Fallait-il voir dans cet appel à l'homme de la distanciation un clin d'œil au jeu dont ils se faisaient les acteurs ? Brecht. Dramaturge ennuyeux au possible, aux procédés si démonstratifs que l'on se demande comment on peut encore le jouer. Sorte d'éléphant dans un magasin de porcelaine, à l'esthétique militante contre laquelle on échangera trois lignes de Sophocle. Je suppose que ce sont ses faits d'arme politiques, entre autres son Arturo Ui poussif mais tellement efficace (dans le sens où il donne paradoxalement le droit au lecteur -et aux spectateurs- de s'absenter tant l'inquiétude en a été congédiée), qui lui valaient ces honneurs. Il fallait donc que j'en déduise l'urgence du combat, l'imminence insurrectionnelle. Ce grand drap blanc était en quelque sorte l'étendard de leur conscience, la manière effectivement très distanciée de signifier la profondeur de champ de la photographie qu'ils tiraient de la situation présente. Brecht. Exploités du monde, dans la transcendance temporelle, nous nous retrouvons. Nous avons nos hérauts. Brecht. Parce que Marx n'est pas assez littéraire (car l'enceinte était lettrée, j'avais oublié de le préciser) ? Ils auraient pu choisir, s'il leur fallait à tout prix un dramaturge, une citation de Michel Vinaver, d'Edward Bond ou de Lars Norén. Restons-en à Brecht.

    Cela, c'était en quelque sorte la caution historique et culturelle. Mais ils sont aussi de leur temps, conscientisés par les misères du monde, fussent-elles passées au tamis du politiquement correct. Il y avait donc, à côté de la prose brechtienne, deux drapeaux palestiniens. À quoi servaient-ils, que signifiaient-ils ? Bien sûr, lecteur/lectrice, je ne vous cacherai pas mon étonnement (un peu feint, malgré tout. Ils sont tellement prévisibles) devant cette irruption moyen-orientale au milieu d'un débat de réforme universitaire très franco-français. Je m'expliquai alors mieux les barricades. Le pouvoir était dehors et eux, enfermés ici par la volonté d'être libres (je le reconnais, l'effet stylistique est un peu facile), demeuraient dans cet îlot, coupés du monde. Une sorte de bande de Gaza, peut-être. Les gauchistes ont toujours aimé les keffiés.

    Je plaisante mais cela ne me fait pas rire. Les bourgeois et Brecht, c'est du risible. Le drapeau palestinien, c'est consternant (et je reste très en deçà...). C'est pratiquer l'amalgame, le réductionnisme politique jusqu'au point de non-retour. Oui, disons-le : de la connerie brute. C'est, dans un élan de pur (!) sentimentalisme, assimiler sa lutte de petit(e) étudiant(e) nanti(e) à celle d'une population au territoire incertain (évidemment, je peux le dire puisque en se plaçant à l'échelle du monde, ces penseurs magnifiques m'autorisent à toutes les comparaisons, à tous les rapprochements honteux. Je joue le jeu.). Et si je prends alors à la lettre le signifié de leur rapprochement, je dois alors les considérer en fonction de la situation à laquelle ils se réfèrent, et ce n'est plus consternant mais proprement abject. La solidarité, quand elle est déplacée dans son affirmation, est moins un acte de compassion qu'un retournement sans dialectique, nombriliste et pour le coup le fruit d'un esprit petit-bourgeois tel que Flaubert en a recueilli les perles dans son Dictionnaire des idées reçues. Je plains le Palestinien qui souffre des conditions qui lui sont faites là-bas, d'avoir ainsi le soutien de gens qui le mettent à toutes les sauces. Mes conditions d'inscription à la fac, c'est comme les tracas administratifs du Palestinien qui travaille en Israël : il faut une certaine dose de cynisme pour oser poser une telle équation. Je suppose que dans la masse qui était là, beaucoup ne pensaient pas cela mais personne n'avait eu la décence de demander qu'on les décrochât, ces drapeaux, et qu'on les gardât pour des moments plus appropriés.

    D'ailleurs, ceux qui les avaient accrochés (entendons : les quelques-uns qui en avaient vraiment pris l'initiative), quel était leur dessein, sinon celui, rance, et mille fois réactivé, d'un antisémitisme, sous couvert d'un antisionisme de circonstances, et dont il faut dire qu'il n'est pas, loin s'en faut, l'apanage des fascistes de service ? Qu'on ne s'étonne pas que nombre de recrues d'extrême-droite aient fait leurs classes à l'autre bord de l'échiquier politique. Je les ai vus faire jadis. Ils n'ont pas changé. Ils ressortent les mêmes antiennes, trempant parfois leur encre jusqu'au puits du Protocole des sages de Sion. La Palestine est leur leitmotiv. Peu importe les entités qu'on y associe. Non qu'ils se sentent si proches de ceux qui y vivent, non qu'ils en connaissent l'histoire (et pour l'avoir déjà expérimenté, on reste pour le coup abasourdi devant leur cécité quant à l'épisode du septembre noir de 1970, quant aux conditions faites dans certains pays arabes aux travailleurs palestiniens) mais la haine du Juif est telle qu'ils en font l'alpha et l'omega de leur prétendue pensée et qu'ils la mettent en scène dès que l'occasion se présente. Et c'en était une, visiblement.

    Devant ce mélange des genres, je pense à Jarry et à son décervelage ubuesque.


     

  • Jean Genet, poète

    On oublie souvent que Jean Genet, outre ses romans et ses pièces de théâtre, a écrit des poèmes, entre 1942 et 1947, dont les fameuses strophes du Condamné à mort, dédiées à Maurice Pilorge. Poésie classique (nous reviendrons sur le classicisme de Genet, essentiel) et fulgurante dont sont extraits les quatrains suivants :


    LES ASSASSINS du mur s'enveloppent d'aurore

    Dans ma cellule ouverte au chant des hauts sapins,

    Qui la berce, accrochée à des cordages fins

    Noués par des marins que le clair matin dore.


    Qui grave dans le plâtre une Rose des Vents ?

    Qui songe à ma maison, du fond de sa Hongrie ?

    Quel enfant s'est roulé sur ma paille pourrie

    À l'instant du réveil d'amis se souvenant ?


    Divague ma Folie, enfante pour ma joie

    Un consolant enfer peuplé de beaux soldats,

    Nus jusqu'à la ceinture, et des frocs résédas

    Tire ces lourdes fleurs dont l'odeur me foudroie.


     

  • Paroles de Mitterrand

    http://s.plurielles.fr/mmdia/i/28/8/tf1-lci-francois-mitterrand-lors-du-debat-de-1981-contre-valery-2300288_1341.jpg

    François Mitterrand en 1981

    Il ne fait pas de doute que le coup fut préparé, même si nous n'en étions pas encore au stade de la parole politique gérée à la seule aune des impératifs communicants. Pas de doute qu'un conseiller quelconque, lors d'une réunion, ait glissé que devant les résultats catastrophiques du moment en matière de chômage et d'économie (évidemment, avec le recul, on est tenté de sourire : le pire était à venir et ce qu'on nous vendait alors pour une situation conjoncturelle se révélerait bientôt être les symptômes d'une évolution structurelle par laquelle nous glisserions vers un capitalisme global de destruction massive), le pompeux Giscard d'Estaing devenait l'homme du passif. Car c'est de cela qu'il s'agit. Le débat Giscard d'Estaing-Mitterrand de 1981. Le candidat socialiste a soixante-quatre ans et cette élection est son dernier tour de piste, dernier tour de piste engagé sur une pente catastrophique durant l'automne 80. Michel Rocard a pourtant essayé de tirer la sonnette d'alarme pour enrayer, après l'échec des législatives de 1978 la spirale incessante de la défaite. Mais Mitterrand, outre qu'il a toujours cru en son destin, a un compte à régler avec le président en place.

    Il ne pouvait pas oublier, lui le lettré, l'homme des mots, que sept ans plus tôt, un polytechnicien dont l'auteur préféré est Maupassant (misère...) lui avait damé le pion par une formule assassine : «vous n'avez pas le monopole du cœur» (car on sait bien que le cœur est à gauche, et pas seulement dans le domaine de la physiologie. Les gens de droite sont des sans-cœur et ceux de gauche l'ont sur la main, le cœur, comme des parangons de vertu et d'esprit solidaire). Et lui, pourtant favori, avait perdu. On avait beaucoup glosé sur les effets de cette phrase dans le basculement électoral qui fit triompher, avec trois fois rien, l'étique auvergnat. L'enjeu n'était donc pas de seule politique ; elle touchait aussi à la rhétorique. Alors, à la métonymie qui avait gagné sept ans plus tôt succéda la paronomase. Giscard d'Estaing engagé dans le procès de l'homme du passé, à la fois quatrième République et glissant vers la vieillesse, se prit en retour de service (soyons métaphoriquement tennistique) qu'il était, lui, l'homme du passif. La formule frappe les esprits. Mitterrand ne sait pas encore qu'il vient de sauver bien plus que son destin politique.

    On connaît la suite, en effet, quand à l'automne qui suit son élection la maladie est diagnostiquée et qu'on ne lui en promet que pour quelques mois, comme une superbe ironie du destin, l'apostille tragique d'un traité du vain combat. Seulement, Mitterrand croit, ce sont ses dernières paroles de vœux présidentiels, aux forces de l'esprit. Il ne sera pas un homme du passé. Entendons ici : un homme qui ne fait que passer, à peine au sommet et déjà dans le cercueil, une figure pompidolienne, d'une certaine manière. Non, pas l'homme du passé. Et cette formule récusée par un jeu de mots grâce auquel il croit avoir vengé l'affront de 1974 et signé sa victoire définitive de mai 1981, est le sésame encore mystérieux de cette course stupéfiante contre la mort qui lui fait balancer par dessus bord le quotidien politique, les aspirations promises de la campagne, les rêves de toute une génération. La candidature de 1988 est, en apparences, celle où il se pose en rempart à la dérive chiraquienne, mais l'enjeu est ailleurs. Il gagne, en mentant et en mettant plus bas que terre celui qu'il a pris pour Matignon. L'adversaire était trop médiocre. Médiocrité qui n'est pas tant le fait de l'homme lui-même que le fruit d'un déséquilibre dans les énergies mises en jeu. L'homme du passé est dans une lutte d'un autre ordre. Il attend la mort depuis près de sept ans et elle ne vient pas. De quoi croire un temps, comme Tolstoï, à son immortalité.

    «Je sais que je vais mourir, mais je n'y crois pas» a-t-il dit un jour. Lorsqu'enfin il doit se démettre de la fonction, cette formule sur laquelle il a rebondi quatorze ans plus tôt se retire de lui. Ce qu'elle avait porté inconsciemment avec autant de constance peut enfin être désarmé. Il s'en va et lâche prise. Mai 1995-janvier 1996.

    Que la confiance en une parole ait pu forcer la vie plus que de raison, dans cet état présent, laisse songeur. Le désastre politique de Mitterrand, son fourvoiement idéologique, sans parler de son passé sulfureux n'ont ici pas de raison d'être invoqués comme contre-arguments. Qu'il ait relégué l'intérêt général au profit de ses desseins les plus personnels, et que cela soit peu flatteur, nul n'en disconviendra. Mais il ne fut pas le seul, et notre histoire contemporaine est pleine de cyniques. D'ailleurs, pouvions-nous ignorer l'esprit florentin de l'homme qu'il avait été depuis le sortir de la guerre ? N'invoquons jamais notre naïveté pour faire des leçons de morale. Soyons un temps mystique,  et faisons de ses seules préoccupations de miraculé un objet d'étonnement (au sens le plus ancien), une sorte d'élan romanesque. Étonnement, non devant ce qu'il fut, mais devant cet inconnu en nous qu'il met en lumière et que nous n'aurons, peut-être, jamais le courage, ou l'envie, d'aller chercher.


     

  • Fin de partie (à répétition)

    La pensée de l'amitié : je crois qu'on sait quand l'amitié prend fin (et même si elle dure encore), par un désaccord qu'un phénoménologue nommerait existentiel, un drame, un acte malheureux. Mais sait-on quand elle commence ? Il n'y a pas de coup de foudre de l'amitié, plutôt un peu à peu, un lent travail du temps. On était amis et on ne le savait pas.

    (...)

    La philia grecque est réciprocité, échange du Même avec le Même, mais jamais ouverture à l'Autre, découverte d'Autrui en tant que responsable de lui, reconnaissance de sa préexcellence, éveil et dégrisement par cet Autrui qui ne me laisse jamais tranquille, jouissance (sans concupiscence, comme dit Pascal) de sa Hauteur, de ce qui le rend toujours plus près du Bien que "moi".

    Telles sont les premières et les dernières lignes du livre de Maurice Blanchot, Pour l'amitié (Farrago, 2000). L'ouvrage est bref, très bref, et simple. Comme si, pour aborder ces rives fortes et subtiles de notre humanité, de ce qui en fait le prix, il n'avait pas été possible ou utile à l'auteur d'en explorer tous les arcanes. Une retenue, un non-dit qui rappelle Montaigne évoquant La Boétie :

    "Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant : Par ce que c'estoit luy ; par ce que c'estoit moy"

    On sent chez l'un et l'autre que l'on touche à la limite de la langue. Les mots leur manquent. Et, nous aussi, les mots nous manquent parfois (ou nous ont manqué), comme nous manquent intensément ceux et celles, aimés, qui sont partis. Et, souvent, pour se rassurer, pour que la vie ne soit pas un immense champ de ruines précieuses, on se dit que ce sont eux qui m'ont manqué.

     

  • Marelle

     

    Je suis descendue à la cave pour un vide-grenier. Chez nous, il n'y a pas de grenier. Pour nous faire de l'argent et préparer notre mois d'août en Irlande. Claire a des copains qui l'ont fait l'an dernier et le jeu en vaut la chandelle, semble-t-il. Ils ont pu s'offrir un voyage autour de Barcelone. J'avais commencé la veille à faire le tri dans mon armoire : virer toutes mes guenilles, les affaires que je n'ai même pas eu le temps d'user parce qu'elles m'ont lassée avant. Des tee-shirts avec des inscriptions dorées, des pantalons à la coupe dépassée.

    Je n'imaginais pas qu'une si petite armoire pouvait contenir autant d'horreurs et qu'une si petite vie que la mienne avait à déverser autant d'antiquités. Huit ans ici, depuis que mes parents ont acheté la maison. J'ai retrouvé des bandanas que je portais quand j'avais encore les cheveux longs. Je jette. Des horreurs. En fait, un tri a déjà été fait, il y a quatre ans, quand Mathilde est partie vivre avec son copain et que j'ai récupéré sa chambre.

    Mathilde. J'ai pris conscience que c'était comme si moi, dans un an, je mettais les voiles avec Loïz-Ronan. Imagine-toi, ma vieille, un an. Mais ce n'est pas possible. Nous avons le même âge sans situation. Antoine, lui, travaillait déjà. Ils étaient sérieux à faire des gosses. D'ailleurs cela a commencé. Mais j'ai refusé d'être marraine. Tante à seize ans, c'était déjà bien suffisant. De toute manière, je sais bien que Loïz-Ronan ne sera pas le dernier. Il est mignon, il est gentil. Je ne l'aime pas. Cela ne peut pas être cela, aimer. Il manque quelque chose. Je ne sais quoi. Sinon, on n'en ferait pas toute une histoire.

    Cette petite armoire, je l'ai vidée d'un bon tiers. Manteaux, pulls, sweats, tee-shirts, chemises. Je n'en connais pas la valeur. Peut-être rien. J'ai tout mis en vrac dans des plastiques Monsieur Bricolage. Claire s'était proposée pour faire le tri ; j'ai refusé. Je refuse beaucoup, en fait. Je n'ouvre jamais mon armoire à quiconque. Je ne supporte pas toutes ces filles qui s'échangent leurs affaires, partagent leurs couleurs, leurs odeurs, leurs formes.

    J'allais m'arrêter là, à mon armoire. L'après-midi du samedi s'achevait. Maman m'a dit qu'il y aurait à voir aussi à la cave, dans tous les cartons où elle a entassé un fourbi de jouets et de livres. Il y aura peut-être des bibliothèque rose ou un jeu de petits chevaux en bois qui intéresseront les passants. Je n'y avais pas pensé. Je n'aime pas les puces, ni les brocantes. Je n'aime pas marchander.

    -Tu ne vas pas voir à la cave ? a-t-elle répété.

    -Si, si, j'irai demain. Là, je suis fatiguée, et c'est l'heure d'Amicalement vôtre.

    C'est dimanche. Ils sont invités chez des amis à un barbecue. Ils rentreront tard. Avant de partir, maman m'a juste indiqué la zone à explorer, pour que je ne dérange pas trop. Mon père a son désordre ; il n'aime pas qu'on y touche. Il a tout son matériel de jardinage, les outils propres comme s'ils n'avaient jamais servi. J'aperçois le ciel bleu par le soupirail ouvert. L'ampoule ne dissout pas toute l'obscurité. Je ne descends jamais à la cave. Je n'ai rien à y faire. Une odeur de terre humide persiste, même s'ils ont coulé une dalle en béton. Je ferai deux tas : les vieilleries qui finiront en exposition sur le trottoir devant chez Claire ; les irrécupérables, pour la déchetterie. Faire, là encore, un peu de ménage. Au moins, ma mère ne dira pas que mes histoires n'ont servi à rien.

    Mes poupées, mon baigneur. Je n'ai pas de nièces ou de petites cousines à qui les donner. Mathilde n'a eu que deux garçons, coup sur coup, et j'espère qu'elle s'arrêtera là. Je ne parie pas sur l'avenir. De toute manière, ils sont passés entre mes mains et cela se voit. Il paraît que j'étais une enfant assez brusque. J'expédie ces horreurs dans un sac poubelle. D'autres jouets suivent le même chemin. La cage du serin, quand j'étais un mois, l'été, chez grand-mère. Je lui en ai toujours connu, des serins jaunes. Ils se sont tous appelés Kiki. J'ai gardé la cage parce que j'aimais beaucoup ma grand-mère et que pendant un temps, après sa mort, j'ai conservé son oiseau. Il est mort, lui aussi, très vite, peut-être parce que je n'en prenais pas soin. Je ne sais pas. A moins que ce soit la vieillesse. C'est bien difficile de mettre un âge sur une petite boule de plumes. Il n'a pas eu de successeur. Je retrouve aussi un bocal à poissons rouges. Je les plaignais de tourner en rond mais la prof de sciences naturelles nous a appris cette année que leur mémoire n'excédait pas trois secondes. Trois secondes. La maladie d'Alzheimer à l'échelle de l'espèce ! Et je déblaie.

    Dans un sac plastique bleu turquoise, au milieu du second carton, un peu n'importe quoi. Mon ancienne ardoise avec les bords de plastique rouge, où il fallait inscrire les résultats, pendant les exercices de calcul mental. Je n'aimais pas ; j'étais un peu lente. Il y a même l'éponge dans son étui, qui puait très vite, et cela laissait une odeur désagréable sur les mains. Des crayons de couleur et des bâtons de pâte à modeler, orange et verts. Et un truc, au fond. Un truc plus lourd.

    Une boîte de cirage. Djélil. La boîte est légèrement cabossée. L'arrière est éraflé et le couvercle aussi. Une traînée qui a abîmé la marque. Je la tiens dans la main. Je la regarde sans bouger. Comment ai-je pu oublier ?

    Le CE1. Nous nous sommes retrouvés dans la même classe. Il était arrivé pendant l'été, en provenance du sud, Béziers ou Perpignan. Un désordre de boucles noires. Une silhouette plus fine que la moyenne et la moue frondeuse. Une vivacité dans le regard. Nous habitions dans la même rue, lui au 12, moi au 19. Il était le plus jeune d'une famille de quatre ou cinq enfants. Je ne sais plus. Je le dépassais d'une tête mais j'étais plutôt grande pour mon âge. Depuis je suis dans la moyenne. Il revenait chez lui accompagné d'une sœur en CM2 (je crois qu'elle s'appelait Sabrina), qui prenait son rôle très au sérieux et lui n'aimait pas cela, c'était très clair. Dans la cour de récréation les filles avec les filles, les garçons avec les garçons. Les filles à la corde à sauter, les garçons au foot. Djélil était comme les autres, ni plus, ni moins.

    Alors, je suis restée un peu bêtasse la première fois qu'il m'a parlé pour quelque chose de personnel, c'était juste avant Noël, pour me dire que nous pourrions rentrer ensemble, que ma mère n'était pas obligée de se déplacer. Nous étions tout près du portail d'entrée. Elle m'attendait justement, ma mère, en train de discuter avec des femmes du quartier. Je ne sais plus s'il marchait devant moi et qu'il s'était arrêté ou s'il avait fait un effort pour me rejoindre, vu que j'étais du genre à ne pas lambiner. Je ne me souviens que de la question, comme un marché à prendre ou à laisser. C'est comme tu veux. Dit d'un air détaché. Sans jamais avoir dépassé le bonjour bonsoir de voisinage, auparavant. Il venait à moi. J'ai beau chercher : je n'arrive pas à retrouver une autre origine à notre relation, comme si le premier trimestre avait été une longue ignorance réciproque. Non, il m'a abordée de butte en blanc, avec son sens pratique, une manière de résoudre un problème. Il attendait ma réponse. Je cherche encore et je ne vois aucune copine autour de nous, ni Sandrine, ni une autre. Une mémoire de poisson rouge, sur ce coup-là. Et nous avons fait le chemin ensemble. Nous nous sommes chamaillés souvent. Nous pouvions nous accuser de tricheries, de mensonges, de coups bas pour les interros. Mais nous récitions aussi les tables de multiplications, les poésies et les dates historiques.

    Il était dans la rangée du milieu, moi dans celle près de la fenêtre. Je le voyais de dos. Il n'était pas du genre à se retourner, ni à faire l'intéressant. Ses parents ne rigolaient pas avec l'école. Il n'avait pas le droit de quitter les trois premières places. Et troisième, déjà, c'était la honte, parce que son frère aîné (Amar ? Medhi ?) avait placé la barre assez haut : une grande école. Une grande école ? Plus grande que notre école ? Il rit de moi. Il m'expliqua ce que c'était, une grande école. J'étais vexée, mais je lui fis promettre de ne jamais le dire à quiconque. Même sous la torture ? Même sous la torture.

    Un jour que je fouillais dans mon cartable pour retrouver un stylo, sortant tout mon désordre de livres, cahiers, trousse, il me demanda ce que c'était, cette boîte de cirage. Il ne s'intéressait pas aux jeux de filles. C'était pour la marelle. Il s'agissait de récupérer une boîte vide et de la lester avec des cailloux ou de la terre. Et cette boîte, nous la lancions sur des carrés numérotés. Tout au bout il fallait atteindre le ciel. Il se contenta de sourire, en approuvant d'un signe de tête. Une fois, peut-être deux, il prit le temps de venir me voir jouer.

    Djélil finit par m'avouer qu'il m'aimait bien, alors que nous étions chez moi à préparer un exposé sur les saisons. Il était assis face à moi, en train de finir la reprise d'un paragraphe au propre. Il avait levé la tête, l'air soucieux, mâchonnant son stylo bille. J'ai demandé ce qui n'allait pas. Il m'a dit : Valérie, je t'aime bien. Je donnerais cher pour voir mon visage à ce moment-là. Je l'aimais bien aussi. Il s'est levé, a contourné la table. Assise, ma supériorité de taille s'effaçait ; il devenait même un peu plus grand. Il m'a regardée, a attendu un instant avant de poser ses lèvres sur les miennes. Pas un baiser d'enfant, pas un baiser d'aujourd'hui avec Loïz-Ronan, mais une sorte de mixte maladroit et sérieux, un goût de chlorophylle qui vint rafraîchir mes dents de lait. Je n'avais pas bougé, pas esquissé le moindre refus, pas exprimé le moindre enthousiasme. J'avais la fixité des âmes pétrifiées. Et je l'ai vu reprendre sa place, avec le même sérieux, comme si de rien n'était.

    Notre histoire n'eut jamais de petits mots débiles, de petits cœurs au feutre sur une page grands carreaux, d'inscriptions sur les tables ou sur les trousses. Elle n'eut pas de témoins ; les baisers furent rares, toujours à l'abri des regards, chez moi, pendant que nous travaillions ensemble, les mercredis après-midi. Ma mère allait en ville ; ma sœur faisait du sport au collège. Il y avait de la gravité en lui. Depuis, j'ai connu la gaminerie des billets doux, des chuchotements entre copines pour savoir si machin ou chose serait prêt à sortir avec toi, les inquiétudes du corps réglé qui ne sait pas quoi se permettre avant la première fois. Il m'avait fait promettre de garder le secret. Il ne voulut pas m'en donner la raison. Il était si beau et si doux que je fis comme il l'entendait. La fin de l'année arriva.

    Je passai un été banal. Un mois chez ma grand-mère ; trois semaines en Normandie, avec les parents et Mathilde, dans un camping près de Carterets. Je n'en ai aucun souvenir autre que géographique. Je sais où j'étais. Rien de plus.

    Il réapparut dans notre rue une semaine avant la rentrée. Je l'aperçus de loin, avec ses parents. Il me fit un signe de la main, un signe discret, comme peuvent en faire des camarades qui vont bientôt entamer une nouvelle année.

    Djélil est venu frapper chez moi, sans savoir si j'étais là. Oui, je suis là. Je le revois de près pour la première fois depuis bientôt deux mois. Il n'a pas beaucoup grandi. Il est bronzé, presque noir. Ses yeux ont soudain l'air d'être plus clairs. Il revient d'Algérie. Maman lui demande s'il a fait bon voyage ; elle comprend son bonheur ; elle-même adorait, dans son enfance, retrouver ses grands-parents, près de Gênes. Nous devons parler de banalités, je suppose. Maman nous demande si nous voulons du jus d'orange. Elle sort faire une course. Elle en a pour dix minutes. Elle nous ramènera des pâtisseries. Il porte un blouson de jean. Nous nous mettons chacun à un bout de la table, comme lorsqu'il m'a fait sa déclaration. Nous ne savons pas quoi faire, je crois. J'aimerais qu'il m'embrasse. J'attends qu'il m'embrasse. C'est mon premier émoi de fille, une anticipation du désir.

    Au bout d'un moment, il se lève et s'approche de moi. Il sent que le temps est compté. Bientôt, nous ne serons plus seuls. Il sort de la poche intérieure une boîte de cirage et me la tend. Elle pèse. Il est descendu dans le sud, très au sud. Il a de la famille là-bas. Dedans, c'est du sable du désert. Je le sers fort dans mes bras. Je me mets à pleurer. Je n'ai pas réfléchi. C'est venu. Je suis à peine calmée quand maman ouvre la porte. Juste le temps de glisser la boîte sous mon pull. Maman voit tout de suite que j'ai pleuré. Elle veut une explication. C'est Djélil qui répond en disant que peut-être nous ne serons pas dans la même classe. Il a entendu dire que nous serions séparés. Il prend une mine triste, pour qu'elle n'ait pas de doute. Et moi, je file dans ma chambre, cacher mon talisman.

    Oui, je l'ai serré fort, très fort, sans y penser, avec un élan que je n'ai jamais retrouvé depuis. Jamais été aussi nue que ce jour-là. On dira que ce sont des enfantillages. Je n'ai pas encore assez vécu mais je me demande si un jour je serrerai quelqu'un aussi fort. Sans doute. Ce ne sera pas Loïz-Ronan. Ma mère retourne à ses occupations. Nous allons dans ma chambre.

    Sur l'atlas du monde, il me montre l'endroit, l'endroit du sable, jusqu'où il s'en est allé en pensant à moi. Evidemment, c'est imprécis. Le nom manque. Mais c'est juste pour se faire une idée. Une immensité ocre, avec des nuances plus foncées pour marquer les plus grandes altitudes. J'éprouve un sentiment de culpabilité de n'avoir rien à lui offrir. Je me contente de lui montrer Carterets. Il y a du sable aussi, là-bas, mais il n'a aucun intérêt.

    Je ne jouerai jamais avec cette boîte. J'aurais peur qu'un choc malheureux ne vienne l'ouvrir et que le désert se répande dans la cour. Il ne m'en voudra pas s'il ne me voit jamais la sortir de mon cartable. Il sourit. Je n'en ai parlé à personne, surtout pas à Mathilde. Elle ne comprend pas grand-chose. Et les années ne l'ont pas améliorée. Personne, de toute manière, ne comprendrait.

    La rentrée se fait. Nous sommes dans la même classe. Encore deux mois, avant que mon père n'obtienne une promotion et que nous abandonnions la région, pendant la Toussaint, pour le premier de nos déménagements. Je lui ai dit que nous partions. J'étais triste. Il devait l'être aussi. Je lui enverrai mon adresse. Je l'ai fait. Il n'a pas répondu.

    La boîte est dans le creux de ma main, comme une huître. Je la caresse sans savoir à quoi je m'attends. Je me décide. J'actionne avec délicatesse le mécanisme pour soulever le couvercle. Il cède difficilement. J'ai très peur. Djélil. Le sable du désert, sur lequel je passe le bout de mes doigts. Je le vois pour la première fois. Je n'avais jamais osé l'ouvrir. C'est du sable au grain inégal, d'un ton ocre, très foncé, comme une épice. Un objet, pas vraiment un objet d'ailleurs, quelque chose qui vous filerait entre les doigts, un signe lointain. Dont moi seule sait qu'il est lointain. Personne ne peut comprendre. Il n'est pas nécessaire d'y avoir inscrit la provenance, comme sur les bibelots ridicules que ma tante ramène à mes parents, parce qu'elle voyage tellement qu'il faut que cela se sache.

    Djélil. L'Algérie. L'Algérie, un jour y aller. Ici, le bleu du ciel est à l'étroit dans le soupirail. Le ciel de la marelle. Je referme la boîte et monte dans ma chambre. Je me suis saisie de l'atlas et j'ai cherché l'endroit, en vain, l'endroit du désert. A la place, mon souvenir soudain retrouve sa main, noire et petite, sur la carte, et son visage tout près. J'ai passé en revue les noms possibles de cette recherche. Je me les suis répétés tout bas, imaginant que peut-être les syllabes seraient magiques, qu'elles ressusciteraient sa voix. En vain. Sa voix, je l'entends mais les mots sont inintelligibles. J'ai placé la boîte dans mon coffret à bijoux.

    A la cave, j'ai tout balancé. Ou presque.

    Loïz-Ronan a téléphoné. Il était agaçant. J'avais des devoirs à finir, ai-je dit.

    -Des devoirs ? Tu te moques de moi ? Fin juin ? Tu t'es déjà mise au programme de prépa ? Quel sérieux ! Attends quand même les résultats.

    -Merde.

    Et j'ai raccroché. Ce n'est pas grave. De toute manière, il est habitué. Je suis pire que ma sœur, question caractère. C'est ma mère qui le dit. Je n'ai pas mangé ; la nuit est tombée. Je suis allée me coucher et dans le silence éteint de ma chambre, je me suis demandé comment j'avais pu l'oublier ; et comme la contrepartie à une réponse qui ne pouvait plus venir, j'ai retrouvé les pleurs enfouis de la Toussaint, il y a onze ans.