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  • Notule 02

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.


    1-Un roman d'humour noir autour de trois personnages, Laface, Un-Tantinet et Echalote qui veulent faire de l'argent dans le commerce de la mort : les masques mortuaires, les cérémonies.

    Akiyuki Nosada, Les Embaumeurs (1967, en français 2001)

    2-La Corrèze. Le village de Siom. La lente disparition d'un univers millénaire, loin du misérabilisme et des clichés de la littérature régionaliste, dans une langue excessive débordante comme on en a perdu l'habitude en ces temps minimalistes.

    Richard Millet, La Gloire des Pythre, 1995

    3-Comment naît l'indifférence au monde, comment se creuse l'impensable oubli de soi et des autres. Livre proprement terrifiant dans sa maîtrise stylistique et dans le regard que l'écrivain porte sur l'univers qui l'entoure.

    Georges Perec, L'Homme qui dort, 1967

    4-En leur absence, des enfants prennent possession de la propriété des parents. Ecriture métaphorique et baroque de la réalité chilienne sous Pinochet. Ou comment s'instaure la barbarie...

    José Donoso, Casa de campo (1978, en français 1980)

    5-Fresque sur la décomposition de l'empire austro-hongrois, par le biais d'une famille, les von Trotta, comme un prélude à ce que Roth, qui finira par se suicider, voit dans l'Allemagne où se déploie le nazisme.

    Joseph Roth, La Marche de Radetsky, (1932, en français 1982)

     

  • K.O. debout (deuxième partie)

    J'ai essayé d'avoir des nouvelles, tu sais, encore mais rien ne fonctionnait pour joindre l'hôpital, et même avoir le manager de Finsbury, impossible, Cruz m'a dit qu'il allait redescendre, voir à la réception, je ne sais pas quoi, et de ne pas décrocher le téléphone, de ne répondre à personne, au cas où on aurait voulu savoir ce que je pensais de cette affaire de malaise, de coma, moi, je ne savais pas encore comment l'appeler, et je me suis affalé dans le fauteuil du coin et j'ai essayé de faire ce qu'on m'a demandé plusieurs fois depuis, mais j'ai cessé de répondre, donc, de voir, de revoir, le moment de ses yeux, mais je n'y arrivais pas, même pas comme je te l'ai dit tout à l'heure, tu sais, cette étincelle qui m'a fait penser à Hearns, quand Hagler le fracasse, parce que ça urge pour lui, pour Hagler, il a l'arcade ouverte, il a mis un genou à terre, enfin bref, accrocher ce regard de Finsbury allongé, dans le décor, et moi qui avance, les deux poings près à bondir, comme un fauve, alors que les carottes sont déjà cuites, et de me souvenir qu'il n'avait pas l'air plus atteint que moi, qui me suis vu après, dans les vestiaires, la tête plutôt pas mal, ce qui voulait dire que mes coups n'avaient pas pu le toucher à ce point, qu'il avait quelque chose avant, de pas décelé, si c'était grave, et comme j'avais encore les cassettes dans la chambre, je me suis repassé en accéléré plusieurs de ses combats, quand il prend des coups, quand les autres le malmènent, pas très souvent, la défense de son titre, contre Waldrey, contre Swinburne, contre Sandoval, contre Fielding aussi, et tu vois qu'il a pris des coups par le passé, un peu, mais qu'il n'a jamais plié, pas bougé d'un mètre, une capacité à encaisser pas possible, un truc à te décourager de remettre le couvert, et je me dis, abruti devant mon poste, que je n'ai pas tapé le plus fort, que je n'ai pas été son pire adversaire, c'est terrible de se dire des choses pareilles, parce que si rien ne s'était passé de cette manière, aussi tragique, j'aurais expliqué que de tous, oui de tous, j'avais été celui qui avait cogné le plus fort, plus que Fielding et Waldrey, alors que c'est mentir que de dire une chose pareille, tu comprends, il faut être honnête, et moi, j'ai besoin de te dire la vérité, et j'étais en train de me repasser un extrait du combat contre Waldrey justement, quand Cruz a réapparu pour me dire que visiblement c'était très sérieux et il m'a demandé ce que je voulais faire, parce qu'il y aurait sans doute des journalistes pour me contacter, et d'attendre avant de prendre un vol pour l'Europe, et je lui ai répondu, j'étais à la fenêtre, je cherchais un point où m'accrocher, j'ai répondu que je ne savais pas, oui, attendre, et j'ai téléphoné à la réception pour qu'on ne passe aucune communication, aucune, tu comprends, aucune, et l'après-midi a commencé de cette manière, dans le silence, parce que pour mon portable, je pouvais voir les numéros s'afficher et je ne répondais pas, je me suis calé dans le fauteuil, en picolant juste ce qu'il faut pour ne pas faire de conneries, avoir la lucidité au cas où il faudrait que je parle, et les deux trois heures qui se sont écoulées m'ont paru interminables, mais ce n'était pas qu'une impression, j'ouvrais les fenêtres, j'entendais l'agitation de la ville et moi j'attendais, tout seul, sauf quand Jones et Pedersen sont venus, pas longtemps pour me demander si j'en savais plus, évidemment non, pas ici, à attendre, j'étais énervé, surtout que Jones a déblatéré sur la santé de Finsbury en disant que c'était du chiqué, ou que c'était pour masquer une merde plus grande, un truc, quel truc ?, il ne savait pas, un truc et je l'ai envoyé bouler, je me suis remis à boire et vers cinq heures Cruz a surgi pour me dire que l'état était stationnaire, sans doute pas si grave qu'on le murmurait, mais déjà dans les rédactions on s'activait, une annonce sur CNN ou ABC, je ne sais plus, alors j'ai pris la décision de ne rien changer, j'ai fait mes bagages, pas d'interview, pas de plateau télé, de toute manière, on s'était entendus avant, avec Mitchell, Villa-Rey et Cruz, donc je ne me dérobais pas, tu vois, je n'ai même pas cherché à sortir par une porte latérale, non, comme quelqu'un qui fuit, non, la porte principale de l'hôtel, avec des journalistes en faction qui voulaient connaître mes sentiments, c'est leur truc, ça, connaître les sentiments, ils n'ont que cela à la bouche, ils veulent du sentiment, je ne connais pas mes sentiments, moi, et surtout pas sur une affaire comme celle-là, j'ai plutôt l'impression que cela me traverse, enfin bref, je n'ai rien dit, j'en ai juste poussé un qui faisait un pas de trop, et le taxi est parti, et tu sais, pas un mot jusqu'à l'aéroport, d'ailleurs même dans l'avion, plus un mot entre nous, je ne voulais plus qu'on me parle, qu'on m'en parle, de Finsbury, Finsbury et sa grande gueule, Finsbury et son art de l'esquive, Finsbury et sa beauté de fauve qui se ramasse, au tapis, Finsbury intubé à cause d'un simple enchaînement crochet-uppercut, comme un bleu, et je sais ce que je dis, pas envie d'en parler parce que de toute manière, on aurait dit quoi de plus sinon des conneries ou des banalités. Moi aussi, tu peux me resservir, et si tu veux, dans le frigo, tu fouilles et tu ramènes de quoi grignoter.


    Tu comprends, tu ne peux pas te dire, quand tu repenses au geste, tu vois, le geste, l'enchaînement, crochet-uppercut, c'est pendant un combat, un combat, un championnat du monde, tu ne peux pas le voir comme un coup dans une bagarre, un coup de couteau dans une baston de merde, et il faudrait le faire au ralenti, avec d'un côté le coupable, et c'est toi, et de l'autre la victime, ce gars qui n'a pas profité de la situation, des trois premiers rounds où tu t'es senti cotonneux, vaguement, moins fort que lui, et sans deux ou trois mouvements de hanche, j'y aurais laissé ma tempe, parce que s'il avait eu un peu de chance, ou de la vista, je ne sais pas, ou un tout petit peu plus de vitesse, je n'aurais pas dépassé la quatrième reprise, crois-moi, tu ne peux pas te dire, voilà, ce coup-là, c'est la mort, parce que si c'était la mort, et toi un coupable, parce qu'alors il faisait quoi les cons qui hurlaient, qui applaudissaient dans la salle, qui avaient raqué un maximum pour pouvoir dire j'en étais, sans parler des pay-per-view, avec leurs chips et leur boîte de Budweiser, oui, ce geste, même si je sais qu'il en est mort, d'une certaine manière, et tu ne peux pas t'en laver les mains, hop, hop, et maintenant, revenons au cours normal des choses, impossible, mais ce n'est qu'un geste, et à ce moment-là, après coup, tu n'y repenses pas de la même manière, tu ne peux plus te dire, voilà, il mord la poussière et je deviens le meilleur, le meilleur, le meilleur, tu comprends, mais je pouvais difficilement oublier que c'était un championnat du monde et qu'il avait dit et répété que Gurvan Michals, il en ferait un pantin, parce qu'il aurait fallu que tu vois sa tête, au moment de la pesée, le regard petite chiotte, je vais te refaire la façade, tu vas voir, ta petite gueule en bouillie, tout en intox évidemment, je n'ai pas envie de l'oublier non plus, parce que s'il avait eu les moyens de le faire, il ne se serait pas gêné, mais c'était avant, d'une certaine manière, et quand, dans le hall de l'aéroport, à l'arrivée, quelqu'un a bondi sur Cruz qui le traversait, moi, j'étais à une terrasse à boire un café, j'avais besoin de décompresser, quelqu'un a bondi sur Cruz pour lui dire que Finsbury était mort, et c'est bizarre que ce n'est pas à moi qu'on est venu le dire, pas à moi, alors tu voudrais trouver le souffle, la respiration qu'il faut pour ne pas avoir l'impression qu'on vient de te cogner à mort, j'ai tout compris de loin, en voyant Cruz passer sa main large sur son visage et revenir lentement auprès de moi, j'ai compris, et Pedersen et Jones, aussi, ils ont compris, mais ils n'étaient pas concernés comme moi, d'ailleurs, ils m'ont regardé tout de suite pour voir le choc, et j'ai dit, on s'en va, on prend la route pour Swansea, comme prévu, et on s'est dépêchés, c'était le silence, crois-moi, le silence, encore pire que dans l'avion, dans la bagnole, pareil, sauf qu'à un moment, mon portable a sonné et j'ai reconnu le numéro de mes parents, j'ai décroché, je l'entendais mal, mon père, et on s'est garés sur le bord de la route, il venait d'apprendre la nouvelle, il voulait savoir comment j'allais, bien, ne t'en fais pas, avec ta mère, nous sommes allés prier, dès qu'on a su, c'est bien, ai-je dit, je sais ce que tu as envie de me dire, que ce qui devait arriver était arrivé, et que cela aurait pu m'arriver, à moi, et que maman, et toi aussi, vous en auriez souffert à jamais, je sais, et que la boxe, vous n'avez jamais cautionné, qu'il n'aurait tenu qu'à toi, sûr que j'étais en colère, et qu'il me donnait un prétexte, comme un putching-ball, pour la déverser, cette colère contre les événements, contre moi-même, et que je devais en vouloir à Finsbury d'être mort, d'avoir gâché mon rêve de gosse, d'être champion du monde des moyens, WBA-WBC-IBF, toutes fédérations confondues, champion du monde, sans être Américain, sud-Américain, noir, pauvre, mais européen, blanc, d'un milieu qui ne demandait pas à se battre, fils de pasteur, fils choyé, merde, alors il fallait que je passe ma colère, mais lui, mon père, tu comprends, il a laissé passer l'orage, il a esquivé, voilà comment je pourrais le dire, et puisque visiblement, je ne voulais pas qu'on m'apaise par la compassion, il m'a remis à ma place, tu sais, comme un contre, et tu perds pied, mais, Gurvan, ce n'est pas moi qui aie dit un jour dans une interview que la boxe, ça t'avait canalisé, parce que tu étais en rébellion, et qu'entre les cordes d'un ring, au moins, tu étais cadré, parce que dans la rue, tu aurais pu faire de grosses bêtises, comme ces hooligans qui frappent à mort parfois, ou la petite délinquance, qui ne sait pas s'arrêter, voilà, c'est tout, ce n'est pas moi, mais maintenant, cela ne change rien, puisque Finsbury est mort et tu vas devoir vivre avec cette chose, coupable ou non, responsable ou non, la question n'est pas là, Gurvan, voilà, il n'a pas fait dans la dentelle, mais lui, au moins, n'avait rien à gagner à parler de cette manière, il n'avait pas à ménager mes sentiments, ma carrière, il n'avait pas à marchander sur son affection, parce que tu sais combien, malgré tout, il ne faudrait pas toucher à un cheveu de son fils, mais merde, il n'a pas pris des pincettes, et c'est pour cela que j'étais pressé que tu reviennes pour te parler. Sers-moi un dernier verre, s'il te plaît, et après on rentrera à l'intérieur pour bouffer plus consistant.


    Hier, Cruz a téléphoné pour me dire que déjà, certains voulaient engager des discussions pour la remise du titre, soit contre Umberto Tolosian, que Finsbury avait battu aux points, soit contre Wilfredo Sanchez qui change de catégorie pour faire à son tour ce que j'ai fait, moi. Alors, voilà. Voilà, demain, à toi d'abord, je voulais le dire, enfin tout te dire, depuis le début, mettre tout cela à plat, demain, je vais annoncer ma retraite, j'abandonne la boxe, le titre, tout, la carrière, tout, et je sais que tu ne vas pas me sortir toutes les banalités du tu as bien réfléchi, prends ton temps, c'est le coup de l'émotion, dans quelques mois, l'autopsie te dédouane, toutes ces niaiseries, il y en aura bien assez pour me les passer en boucle, et ceux qui y ont intérêt en premier, j'abandonne, voilà, et ce n'est même pas la peur ou le dégoût qui me motivent, même pas, pourtant je fais des cauchemars, je rêve de Finsbury, je ne vois jamais vraiment son visage, mais je sais que c'est lui, et je n'ai pas envie de remonter sur un ring, de croiser un autre regard qui sera automatiquement celui de Finsbury, même si le gars est mexicain ou colombien, fini, tout cela, j'ai bien réfléchi, et tu sais, ce n'est pas très joli, la vraie raison, ce qui m'a traversé le crâne, la vraie raison, celle qui ne se dit pas, la raison profonde, parce qu'au fond, je pars sur un succès, invaincu, vingt-six combats, dix championnats du monde, vingt victoires avant la limite, vingt-sept ans, l'homme qui a mis fin à l'invincibilité de Brooke Finsbury, l'homme toujours vivant mais terrassé par le destin, à l'aube d'une carrière qui en aurait fait, peut-être, et comme cela ne mange pas de pain, certains diront, sans aucun doute, c'était écrit, une des plus grandes figures de la boxe, avec Joe Louis, Mohammed Ali, Marvin Hagler, parce que ne compte pas sur moi pour remettre le couvert, je ne reviendrai pas, j'ai de toute manière les moyens de vivre très bien, de faire autre chose, donc, les come-back à la con, pas pour moi, non, tu vois, la mise en scène continue, sans moi, le cirque continue, sans moi, parti au sommet de la gloire, Finsbury-Michals, le combat pas comme les autres, tu comprends, et je ne donne pas trois ans avant qu'un scénariste de merde à Hollywood nous serve une daube sur le nouveau combat du siècle, avec tous les ingrédients du tragique, un truc grec enrobé de violons et de ralentis, ils trouveront une belle gueule pour l'occasion, bien plus cinéma que la mienne, et je sais que c'est assez terrible de dire des énormités pareilles, de se servir d'un mort, parce qu'au fond, on va finir par me plaindre plus que lui, et tu sais, pour être honnête, c'est pourtant facile pour moi, parce que j'ai eu ce que je voulais, parce que j'ai largement les moyens de me retirer, tout ce pognon qui m'attend, avec tout ce pognon, passer à autre chose, ce sera facile, et tu sais, si Finsbury ou un autre, il était mort pendant une demi-finale mondiale, j'aurais remis les gants, bien sûr que j'aurais remis les gants, mort ou pas, j'aurais d'abord pensé à ma gueule, à mon ambition, à ma réussite, j'aurais marché sur tous les cadavres à ce moment-là, sans hésiter, et Finsbury me fait souffrir, et quelque part, il me fait souffrir, d'accord, alors il faut bien que je m'y retrouve, que je solde ma douleur et ma culpabilité, celle que j'ai un peu au fond de moi, et celle qu'on voudrait me coller, même si dans cette histoire, on ne peut rien contre moi, juridiquement parlant, puisque tout s'est déroulé en stricte légalité au regard de la loi et des règlements de la boxe, mais évidemment, si j'en étais resté à une demi-finale, j'aurais marché dessus, remisé ma conscience au vestiaire, mais là, au moment de peser le pour et le contre, de reprendre la direction de la salle d'entraînement, au moment de penser aux coups qui arriveront, au moment de penser qu'un jour quelqu'un pourrait te battre, que tout Michals que tu es, un jour, peut-être, sûrement, inévitablement, c'est la règle, tu seras à la place de Finsbury, pas mort, je veux dire, mais dans les cordes et le corps qui tombe, l'œil au niveau des photographes qui prennent bien ton nez qui saigne et tes yeux dans la brume, et non, ce n'est pas possible, pas cela, pas toi, alors, je me suis dit que ce putain de hasard de Finsbury qui clamse, c'était la chance, ma chance d'entrer dans la légende, voilà, je suis celui qui se retire, le tragique, c'est moi, tout à coup, et cette pensée de merde, je ne peux la dire à personne, ni à mon père, ni à ma mère, ni à Samantha, à personne, sauf à toi. Voilà, j'arrête.

     

  • K.O. debout (première partie)

    Je ne vais pas recommencer à dire ce que j'ai déjà dit, et tu le sais, si ? non ?, qu'à la question : tu t'es rendu compte de ce qui se passait ? évidemment non, et d'ailleurs personne, j'ai seulement vu que sur mon enchaînement, crochet-uppercut, il a vacillé, un pas en arrière, sans avoir le moyen de se récupérer, le dos dans les cordes, et il tombe, et tu sais, à ce moment-là, tu ne penses pas, enfin, moi, je n'ai pas pensé, pas pensé à autre chose qu'à ma victoire, au fait que j'avais réussi mon coup, enfin, même pas, parce que je n'ai pas cru que j'avais gagné, parce que je n'imaginais pas qu'il ne se relèverait pas, puisqu'on n'était qu'à la cinquième reprise et qu'il n'avait pas reculé, c'était pas le genre de toute façon, jamais un genou à terre, pas une fois compté même, debout, toujours debout, je veux dire, tu sais, trente neuf combats, trente-sept victoires dont trente-quatre avant la limite, un nul. Tous ces championnats du monde gagnés, à la chaîne, avec une régularité de métronome. Alors, tu es surpris de le voir tomber, pas croire que l'euphorie prend le dessus, pas du tout, en même temps, tu restes sur tes gardes, il était si sûr de sa propre victoire, tu te souviens, ce qu'il disait dans les journaux d'avant-match, que Gurvan Michals, il était bien gentil, mais qu'il ne comprenait pas pourquoi il montait d'une catégorie pour se prendre une branlée, mais il ne serait pas le premier à avoir eu les yeux plus grands que le ventre, parce que super-welters et moyens, ce n'est pas une affaire de deux kilos de plus, et lui, il disait cela aussi, il avait tout : l'allonge, la rapidité, la force, l'expérience, tu ajoutes l'envie, important l'envie, parce qu'à plus de trente piges, il avait su s'économiser, peu de coups reçus, des matchs courts, seize championnats du monde, seize, alors, tu sais, quand il tombe, tu n'y crois pas, je le répète, je ne me suis rendu compte de rien, enfin, sinon qu'il avait le regard perdu, parce que je l'ai accompagné dans sa chute, dans le mouvement des coups, j'étais assez près quand il est tombé, prêt à mordre, moi aussi, et l'arbitre m'a repoussé pour pouvoir faire le décompte, mais j'ai vu son œil, vitreux, suspendu, pour prendre une comparaison, et je ne me place pas au même niveau que ces deux-là, mais pour dire, le regard de Hearns, quand Hagler l'abat au troisième round, tu vois un peu, alors peut-être que je savais que j'avais gagné, mais non, il y avait toute la foule et j'avais beau avoir une petite habitude des soirées de folie, là, c'était vraiment surchauffé, et quand il est tombé, je crois que les gens ont crié très fort, oui sans doute, je ne me le rappelle plus, et maintenant, c'est clair : je ne veux pas revoir une image de toute cette soirée, j'en connais qui voulaient me montrer le k.o., je m'en fous de le voir, le voir, comme si cela rimait à quelque chose, puisque à ce moment-là, j'ai croisé son regard un dixième de seconde peut-être, l'arbitre m'a poussé et après j'ai reculé dans mon coin, j'ai aperçu Berenson qui levait les deux pouces et l'arbitre avait déjà atteint la moitié du décompte, les cinq doigts de la main gauche bien écartés, et la même chose pour l'autre main, avant qu'il ne fasse le signe pour me signifier que les carottes étaient cuites pour lui, et moi, tu sais, je n'ai pas eu un geste pour lui, dans l'instant, j'ai levé les bras au ciel et j'étais habité par autre chose que de la joie, non, pas de la joie, mais un sentiment de puissance, plutôt, un truc vertigineux qui n'avait rien à voir avec ce que j'avais connu, quand j'avais pris le titre W.B.A. à Somoza, chez les super-welters, et même pas avec Henderson, pour l'unification de la catégorie, parce que je savais au fond de moi, depuis le début, que les super-welters, ce n'était rien, du moins pas assez, pas mon rêve, alors que les moyens, oui, bien sûr, évidemment, comme si au foot, tu devenais pro, mais qu'un jour on venait te chercher pour jouer au Real ou au Manchester, et là, tu te dis que c'est bon, donc, quand l'arbitre a fait le geste, le rituel du ciseau, comme je l'appelais, pour dire à tout le monde qu'on en resterait là, j'étais seul au monde, et je l'ai laissé sur le carreau, et c'était d'autant plus facile qu'il n'avait rien fait avant pour que je puisse me dire, merci vieux, un beau combat à deux, il avait trop bouclé l'affaire comme il l'entendait, et sur un terrain parfois pas très convenable, du genre : qu'est-ce que c'est que ce Gallois élevé dans du coton ? moi, je viens de la rue, mes deux poings, c'est ma vie, lui, le petit Gallois, champion d'une sous-catégorie, à un moment où le dernier des tocards peut avoir une ceinture mondiale, tu sais, sur le mode basique, lui le blanc de je ne sais où, dans son pays qui n'en est pas un, parce qu'il a même remarqué que je refusais l'hymne anglais, et que je venais drapé dans l'emblème gallois, et moi le noir, l'homme de la banlieue de Cincinatti, Ohio, tu saisis, je m'en fichais qu'il était noir, c'était sa couronne qui m'intéressait, mais je ne pouvais pas me rendre compte de ce qui se passait, parce que le combat n'avait pas été si dur, je pense, du moins dans mon souvenir, on n'était pas encore à la moitié et je me trouvais encore très frais, d'une grande lucidité pour ce que je faisais et ce que je recevais, j'avais conscience que ses jabs du gauche, je devais les neutraliser parce qu'ils me faisaient terriblement mal, mais j'avais conscience qu'il me faisait mal, voilà : Somoza, Cartridge, ou même Manera m'avaient davantage mis en difficulté, et pour être honnête, je n'avais pas l'impression non plus d'avoir eu l'explosivité nécessaire pour l'éprouver, j'avais juste remarqué qu'à la fin de la quatrième reprise il avait temporisé, moins avancé comme à son habitude, mais je pouvais me dire qu'il menait déjà, et aux points, il menait, c'est vrai, qu'il voulait gérer, jouer le contre, et tu vois, quand les choses se présentent de cette manière, tu ne vas pas chercher midi à quatorze heures, en fait, tu analyses un minimum et tu ne penses pas à l'exception. Je vais me boire un whisky. Pareil pour toi ?


    Pas un seul instant, je n'ai imaginé la suite, j'avais vu toutes les vidéos sur lui, sa manière de faire, d'avancer, les enchaînements, la facilité du pas de côté, un truc assez formidable et mon enchaînement, mon affaire crochet-uppercut, rien de magistral, mais il a dû faire son pas de côté après, avant de partir en arrière, l'arbitre a compté, j'ai levé les bras, dans mon coin et c'était fini, des gens qui montaient sur le ring, un bordel monstre, comme d'habitude et Cruz qui s'est mis à me porter en criant, et d'autres criaient, alors je ne saurais pas te dire à quel moment j'ai reposé les pieds au sol et je me suis avancé vers Finsbury, il l'avait assis dans son coin, il ne semblait pas bien, mais rien de surprenant, Warner ou Cartridge étaient beaucoup plus marqués, je m'en souviens, Warner surtout, avec des entailles, comme quoi, il ne faut pas se fier aux apparences, je sais qu'à ce moment-là, je n'avais plus d'animosité contre lui, rien, étonnant peut-être, mais rien, ni condescendance non plus, c'était fini, tu comprends, j'avais gagné au Madison Square Garden, Brooke Finsbury n'était plus invaincu, plus un champion du monde invaincu, je régnais sur les poids moyens, c'était fait, et de toute manière, les gars de l'organisation m'ont attrapé pour que je me retourne et qu'on me donne la ceinture, il y avait une caméra très près, je ne m'étais même pas rendu compte qu'on m'avait retiré les gants et j'ai brandi la ceinture, avec Cruz et Jones qui parlaient dans tous les sens, tout était très fort, et des micros se sont tendus, j'ai dû dire des banalités, j'étais heureux, c'était difficile, mais j'y avais toujours cru, bien sûr, on peut envisager une revanche, mais en Europe cette fois, pourquoi pas chez moi ?, rien de très original, et de toute manière, je n'avais pas vraiment envie de parler, il fallait que les choses continuent, je n'ai pas vu comment il était descendu, mais je me suis retrouvé seul sur le ring, presque pas de monde autour, pour montrer à nouveau ma ceinture, la foule applaudissait mais commençait à se calmer parce qu'il restait le combat entre Waynhorn et Krensky, et là-bas, aux Etats-Unis, ils adorent les poids lourds, alors je suis descendu, et tout le chemin jusqu'au vestiaire, je ne pourrais pas te dire combien de temps à durer toute cette histoire de remise du titre, la couronne mondiale, la ceinture du vainqueur, Cruz m'a reparlé de mon enchaînement, comment il avait vu Finsbury chanceler et il avait compris tout de suite que le décompte irait à dix, sans problème, parce que les coups, c'est une chose, mais la découverte du tapis, quand jamais tu ne l'as connu, tu sais, là, le tapis, quand tu le découvres, m'a dit Cruz, tu perds tes repères, comme la fin d'un monde, et avec Cruz, on est arrivés au vestiaire, j'ai demandé à ce qu'on ferme la porte, pour se retrouver un peu au calme, Cruz m'a refait le combat, à ce moment-là, je n'écoutais pas vraiment, d'ailleurs, il ne parlait pas pour moi, mais parce qu'il fallait qu'il évacue, il n'était pas sur le ring, tu comprends, lui, aussi, dans son genre, il avait atteint ce qui le faisait rêver depuis tant d'années, à ce moment-là, je me suis vu dans la glace et j'ai trouvé que je n'étais pas marqué, que Finsbury ne m'avait pas marqué, je crois qu'il y a eu un temps d'arrêt, à voir que je n'étais pas marqué, alors qu'on m'avait promis la chirurgie esthétique après, quand je me serais fait laminer par ses enchaînements et son jab du gauche, et je ne sais pas qui m'a dit, allez, va prendre une douche, on va aller fêter ça, moi, j'ai pensé à Samantha et j'ai demandé un portable, même si déjà, on avait dû lui dire de ne plus s'inquiéter parce que là-bas, je l'avais bouffé, Finsbury, j'ai fait court, elle m'a dit je sais, je suis heureuse, et ce n'était pas plus mal que ce soit court, qu'elle et moi, on ne sache pas quoi dire de plus, parce que c'était à peine croyable, et à Samantha je me souviens juste que je lui ai promis de repartir dès le lendemain, de toute manière, j'avais dit à Cruz que quinze jours avant le combat à New York, d'accord, pour digérer le décalage, s'imprégner de l'atmosphère, d'accord, mais ensuite, on plie les gaules, et il était d'accord, puisqu'il avait déjà acheté les billets, même en cas de victoire, on bouclerait les interviews et tout le tremblement en deux temps trois mouvements, donc j'avais fait la promesse à Samantha, j'ai pris ma douche et on est sortis, avec Cruz, Jones, Pedersen, Evangelista et Clive, dans une boîte de jazz parce que je ne voulais me retrouver dans une soirée à la con, avec du bruit et des nanas à la demande, je voulais boire tranquille, et j'ai bu tranquille, les autres beaucoup plus volubiles que moi, je me souviens qu'en montant dans le taxi, quelqu'un m'a glissé que Krensky avait fait mieux que moi, quatre rounds et l'affaire était pliée, mais il était le favori, et de toute manière, cela ne me concernait pas, puisqu'on partait se promener, voir New York la nuit, enfin, tu connais, tu vois ce que je veux dire, tout cela pour que tu comprennes que personne ne m'avait dit qu'il avait eu du mal à regagner les vestiaires, et qu'il avait fallu appeler un médecin d'urgence et qu'on l'avait emmené à l'hôpital, toute cette merde, je ne l'ai appris que le lendemain midi, quand j'ai téléphoné à Cruz pour voir s'il était réveillé, j'avais bu un peu trop de rhum, mais, lui, il n'est pas Cubain pour rien le salaud, il les enfile comme personne, cul sec, et vas-y, remets la dose, alors j'avais envie de voir si malgré tout il avait le casque, mais il était réveillé, parce qu'on l'avait réveillé pour lui dire que Finsbury allait mal, tu vois, j'ai demandé un café et un groom me l'a apporté avec les journaux qui titraient sur la chute d'un géant, Michals le chef, deux ou trois choses, et je n'ai pas compris tout de suite, tu sais, parce que la voix de Cruz était un peu imbibé quand même et c'est en voyant sa tête que j'ai senti que l'histoire prenait le roussi, parce qu'il n'avait pas envie de me reparler de mon enchaînement, absolument pas, et entre temps, il avait eu des nouvelles fraîches et Finsbury venait d'être admis en réa, situation d'urgence, et j'ai repensé à mes coups, à lui qui recule et tombe dans les cordes, pour la première fois, tu comprends, pour la première fois, il faisait grand soleil, le soleil entrait abondamment dans la chambre, et j'aurais dû être heureux, d'ailleurs, Cruz a jeté un œil sur les titres, mais il a évité les commentaires, dans un sens comme dans l'autre, il a inspecté le petit frigo d'intérieur et s'est tassé un double scotch. Tiens autant s'en remettre un autre. Toi aussi ?

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Véronèse : le triomphe de la peinture

     

    http://www.cineclubdecaen.com/peinture/peintres/veronese/repaschezlevy.jpg

    Véronèse, Le Repas chez Lévi, Académie de Venise, 1573

    Contempler la reproduction d'un tableau est, je le reconnais aisément, une aberration. Quand il a la démesure de l'œuvre de Véronèse (550x1280 !), cela relève de l'imbécillité. Je plaide coupable. Mais par un paradoxe que l'on pourra prendre pour exemple de sophisme, le flou, ici, me convient. Le désordre des hommes, contrastant avec la rigueur des arcades et l'envolée de la perspective, n'en ressort que mieux. Il n'est pas possible de s'attacher à tel ou tel (comme quand nous sommes à l'Académie de Venise et que nous avons tout le temps), de remarquer la finesse du trait, l'élégance des couleurs. Nous ne voyons que le mouvement, avec une rare ampleur : les hommes, les fous, les chiens. Et c'est merveille dans cet art de l'immobilité qu'est la peinture. Notre œil va à gauche, à droite. Le centre s'impose d'abord comme une trouée bleue qui nous absorbe. Nous allons donc aussi d'avant en arrière : des cieux agités au carrelage. Lorsqu'enfin nous disciplinons notre œil, nous lui faisons une place, à celui qui est le Fils. Nous nous y arrêtons, sans plus, d'ailleurs, car, aussitôt, le reste nous distrait.

    Il fallait avoir du génie pour penser une telle scénographie, du génie et de l'audace parce que Le Repas chez Lévi n'est pas le titre initial de l'œuvre. Comme on s'en doute, c'était une commande et l'artiste était censé représenter la Cène. Cela lui valut les foudres de l'Inquisition, tribunal de sinistre mémoire. Mais les autorités furent clémentes et le changement de titre leur suffit.

    On dira, avec à propos, que dans cette histoire, se contenter d'une modification aussi légère cache une hypocrisie regrettable, si l'on s'en tient au dogme. Car, en l'espèce, Paolo Cagliari, ayant peint ce tableau en pensant à la Cène, a péché, et il méritait au moins que l'œuvre fût détruite, et lui châtié. Alors ? Éblouissement devant le chef d'œuvre (mais le saint Office l'avait-il vu ?), éclat oratoire du peintre, faiblesse de l'institution ? Peu importe. En ces temps de régression moraliste, contemplons, allons contempler Véronèse, avant que n'arrivent de prochains procès en sorcellerie.

     

  • La dérision vénitienne

     

    Venise fut un phare de l'Occident (en même temps qu'elle était une porte sur l'Orient, comme en témoigne, entre autres, la colonne syriaque placée à côté de la Basilique Saint-Marc). Elle fut la Sérénissime et ce que nous envoyons désormais, dans le lustre déclinant de palais préservés dans une ville qui se dépeuple lentement, n'est rien au regard de ce qu'elle a été. Ce n'est pas le simulacre contemporain du carnaval qui peut encore faire illusion. Divertissement dispendieux pour un monde ayant oublié le sens ancien et profond d'une telle fête. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi dans l'histoire des grandes Cités et le pauvre du Bellay, en composant ses Antiquités, doublait son ennui personnel du désarroi d'une rencontre avec une ville pour lui déjà disparue, la même qui, pourtant aujourd'hui, nous donne envie d'y vivre, éternellement. Ainsi écrit-il :

    Nouveau venu, qui cherches Rome

    Et rien de Rome en Rome n'aperçois

    Venise, ne serait-ce pas un peu cela ? Mais on fait la visite, malgré tout, et sans doute, parfois, comme au musée des horreurs. La mort de Venise a-t-elle seulement commencé dans ce qu'on appelle la modernité (voire la postmodernité, quand au palais Grassi, on aperçoit de l'autre bord du Grand Canal les baudruches clinquantes de Jeff Koons comme étendard de l'art comptant pour rien (1)) ? On voudrait le penser mais le mal est plus ancien.

    La modernité, c'est l'effondrement du Campanile en 1902 et sa reconstruction à l'identique, reconstruction commencée dès 1903, avec inauguration le 25 avril 1912, jour de la Saint Marc. Maurice Barrès, de retour d'un voyage en Italie, écrit déjà ce que l'on peut remarquer près d'un siècle plus tard : « Je n'avais pas vu Venise depuis le Campanile de la place Saint-Marc reconstruit. Son aspect de neuf lui donne l'air d'un intrus. L'air d'un géant qui serait venu de l'étranger demander en mariage la basilique et demeurerait là gauche et figé, en costume trop neuf... ». Propre, neuf, caricatural.

    La modernité, c'est encore la résurrection de la Fenice en 2003, détruite par la main criminelle de deux électriciens voulant masquer le retard pris sur le chantier. Là encore, application stricte du com'era, dov'era (où il était, comme il était).

    Oui, le mal est plus ancien. Car cette doctrine de l'immobilité, de la muséification a commencé au XIXe siècle, quand ce même théâtre subit déjà les flammes et que l'on décida que le Phénix renaîtrait vraiment de ses cendres. C'était en 1836.

    Je ne suis jamais entré à la Fenice. Je n'ai jamais cherché à y entrer. Je préfère les ruelles silencieuses et modestes de Santa Helena ou les habitats collectifs du Ghetto.

    Il est certes bien des endroits dans cette ville où les réfections, les reprises et les collages ont cherché à soutenir la pierre et les ornements face à la rigueur du temps. Mais, en eux, parce qu'ils sont des replâtrages avoués, rien n'égale la mort que porte cette obstination à l'éternité vaine. Venise a décliné depuis longtemps. Elle a perdu sa puissance économique, son attrait intellectuel, son aura. Et plus que la boue de la lagune dans laquelle elle s'enfonce, ce sont les hommes qui l'ont condamné à n'être plus qu'une ombre, parce qu'eux-mêmes n'étaient plus que des ombres, à croire que tout pouvait rester en l'état. La Fenice et le Campanile, sans cesse recommencés, et non plus encore une fois réinventés, sont les symboles d'un abandon de l'âme au profit du prestige, le triomphe de l'ankylose  et le renoncement à être soi, en pensant la ville pour les seuls étrangers. Les Anglais avaient déjà entamé le Grand Tour. L'Occident faisait entrer la peinture dans les musées. On allait s'émerveiller de tout.

    La Fenice et le Campanile, c'est déjà Las Vegas : l'histoire du même, mais en plus neuf, la célébration du poli (2). L'oubli que la pourriture et les décombres font aussi partie de la vie et qu'elle s'en nourrit.

     

    (1) Façon de parler, on le sait bien, puisque c'est essentiellement un art de spéculation.

    (2) Et l'on peut y voir un jeu de mots...

     

  • se (dé)penser avec Nike

    Just do it. Nike.

    On aime à raconter que ce slogan est le fruit d'un glissement de l'entreprise dans la publicité humoristique (?) pour contrer son concurrent Reebok alors en pleine ascension. Just do it. Slogan planétaire qui peut même se rappeler à notre souvenir en un seul signe, une griffe, le logo. Quand l'icône englobe, enveloppe, absorbe le langage. Just do it, et le logo (une virgule ? un sourcil ?) peut apparaître.

    Just do it. Commençons par y repérer que l'invite, économique et percutante, pourrait, pourquoi pas ?, se réduire plus encore. Deux mots : do it. Mais cette simplification mènerait le message vers le propos comminatoire, vers la proposition injonctive par laquelle je suspens ma liberté dans le défi imposé par la firme. Le just n'est donc pas là par hasard. Il est une sorte d'inflexion, initiale qui plus est, du discours dans une perspective propre à freiner mes réticences. Il est l'élément qui adoucit le contact (1). Premier degré du pouvoir des mots, en particulier de ceux que l'habitude place au second plan (adverbes, prépositions,...) au profit de ceux marqués d'une plus forte valeur lexicale (noms et verbes). Le just marque l'exposition de la simplicité de l'acte, parce qu'on me le propose dans une modalisation adverbiale qui en désarmorce l'échec éventuel (2). Il s'agit de ne pas me heurter. Ce que je vais faire se convertit en un effet immanquable. Just résonne comme un «il suffit de...» propre à neutraliser mon angoisse.

    L'adverbe initial opère ainsi comme une satisfaction qui tend la main. C'est la suppression apparente de l'ordre pour promouvoir le plaisir. Une sorte de «rien que du bonheur» dont le succès audio-visuel et radiophonique n'est plus à démontrer. Ce à quoi je me voue (ou suis susceptible de me vouer) n'est pas un rêve inaccessible, une chimère (3). On pourrait même dire que sa concrétisation m'attendait. Le just laisse flotter dans l'air l'inévitable épiphanie de mon désir que je tenais tu. Le slogan est l'avènement de mon désir inconscient, de ce que je n'osais envisager. Il me légitime.

    Il est d'ailleurs la compression d'une temporalité évidemment sans passé mais également sans futur dans la mesure où celui-ci ne peut que se confondre avec un présent qui l'absorbe à travers le geste même de cette réalisation, presqu'à la mesure d'un énoncé performatif tel que l'ont analysé Austin ou Searle (4). Plus important, nous semble-t-il : cette pulvérisation d'un avenir dans la minute même d'un présent jouissif entre en résonance avec l'un des caractéristiques du postmodernisme, quand celui-ci tend à tout réduire dans une platitude historique qui nous amène à vivre hic et nunc, faute d'en savoir plus sur la réalité du monde.

    Or, il n'est pas indifférent que cette soudaine accessibilité à un espace désirable se déploie dans l'univers du sport, tant celui-ci est édifié comme un des pôles majeurs de ce qu'on définit désormais comme des pratiques culturelles. Cette élévation de l'activité physique, de l'énergétique corporelle induit une double perspective contradictoire que masquent, en partie, le slogan lui-même, et dont nous rencontrons à ce stade le premier terme : le divertissement. Le just est bien là pour insuffler dans le décor une touche de légèreté, afin que le second terme : la compétition, ne prenne pas toute la place. L'adverbe, c'est le fun qui doit présider à chacun de mes actes, une sorte de gratuité factice par laquelle je pourrais faire sans faire, grâce à quoi je suspens l'esprit de sérieux qui rend la vie si pesante, les gens si ennuyeux. C'est la conversion du principe de violence, de sélection, de concurrence développé dans le sport en une sorte de prestige chevaleresque, ultime clin d'oeil à un esprit olympique qui n'a jamais été sans doute qu'une illusion (5).

    Le just inaugural, on aimerait qu'il soit un viatique pour une médiocrité (6) vivante et capable de quelques risques, sans que l'enjeu ne dépasse l'effervescence d'un moment. Mais il faut alors avoir une simplicité d'esprit (ou une bonté d'âme) pour ne pas sentir le revers de cette double ardeur, celle de mon engagement à agir, celle de l'encouragement que l'on me prodigue. L'invite de Nike sonne un peu comme le fantasme d'Amélie Poulain à vouloir le bonheur universel. Méfions-nous de trop de tendresse (7).

    En effet, il ne s'agit pas d'être contemplatif, d'en venir à soi seul pour avancer, après mûres réflexions. Do it n'est pas feel it. Il ne faut pas s'attendre à ce que l'expérience soit une introspection ou une recherche proprement dite. On peut même dire que c'est l'inverse. Il n'y a rien à chercher puisque tout est déjà trouvé, tout est dit : plus qu'à faire. Tout a déjà été tracé. Pas besoin que je me décide, que je me fasse ma propre conviction, mais que je me fasse une raison. C'est l'implacable du faire auquel, d'ailleurs, le spot concourt, dans sa forme hyperbolique (l'esthétique du muscle et de la lutte) ou métonymique (l'esthétique de la virilité) (8). Dans ces conditions, les règles ne viennent pas d'une délibération personnelle qui me retrouverait in fine en seul destinataire. Elles contournent l'écueil d'une affirmation narcissique trop visible mais pour me lancer dans une expérience où je me construis et je me découvre.

    Revenons alors au just encore une fois. Sa vertu simplificatrice accolée à l'injonction déguisée du passage à l'acte peut aussi se lire comme le prix d'une culpabilisation rampante. Dans un de ses déploiements possibles, l'adverbe pose une question : comment peut-on ne pas le faire, puisque c'est là ? Si ce n'est déjà fait, je ne peux que me retrancher derrière ma paresse ou ma pusillanimité. Dans les deux cas, c'est un aveu de faiblesse, et l'une des pires, puisqu'elle n'a pas d'excuse. Elle est le signe de ma mauvaise volonté, sinon de ma mauvaise foi. Il y a quelque chose de religieux dans la formule, dans cette propension à vous prendre en faute, comme si refuser ce qu'on vous donne était bien la preuve que vous méritez ce qui vous arrive. Ne réussir à rien, au bout d'un moment, est bien la preuve que le sujet n'est pas à la hauteur. Dans une lecture plus radicale encore, il est peut-être inadapté.

    On peut aussi l'envisager selon une autre perspective : celle de l'échec. Mais elle est effectivement récusée. Just do it. Simple, efficace, précis. A l'aune de la formule-choc, la réussite est magistrale et sans appel. Imparable. Il ne peut pas y avoir de limite du sujet. S'il échoue, la faute en incombe à sa propre médiocrité, ici considérée dans son acception moderne. Le slogan ne suppose même pas l'essai, mais la réussite. La tentative, la reprise, la marge d'erreur, tout cela est balayé d'un revers de main. Nous sommes dans la sphère sportive. Nous pensions en avoir oublié les règles et les contraintes ; celles-ci reviennent en pleine figure. Or, le sport, pour parodier Clausewitz, est une autre façon de continuer la guerre (9). Les valeurs idéologiques associées à la lutte, à l'affrontement, sont plus signifiantes que d'autres. Elles sont d'ailleurs à mettre en regard des principes organisant (certains diront désorganisant) la logique économique et la mentalité de libre entreprise qui la sous-tend. Le destin de chacun est entre ses mains. Qu'il en fasse bon usage. C'est d'ailleurs au titre d'une extension radicale de la philosophie économique libérale à tous les domaines de notre existence que le sport, comme la culture, est devenu un enjeu (10)

    Mais cet individu, ce quidam que l'on incite à agir, dont on semble flatter l'ego, il a ses limites propres. Il ne peut pas automatiquement s'incarner dans la proposition qui lui est faite. Il n'est que lui-même. Qu'importe : il ne s'agit pas d'élaborer un protocole pour x ou y. Le propre de la formule est de s'abstraire des paramètres conjoncturels dont le sujet est le premier élément. Ce n'est pas à la reconnaissance des individualités que participe l'incitation, selon une possible formulation : chacun selon ses moyens. En ce cas, en effet, agir, faire, pourrait se comprendre comme un processus dans lequel ce même sujet cherche à se construire et à exister d'abord par rapport à lui-même. Seulement nous n'en sommes plus là. Le slogan, dans sa vertu spectaculaire, l'expose à autrui. Il n'a plus la possibilité de rendre compte de soi à soi-même, de se battre contre soi-même. Son acte ne peut se concrétiser à la lumière de la beauté du sport. D'ailleurs, il n'y a plus de beauté du sport. Sa gratuité effective est une blague body-buildée ; tout est en représentation : l'effort et l'inertie, le mouvement et la pause, la souffrance et l'extase... Il s'agit avant tout d'un exercice de monstration. Just do it, ce n'est pas : Do it yourself. Dans cette seconde formule, c'est la clôture sur soi qui marque le cheminement. La réflexivité exclut nettement la moindre fraction de l'être agissant. Il y a pour la première une scène où instruire mon entreprise, mon acte. Je dois me donner en spectacle et payer pour cela. Il n'est pas question que ce soit just, simplement, comme par enchantement. On comprend que le just est la part de l'envoûtement qui est nécessaire pour faire du sujet un client, un consommateur de slogan, un partenaire généreux de l'objet/marchandise qui vient supporter ce que l'on doit faire et qui coûtera in fine.

    De quel prix faut-il ici parler ? On dira d'abord qu'il s'agit du prix même de l'objet qu'on achète et qui est censé vous donner des ailes, vous métamorphoser en champion. Sans parler de l'incroyable plus-value que dégage le nom seul, le prestige de la marque (qui fait que l'on est d'un clan ou d'un autre, d'une tribu ou d'une autre : Nike, Reebok ou Adidas... et c'est ainsi que l'on se fait un nom.), on pourrait déjà penser à la somme exhorbitante que l'on demande au client. Il faut payer pour en être. Alors que l'on voudrait prendre le slogan comme une incitation à l'extériorisation, à l'émancipation du corps, la première lecture que l'on fera de l'achat, c'est d'avoir entériné un processus d'inclusion. Et cette inclusion suffit d'ailleurs à me dispenser de l'acte auquel je destinais l'objet de mon désir : être sportif. On considérera cela comme un détail ; il n'en est rien pourtant : quelle ironie devons-nous avoir devant toutes ces baskets si chères qu'on ne lasse pas, dont on abandonne l'usage pour ne garder que l'éclat (in)signe... Les thuriféraires de la culture jeune s'empresseront d'expliquer qu'il s'agit encore d'une de ces actes de détournement dont la jeunesse a le secret, parce qu'elle sait très bien se soustraire au diktat consumériste auquel le bourgeois moyen obéit béatement. Mais il faut aussitôt objecter que le modèle économique dans son évolution actuelle tend à réactualiser en permanence ses propres créations. Dans sa forme la plus symbolique, et l'on pourrait dire la plus aboutie : la mode, il reprend dans la minute les initiatives individuelles pour en faire un vecteur commercial porteur. Cette créativité, sous forme de recyclage permanent, certains y voient un moyen d'échapper aux strictes lois de la marchandisation du monde ; il faut dans ce cas faire preuve d'un optimisme sidérant.

    La marque et les articles qu'elle vend... Ils sont normalement au cœur du projet économique et il ne s'agit pas de minimiser la finalité du message publicitaire. Mais depuis le début nous n'avons guère fait le lien entre les mots et les objets proposés. Nous avons essentiellement considéré un texte à la fois comme signature (c'est-à-dire immédiatement associé à Nike) et dépassement de cette logique binaire les mots/la chose. Nous nous somme essayé à décomposer une parole subliminale qui met à distance l'impératif économique visible au profit d'une détermination comportementale avec une portée plus large, dont le sens doit être en partie occultée. En effet, Just do it est moins un slogan publicitaire q'une parole, avec une volonté de toucher à l'universel, ce qui dit tout. Or, cet impératif déguisé rappelle la transformation néo-libérale telle que la définit Foucault dans Naissance de la biopolitique (11). Qu'explique-t-il dans ces pages éclairantes ? A ses yeux, le passage moderne du libéralisme à sa forme néo consiste moins en une évolution du modèle économique qu'en une éducation afin que les individus adoptent des règles comportementales propices au fonctionnement d'une société totalement structurée par des desseins individuels, et où chacun a appris et sait choisir les codes de profit les plus satisfaisants pour lui. C'est d'ailleurs ce que rappelle Laurent Jeanpierre en préfaçant deux articles d'une continuatrice de Foucault :

    Les politiques néolibérales poussent explicitement les individus à se comporter en être calculateur (...) Il s'agit de faire accroire que l'individu est seul responsable de tous les produits de sa vie, comme si les divers héritages, les milieux culturels ou sociaux d'origine ou d'installation, les nombreux accident de la vie, l'accès différencié à l'information, n'avaient aucun effet sur les histoires personnelles et les trajectoires sociales. (12)

    La formule de Nike est emblématique de cette métamorphose de l'agent économique en pourvoyeur d'éthique. Entendons par là que, cette fois-ci, la formule n'émane pas d'une instance intellectuelle avérée (philosophe, théoricien économique, sociologue,...) mais d'un émetteur dont l'intérêt est directement en jeu. Cette manière d'agir est symptomatique de cette entreprise lentement élaborée pour conformer l'individu à des actes marqués d'une valeur morale. C'est un je qui parle à un tu. La démarche n'est pas nouvelle et l'on trouve dans ce domaine nombre de publicités qui jouent sur une relation dialogique fictive. C'est même assez courant dans le domaine de l'assurance ou des garanties (le mode : pensez-y) ou celui des retraites et des obsèques (le mode : préparez-vous). Dans ces cas-là, la relation est précise, l'objet clairement déterminé et l'instance se pose comme pourvoyeuse de service, sans aller au-delà de son rôle. On mesurera au contraire ce que la formule de Nike a de spécifique : elle s'en tient à une généralité trouble, elle a une élasticité morale qui n'est pas sans rappeler, en inversant l'interdiction, le cadre du Décalogue (13). Le paradoxe d'une telle phrase est que, dans le fond, on pourrait l'appliquer à bien des produits ou des services (il faut donc se méfier d'une forme qui ne maintient pas la stricte signification de son message à l'objet qu'elle désigne), que l'on pourrait même la définir comme une pragmatique (sans oser aller jusqu'à une philosophie...). C'est en regard de cet excès, alors même que la publicité se caractérise par le principe de la cible, que l'analyse du slogan s'impose pour le remettre en perspective avec la place qu'occupe aujourd'hui l'individu. En fait, la marque est un sésame et Nike n'est au fond, avec sa formule planétaire, que le symbole d'un processus plus vaste par lequel tout ce que je puis (être) positivement s'accomplit dans une installation auto-normée, par ces paroles réduites à rien, sinon le nom propre de la marque elle-même avec laquelle j'échange mon identité. Si le possible est l'horizon démocratique dans ce qui serait en quelque sorte une utopie du sujet, il est ici ramené à une simple effectuation, à ce qui est à portée (puisqu'il ne fallait pas désespérer Billancourt, il fut un temps, il faut lui donner à espérer du consommable désormais) ; et ce possible-là liquide la pensée en rabattant la vérité à un droit matérialisé par la marque.

    Et la marque se paie. Je paie donc pour (en) être. Et pour être quoi, au juste ? Une copie, une pâle silhouette de joueur anonyme... Il ne suffit pas qu'on me dise ce que je puis être pour l'être. Quand, alors, le jouir se réduit à un apparat factice de la réussite, il n'y a pas loin que l'on se trouve alors devant une des formes les plus impitoyables du rappel du pouvoir (en l'espèce, économique et transnational) devant la petitesse de chacun. C'est alors que par un sinistre retournement, la formule publicitaire me voue à l'incessante répétition de mon absorbement à la parole qui excite mon orgueil et me vide inexorablement de la conscience de ce que je suis. Just do it est la forme achevée d'un glissement culturel vers l'extérieur, la représentation, cette volubile expansion de mon être vers la performance qui n'aura jamais de fin, parce que, dans ce long processus qui amène l'individu à s'abîmer dans la facilité du défi perpétuel, il n'y a guère de doute qu'il ne trouve, pour reprendre la belle formule de A. Erhenberg, la fatigue d'être soi. Loin de pourvoir à l'épanouissement du sujet, cette course vers soi à travers des attributs, des signes extérieurs qui me mettent en concurrence avec le reste du monde ne peut que générer de la frustration. Le slogan m'incite à faireJust do it : c'est tout ce qu'on te demande de faire. On m'indique ma place de participant et pour être plus précis : de figurant. Il y a le murmure indistinct d'une limite, d'une place assignée, jamais clairement identifiée parce que la voix qui m'informe est elle-même anonyme, voix qui s'inscrit sur les murs, partout et nulle part. Mais la machine invisible qui le produit m'est infiniment supérieure. C'est d'ailleurs aussi l'un des avatars de la formule.

    Voilà pourquoi, le slogan de Nike est avant tout un message à la jeunesse, à ceux qu'il faut conditionner le plus rapidement. Il est d'autant plus efficace qu'il est ancré dans la plus indolore des illusions démocratiques, celle qui donne à chacun la certitude que tout déterminisme social ou culturel est vaincu, neutralisé : le sport. Il s'intègre parfaitement dans la rhétorique anti-intellectuelle, différentialiste, a-politique de l'époque. C'est l'heure du décervelage quotidien d'une jeunesse dont les intellectuels sont des sportifs, des amuseurs publics, du people.

    Encore faudrait-il que ceux qui en sont les premières victimes en aient conscience, soient sensibles à la duperie de cette invite équivoque et perverse. Mais comme souvent en pareil cas, il y a un angle mort : celui que fabrique le désaisissement de la langue et de ses subtilités. Plus on tend vers la simplification de la langue, plus sa puissance augmente dans les mains de ceux qui savent ce que pouvoir parler signifie. Finissons alors par une ironie graffitée sur un Abribus au printemps 2007 : Nike la police. On pourra toujours y voir une licence orthographique ; certains même y liront la liberté débridée d'un autre monde que le pouvoir ignore. Soyons plus pessimiste : appelons cela la voix de son maître.


    (1)Rien à avoir, par exemple, avec cette affiche de la propagande américaine dans les années 40, d'une femme montrant son biceps pour accompagner une formule directe : we can do it. Dans ce cas précis, la guerre est ouverte.

    (2)Ce que la traduction du slogan en français négligerait par un abrupt fais-le. Sans doute parce qu'un t'as qu'à le faire aurait une ambiguïté contre-productive où le client serait d'une certaine manière laissé à lui-même.

    (3)L'acte publicitaire par essence force à masquer la monstruosité de son discours et se lance dans un déport délirant qui a, dans sa conception hyperbolique même, la capacité de faire tout avaler au sujet. On ne vend pas de beaux cheveux (pas sûr qu'ils seront un jour aussi soyeux que le modèle) mais la séduction qui en procédera. On fait comme si la singularité du sujet qui désire n'avait pas de limites. On saute allègrement une étape. Au premier possible hypothétique, on en substitue un second, plus hypothétique encore, et l'effet grossissant du procédé permet de galvaniser l'envie.

    (4)J. Austin, Quand dire, c'est faire, Seuil, 1970 et J. Searle, Les Actes de langage, Hermann, 1972. Là encore, la traduction fait souffrir le sens puisque l'ouvrage d'Austin s'intitule How to do things with words ?

    (5)C'est bizarrement la rencontre de deux conceptions sociologiques du sport. Celle de J.M. Brohm qui voit en cette pratique une sorte d'opium du peuple moderne, une façon de relier (religere, religion) chacun à la communauté, et de l'engager à la ferveur. Celle, inverse, de Ch. Piocello ou J. Defrance qui y repèrent une forme modernisée de lutte des classes, de rivalités claniques. L'une n'exclut pas l'autre.

    (6)Comprenons ce substantif dans son étymologie, medius : qui est dans la moyenne.

    (7)Souvenons-nous du psychanalyste dans Enfin pris de Pierre Carles. Il rappelle avec beaucoup d'à propos que le corbeau a l'habitude de signer : un ami qui vous veut du bien.

    (8)La publicité est plus métonymique que métaphorique. Elle ne tend pas vers l'abstrait mais vers la concrétisation, l'effectivité du désir. Elle ne peut pas être dans le poétique et l'extensible mais du côté du fétiche et de la partition.

    (9)Nous poussons à peine d'ailleurs, si l'on veut se souvenir de l'époque de la Guerre Froide et de l'énergie infinie dépensée par les états pour donner aux compétitions toute leur portée symbolique (en particulier dans un pays comme la R.D.A.). Aujourd'hui, c'est la Chine. Mais il faut aussi signaler la propension des athlètes à se draper des couleurs nationales une fois l'épreuve achevée. Bel exemple d'universalité...

    (10)C'est pourquoi, par exemple, le slogan de Nike nous semble plus essentiel dans la définition des valeurs contemporaines que celui pourtant si narcissique de l'Oréal : Parce que je le vaux bien. La beauté ne peut pas être autre chose qu'un enjeu économique. Contrairement à ce qu'on prétend, elle n'est pas aussi normative. Elle est et c'est tout. Nulle raison de croire que l'on ressemble à Claudia Schiffer ou Andy Mac Dowell. On peut alors s'étonner que dans Nouvelles Mythologies, G. Vigarello choisisse cette formule comme emblématique, et en retourne d'ailleurs la grammaire sans autre forme de procès : «... le destinataire lui-même est visé nommément dans le message. Un « vous » ou un « nou » qui s'adressent à tous : « Parce que vous le valez bien », « Parce que vous aussi, vous le valez bien », « Parce que nous aussi, nous le valons bien » ». La déduction n'est pas aberrante mais elle passe outre le choix grammatical fait par le concepteur.

    (11)M. Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours du Collège de France 1978-1979, Seuil-Gallimard, Paris, 2004

    (12)W. Brown, Les Habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néo-conservatisme. Les prairies ordinaires, Paris, 2007. Préface Laurent Jeanpierre. p.16.

    (13)On pourrait considérer qu'une telle formule, dans son ambivalence éthico-économique, est une porte d'entrée pour expliquer l'étrange jonction entre la prédominance du marché comme philosophie alliée et un mouvement réactionnaire et moraliste. Ce que certains voient comme incompatibles : le néolibéralisme et le néo-conservatisme.


     

  • Mobilier urbain

    C'est le matin. C'est le métro. Ils ont leurs écouteurs greffés aux oreilles. Ils sont mélomanes. Ils feuillettent les gratuits, actualisent la météo et l'horoscope. Ils ont dans le regard les restes d'un écran télé. Ils pensent.

    Sortie de métro. Surface. Centre ville. Allées commerciales à ciel ouvert. Vitrines hallogènes et néons.

    Et ça commence. Modernité.

  • L'inconciliable selon Whistler

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    Whistler, Portrait de la mère de l'artiste

     

    Ce célèbre tableau, exposé à Orsay, m'a d'abord fait une étrange impression, une impression désagréable, au-delà même des considérations esthétiques. On y trouve une forme de rigidité qui n'a rien à voir avec la quiétude, une matité dont la force semble absorber le moindre espace, comme s'il était impossible désormais de respirer. Il y a logiquement un hommage, quelque chose qui est rendu à celle que l'artiste a immortalisée, mais ce rendu me paraissait en contradiction avec la sévérité des tonalités, cet emprisonnement de pans monochromatiques avec lesquels le peintre structure l'ensemble : jaune pour le bas (un jaune un peu sale, usé), noir à gauche (pour un tiers seulement), gris (avec des effets de barbouillage qui en font un mur improbable : plutôt une surface de pigment à regarder pour elle-même). Il y a donc hommage. Et, en sachant un peu plus sur cette mère, vieille, coite, fixant un hors-cadre qui viendrait après ce rideau mortuaire, mais qui n'existe pas, sur cette mère prénommée Anna Matilda, à l'éducation puritaine, je me disais que Whistler avait voulu évoquer un univers passé dont il avait eu à subir (conjecture... mais qui me rappelle, mutatis mutandis, deux poèmes de Baudelaire (1) très intimes) la violence et que ce visage, à moitié peint seulement, il ne pouvait le représenter, et ne pourrait le contempler ensuite, que dans la mutilation induite par le choix même du profil. C'était sa manière, un peu facile peut-être, d'être dans la vérité de soi, sans aller jusqu'au bout de cette vérité (parce qu'il n'y a de vérité tenable que si l'on sait y renoncer en partie. En grec, la vérité se dit alètheia, soit : la suppression de l'oubli. Définition terrible, quand on a compris, en vivant, qu'il nous faut toujours garder une part d'oubli pour exister.).

    Cette mère qui est le sujet apparent du tableau, il en éclipse donc la pleine figure, un peu comme se présente la lune, en «astre des morts» hugolien. Figure polyphème qui aurait voulu que l'autre ne fût personne, mais que l'art a rendu à être quelqu'un, quelqu'un d'autre. Si elle a guetté l'échec, au moins, comme avec Homère, le fils s'est échappé et Personne s'est projeté hors du monde (et donc en même temps dans le monde) et a brisé ses chaînes. Sujet apparent qui, dans sa paralysie même, puisqu'être peint, c'est être mort, doit refluer progressivement devant le vrai sujet, celui dont on ne peut pas dire qu'il soit un existant classique mais plutôt la trace d'un geste. Qu'en est-il, au demeurant, de cette vieille femme dans le tableau, et donc de sa place dans le monde ? Elle était déjà à demi représentée, et voilà qu'en essayant de centrer notre attention, nous constatons qu'elle n'y est pas, justement, au centre. Plutôt décalée vers la droite (pour le spectateur). Elle est comme reléguée. Pour quelle raison ? Nous verrons cela après. Pour quel bénéficiaire d'abord ? Plus au centre, un cadre : un tableau dont il n'est pas possible de déterminer le sujet (encore un !) précis. Disons un paysage, barbouillé, dans une gamme chromatique assez terne. Le flou, si l'on peut dire, n'est sans doute pas un hasard : l'œuvre n'a pas à être définie ; elle vaut essentiellement par son exemplarité. Elle est l'acte de peindre en soi, ce qui caractérise l'absent omniprésent du tableau : Whistler lui-même. Mais cela suffit : il dit, de cette façon, qui il est et où, dans l'ordre du monde, il se situe.

    C'est en ce sens que ce portrait détourné raconte un conflit, un conflit de cette mère préférant ne pas regarder un tableau que l'artiste a pourtant mis, très clairement, à la hauteur de son regard. À son œil détourné de l'objet sacré pour Whistler (et nous sommes dans la vie) répond la mise en scène d'un détournement du titre (et nous sommes dans l'art) pour lui substituer la rivale : la peinture. Conflit reflétant à la fois les tiraillements personnels et les implications sociales de cette vie d'artiste : métier honni et déclassé, prestige dérisoire, renoncement au devoir bourgeois. Tableau à la marge blanche, immaculée presque (ce qui est très remarquable ici) destituant toute profondeur à la coiffe et aux frou-frou de dentelle qui enveloppe les mains maternelles. Rivalité des mains, entre celles qui ne recueillit pas le don, posées sur les cuisses, inertes, et celles, là encore invisibles, du fils œuvrant.

    Triomphe du tableau donc ? À demi seulement, car, comme dans tout conflit, il n'est pas possible qu'il n'en reste pas des traces, des raideurs propres à produire du remords ou du mal-aise. Ce tableau qui est plus au centre ne l'est pas tout à fait : la mère est en périphérie. Elle rôde et sa mortalité (par la pause et puisque Whistler ne peut en faire l'économie, elle est aussi mortifère) signifie qu'il est bien difficile de s'échapper du monde ; que tout engagement contre quelque chose ou quelqu'un (surtout quelqu'un d'ailleurs) se construit dans l'ambiguïté sémantique de la préposition. Contre : en opposition mais aussi en appui sur... Quoi que nous fassions, ce qui a été est là, encore et encore.

    Cette (ir)résolution a fini par me charmer. Il est une des œuvres dont je suis obligé, au-delà des considérations esthétiques (que cela me plaise ou non), un peu comme avec Zurbaran, de reconnaître la nécessité. Nécessité émanant d'une force discursive telle que de cette disposition donnée comme une nature morte naît un récit quasi originel bruissant de toutes les histoires individuelles passées, présentes, futures.



    (1) Il s'agit de « Je n'ai pas oublié, voisine de la ville... » et de « La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse », œuvres au sujet desquelles il écrit dans une lettre adressée à sa mère, en date du 11 janvier 1858 : « J'ai laissé ces pièces sans titres et sans indications claires, parce que j'ai horreur de prostituer les choses intimes de famille ».

     

     

  • Notule 01

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.


    1-Une jeune femme envie la beauté de sa sœur et lorsque celle-ci tombe enceinte et que son corps est altéré par cet événement, son espoir tombe dans le désenchantement. Court roman pour entrer dans l'univers de l'inquiétante étrangeté caractéristique de cet auteur japonais.

    Yoko Ogawa, La Grossesse (1991, en français, 1997)

    2-Le fleuve comme fil conducteur de ce livre inclassable, où se mélange détails et réflexions, rêveries et gravité. Texte sur la seule Europe à laquelle nous devrions nous attacher : celle d'une histoire à méditer et d'une culture à connaître, pour en préserver l'essentiel face au chaos.

    Claudio Magris, Danube (1986, en français 1988)

    3-L'écrivain raconte la tragédie de sa mère et, à travers elle, celle d'une génération allemande confrontée à l'impossible de sa condition historique. Sans pathos, sans effet, dans une écriture implacable à même de rendre hommage à ceux pour lesquels tout était déjà joué.

    Peter Handke, Le Malheur indifférent (1972, en français 1977)

    4-Elle n'est que servante. Elle n'est rien. Mais admire profondément l'artiste qu'elle sert, jusqu'à être capable d'un sacrifice inattendu. Un sens de la distance dans la narration qui donne à ce bref roman une puissance admirable.

    Michèle Desbordes, La Demande (1999)

    5-Vingt pages, pas plus, pour oublier les virtuosités faciles des autre œuvres d'Échenoz. Un homme et son fils face à la seconde disparition de la mère.

    Jean Échenoz, L'Occupation des sols (1988)

     

  • Facebook : l'inversion du Panopticon

    Comment faut-il dénommer ce nouvel espace qui se développe sur la toile et dans lequel s'engouffre tout à chacun pour signaler sa présence ? Mystère. Facebook, MySpace et autres mouvements participatifs de reconnaissance. Où est-ce ? Sur quel(s) continent(s) imaginaire(s) ces nouvelles (id)entités viennent-elles s'amarrer ? Faut-il une réponse, un concept qui en rende compte ?

    S'occuper de l'espace n'est pas une mince affaire. Sans doute est-ce plus périlleux, d'une certaine manière, que de s'inquiéter du temps. La spatialité est un écueil plus redoutable que la temporalité, la borne plus problématique que la montre. C'est, en tout cas, ce que rappelle B. Westphal dans les premières pages de sa Géocritique (1). Faut-il en l'espèce y voir la concession que l'on fera à l'évidence du vécu, à l'incontournable réalité (?) de ce qui nous entoure et qui, par le fait même que cet univers perdure dans sa motilité, nous donne l'impression d'être d'une telle solidité (ou du moins d'une telle constance) qu'il n'est pas si nécessaire d'en débattre, j'allais écrire, pour le goût de la métaphore, d'en découdre. Le temps, lui, est une perte, une entropie de notre désir, une conscience mutilante. C'est pourquoi on lui attribue le magister du regret, de la perte, de l'abandon. Avec lui, on éprouve. Il n'en serait pas vraiment de même avec l'espace qui n'a le plus souvent qu'une fonction de support. Si notre nostalgie prend acte de ce qu'elle, soit : un écoulement contre lequel il est vain de lutter, devant un lieu anciennement connu, ou bien un lieu qui nous en rappelle un autre, elle ne confère pas à cet espace une valeur autonome, propre. Il n'est qu'à notre service et lorsqu'il n'est plus sous nos yeux, mais seulement une image emmagasinée dans notre univers intérieur, il demeure avant tout comme un matériau de notre volonté. Il n'est plus là mais en nous. Nous avons substitué au réel spatial une configuration temporelle de notre souvenir dont la torsion (par rapport à ce réel justement) est le signe d'une adéquation sensible du monde à nos aspirations. On se fait son cinéma, en quelque sorte.

    N'empêche : le temps n'a pas été le seul axe sur lequel l'activité humaine a déployé ses angoisses et ses envies. On peut même prétendre qu'en ce domaine, le rapport de l'individu à son environnement a prévalu. Le premier travail auquel il s'est astreint n'est pas de se souvenir mais de trouver sa place dans le lieu, ou pour user d'une distinction à la Michel de Certeau, à faire de l'espace un lieu. De la manière la plus concrète. Il s'est arrangé avec ce que lui donnait la nature pour se frayer un chemin dans le désordre environnant. Il a plié le monde autant que faire se pouvait à ses nécessités qui, au fil du temps, se sont accrues. Le débat n'est pas d'évaluer les limites qu'il aurait dû (ou doit, ou devra) s'imposer mais plus simplement de concevoir que l'existence humaine a pris un sens particulier en déterminant, certains diront excessivement, sa place dans l'espace, et en ayant conscience de sa latitude à vivre dans cet espace combinant à la fois les données naturelles et les possibilités développées par sa propre activité.

    C'est en sachant cela qu'il a aussi été capable de produire un imaginaire intégrant tout un système binaire (connu/inconnu ; familier/mystérieux ; amical/hostile ;...) dont les recherches anthropologiques et ethnologiques nous ont largement informés. Il y a donc eu très tôt une logique du lieu autre, de cette étrangeté singulière qui était à même de prendre en compte le rapport spécifique du proche et du lointain, par le biais d'une connaissance projective capable de relier deux bornes contradictoires : l'assuré-le rassurant/l'inconnu-l'inquiétant. Et l'imaginaire est, nous semble-t-il, ce compromis, admettant variations et aléatoires, qui facilite, jusque dans les angoisses, le passage de l'un à l'autre, qui permet même que le curseur se déplace, malgré tout, pour repousser plus loin les limites de l'inconnu.

    Dans sa formulation la plus élaborée, ce travail revêt l'aspect de l'utopie. Celle-ci, ainsi que l'a montré L. Marin, n'est pas une simple substitution d'une réalité à une autre, sur le mode simple d'une recherche de satisfaction, mais une composition plus complexe, «l'expression discursive du neutre (défini comme «ni l'un, ni l'autre» des contraires). Sur le plan discursif justement, elle fonctionne «comme un schème de l'imagination, comme une «figure textuelle» (...) [C'] est un discours qui met en scène ou donne à voir une solution imaginaire, ou plutôt fictive, des contradictions : il est le simulacre de la synthèse» (2). L'utopie est donc une combinatoire, un agencement du réel environnant sur un plan discursif qui ne peut jamais totalement s'en détacher. Pour en illustrer le caractère binaire, il suffit de lire ou de voir les œuvres de science-fiction dans le recyclage (parfois grotesque et convenu) du présent. Il est bien sûr sensible ici que l'utopie a partie liée avec la projection onirique telle que l'a définie la psychanalyse. Cela induit que ce travail spatial, entre l'autre et le même, correspond à une aspiration émancipatrice. Il n'est, dès lors, pas très étonnant que l'utopie puisse épouser, selon les optiques choisies, des aspirations collectives (du type République de Platon, ou Utopia de More) ou individuelles (du type Espéranza pour Robinson Crusoé, ou les entreprises aventurières tant que le monde n'a pas été clos).

    Il en sera ainsi jusqu'à ce que la puissance de feu des hommes, leur volonté de maîtriser leur environnement et les hommes qui vivent sur les territoires convoités trouvent leur réalité dans une construction plus élaborée que la seule conquête. On pense ici à tout ce que M. Foucault définit comme le bouleversement du politique, quand celle-ci devient une politique du sujet (3). Ce n'est pas un hasard si à partir de cette époque, la littérature va peu ou prou voir émerger une thématique qui substitue à l'inventivité de l'utopie, perçue comme rêverie d'un monde positif (4), une dystopie qui surdétermine l'horreur fictionnelle pour dévoiler la noirceur de la réalité. Le XXe siècle sera particulièrement marqué par ce glissement vers ces univers où la catastrophe politique est, si on le peut dire, organisé. Cette organisation peut alors revêtir les formes d'une logique de la surveillance et du contrôle caractéristique des sociétés qui combinent à une volonté d'oppression classique (les «dictatures» ne sont pas une invention moderne) une puissance technologique accélérant l'efficacité du quadrillage. La référence en ce domaine est sans doute le 1984 d'Orwell. Dans sa forme actualisée, c'est le concept de scanscape dont Mike Davis détaille les effets désastreux dans l'espace urbain américain (5).

    Dans cette perspective, la dystopie est une forme générale dont l'une des applications, dans le domaine de l'espace et de sa segmentation, est, toujours en termes foucaldiens, l'hétérotopie, c'est-à-dire un lieu autre, un espace que la société a configuré pour des usages particuliers et identifiés par le corps social. Foucault, dans ce domaine, se sera particulièrement intéressé aux structures carcérale et psychiatrique. Ces lieux autres fonctionnent dans un rapport étroit à la rectitude imposée par la société. Ils peuvent en être la continuité oppressive (c'est ce qui intéressait précisément le philosophe) ou le retranchement plus ou moins tacite (comme les jardins ouvriers, mais aussi les lieux de vacances organisés). Encore faut-il comprendre que dans ce dernier cas, l'infra-structure continue d'être opérationnelle, comme marginalité contrôlée.

    Par ailleurs, et malgré toutes les réserves sur ces échappées réelles dans un monde de pleine surveillance, il faut comprendre que ces hétérotopies peuvent faire l'objet, dans le décryptage des instances qui les régulent, d'une critique et d'une correction que l'on qualifiera d'effectives. Si je suis mécontent, insatisfait, je peux chercher à améliorer la structure ou la quitter. Parce que ces lieux, pièges ou fausse liberté, existent, ils offrent une résistance palpable à ma propre personne qui, en retour, choisit de se livrer ou non aux règles imposées. Parce que ces lieux ont une identité symbolique (mais pas seulement : le Club Med n'est pas qu'une certaine idée des vacances, c'est aussi un endroit, des services, des échanges.), ils m'assignent à la réaction (adhésion/répulsion). Ils sont donc encore des lieux où mon identité se pose comme un a priori, une différence irréductible à l'objet.

    A l'inverse, l'entrée dans la virtualité de la Toile m'oblige à m'interroger sur ma place, sur l'espace auquel je viens collaborer (6). On rétorquera d'emblée que le propre d'une structure de surveillance telle que pouvait en parler Foucault est justement son invisibilité, sa présence insensible, sa naturalité presque. Il n'y aurait donc pas de différence de fond. Ce ne serait qu'une affaire de modalité. Pas si sûr. L'intégration de son existence à la sphère technologique n'est pas en soi un problème si l'on maintient la distinction forte entre les deux ordres, lorsque, d'une certaine manière, on maintient l'inquiétude très ancienne de l'humain devant le matériel dont il est le créateur. Or, l'usage de cette même technologie comme signe, voire signalisation, de sa propre existence ouvre des perspectives tout autres. Facebook n'est pas un univers dans lequel je me projette. Il n'est pas une structure discursive (comme les blogs, et peu importe ici la profondeur de ce qu'on y lit.) (7), il n'est pas une articulation imaginaire contre laquelle le réalité oppressive viendrait buter, ils n'est pas une interrogation, même sommaire, sur ma place dans le monde. Ils n'a pas d'existence. Il ne montre pas d'existence. Il est a-topique. Cela signifie que ces lieux où mon nom s'impose, et s'impose comme point nodal d'une réticulation capturant d'autres noms propres, avant de devenir soi-même point décentré d'une autre structure, d'un autre Space ; ces lieux où je m'affiche comme maître de cérémonie d'une sarabande qui pourrait potentiellement me mener tout autour du monde, jusqu'à l'épuisement de toutes les combinaisons possibles, faisant de chaque nom, un degré supplémentaire qui m'éloigne du nom premier par lequel je suis entré dans cet univers ; ces lieux annulent, d'une certaine manière, la présence effective du sujet. Ils sont le signe de sa neutralisation.

    Curieusement, et à l'inverse de toute démarche créatrice, ce retranchement sur la Toile n'ouvre pas, en effet, une faille dans la réalité mais boucle en quelque sorte l'installation de celui qui semble s'y refuser dans une imparable aliénation où l'existence est avérée comme une matière brute. Il suffit de déposer sa photo et l'on y est. Ce que je suis (ou du moins ce que j'imagine que je suis) est garanti par l'entreprise d'inscription dans un carroussel qui emporte mon identité et celles de ceux que je piège (mais ils sont complices...) dans ce gigantesque annuaire de servitudes volontaires à la technicité identificatrice. Il est pour le moins singulier de voir les gens, si rétifs parfois aux protocoles de contrôle, si soucieux de ne pas souscrire aux investigations étatiques, si frileux devant les politiques sécuritaires de prévention, se précipiter dans ces machineries où ils dévoilent, brutalement, leur(s) réseau(x) privé(s). Faut-il être à ce point perdu avec soi-même pour devoir, dans le maelmstrom d'une structure tentaculaire où l'information se noie aussi vite qu'elle apparaît, imposer sa réalité... La compréhension d'une irréductibilité du monde à soi ne débouche plus sur une quelconque position raisonnée, qui peut aller du silence à une activité originale (politique ou artistique, par exemple.). Il s'agit plutôt de ne pas perdre sa propre trace, d'être sûr de se repérer. Dans un monde trop grand, il est urgent de montrer sa présence. Mais il ne s'agit évidemment plus des réelles présences dont se félicitait G. Steiner. L'a-topie de ces sites Internet ramène à ce qui est sans la moindre épaisseur discursive, et l'homme sans paroles propres n'est plus grand chose. Puisque règne l'incertitude de ce qu'on peut être, les pratiquants de de Facebook revendiquent leur besoin d'être par une territorialité ambiguë : à la fois immatérielle et banale.

    Cette double caractérisation suppose que l'individu, réduit à cet acte d'affirmation muette, vive dans sa quotidienneté une situation de disparition ou d'isolement redoutable. En effet, le rapport de l'identité à l'espace, sans parler des questions politiques afférentes, est une évidence, et l'angoisse que la première peut projeter devant l'incertitude du second n'est pas nouveau. Proust en a sans doute donné littérairement l'un des plus magnifiques exemples lorsqu'au début de la Recherche il raconte les errements de l'esprit flottant dans le sommeil, puis, plus tard, lorsque le narrateur évoque la frayeur de ces chambres inconnues où il se réveille sans savoir qui il est. Mais, dans ces deux situations, c'est l'étrangeté de l'espace qui compte, non la duplication de la réalité commune, comme dans Facebook.

    Ne plus savoir se situer est une expérience traumatisante. Celle-ci est sans doute aussi ancienne que l'humanité. Le problème est que notre époque, après avoir fourni le droit à l'anonymat comme moyen démocratique de pouvoir agir (plus) librement, a réussi le vertigineux retournement d'aliéner les individus jusque dans leur besoin de reconnaissance et de les rendre complices et aveugles d'un contrôle qui ravirait Bentham et son Panopticon. La virtualité du monde dont se délecte la philosophie postmoderne a ses limites : la multiplication des images et des réfractions n'empêche pas qu'à un moment ou à un autre, il s'agit bien de réalité. Pire encore : il s'agit de la dupliquer. Facebook est une sorte d'aveu : celle d'une assignation au miroir, miroir sans tain, où le sujet se tient du mauvais côté, mais prêt à tout pour survivre à la prolifération des êtres, la peur chevillée au corps de l'incertitude de ne pas être ici, en chair et en os, dans un ici qu'il faudrait savoir occuper. Occuper : c'est-à-dire habiter et non pas remplir d'une vague agitation. Occuper et non s'occuper de.

    L'affaire n'est donc pas simple. Elle engage, comme un acte politique, la place que l'on veut s'assigner. Les moyens techniques ont depuis longtemps pris la double figure d'une libération et d'une aliénation. Déjà Vigny, en 1864 (autant dire une préhistoire...) :

    Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne
    Immobile au seul rang que le départ assigne,
    Plongé dans un calcul silencieux et froid.

    Ce n'est pas la Toile qui doit faire lieu mais l'homme. L'instrument ne doit pas être la lorgnette par laquelle le dévoilement vire à la complicité.

    *

    Si l'on voulait pousser à l'extrême la dystopie latente de la situation que nous venons d'évoquer, on pourrait imaginer qu'une population donnée, désirant à tout prix que chacun ne soit pas oublié, vienne faire son propre signalement à la police politique du territoire. Et Agamben aurait définitivement raison. Mais il ne faut pas être si sombre...

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    1-B. Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace. Minuit, Paris, 2007.

    2-L. Marin, Utopiques : jeux d'espaces, Minuit, Paris, 1973, p.9.

    3-Nous renvoyons entre autres au cours du Collège de France, Sécurité, territoire, population, Gallimard-Seuil, Paris, 2004

    4-Peu importe ce que nous pouvons penser de ces utopies par ailleurs. L'essentiel n'est pas que l'Utopia de More puisse être glaçante par bien des aspects pour un lecteur moderne, mais que son auteur y voyait une alternative satisfaisante à une situation politique contemporaine.

    5-M. Davis, Au-delà de Blade Runner. Los Angeles et l'imagination du désastre. Allia, Paris, 2006.

    6-La collaboration, comme la convivialité, est un des grands termes du vocabulaire informatique. C'est une manière de placer l'échange entre soi et la machine sur le même plan que celui qui préside à la co-présence des êtres vivants.

    7-Cette parenthèse n'est pas une manière un peu légère pour fonder l'auto-justification légitimant ma propre démarche et pour me soustraire à la moindre critique. On me rétorquera que ce serait grande naïveté ou présomption de croire qu'utiliser la Toile comme moyen de contester l'ordre établi, alors qu'il est en passe d'en devenir l'un des instruments privilégiés, est un acte révolutionnaire. Sans aucun doute. D'autant que la Toile foisonne. Mettons alors cet acte sur le compte d'un esprit pascalien tournant à l'envers, pour lequel, avant que la mort n'advienne, il faut faire le pari de l'écriture. Non par souci de laisser une trace et de soigner sa vanité, mais parce que l'homme maintenant plutôt que Dieu après...