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  • N...

    Nous ne sommes jamais orphelins de nos colères...

  • Face à face

    C'est dur, la frontalité. L'image frontale... Pas celle qui se voudrait absolument tranchante, pas le scoop, ou l'image-choc, qui neutralise l'œil, mais l'image frontale et fixe, et pourtant mobile. Est-elle encore de mise aujourd'hui, est-elle encore cinématographiquement viable, tenable ? Et si j'écris cinématographiquement viable, tenable j'entends : visible, acceptable, et donc rentable, puisqu'il n'y a plus désormais qu'une indispensable harmonie entre l'apparence et le rendement monétaire pour justifier de la survie du (déjà défunt ?) 7eme art. L'image frontale, qui dure et s'impose à nous de toute son autorité agressive, parce que fixe, alors que nous associons désormais, assez bêtement, l'autorité au mouvement incessant, à la captation par le montage, le temps très court des plans. Il faut aujourd'hui vidanger l'œil sans cesse, ne pas lui laisser la possibilité de s'imprégner du monde. Le monde n'existe pas, ou n'existe plus, et un certain cinéma, américano-mondial, fait tout pour que nous ne puissions plus croire au monde autrement que dans un procession virale de séquences accélérées. Le film d'action (mafia, guerre, espionnage, super-héros vengeurs,...) a triomphé et avec lui la mort du spectateur pensant (mais certains, depuis Duhamel, Adorno et consorts, diront qu'il n'a jamais existé, qu'il n'a été qu'une fiction critique).

    En regard de cela (si l'on ose la formule), le passé du cinéma présente des raretés, des perles qui paraissent alors désuètes ou inconsidérées, entre autres : ces cas longs de frontalité. Le spectateur lambda des temps postmodernes sera à coup sûr jeté dans un désarroi, voire une gêne, palpable. Ce sont ainsi ces longs plans fixes dont il se demande quand ils s'arrêteront, dont il attend qu'ils se brisent, parce qu'ils imposent une humanité que la société contemporaine essaie d'effacer.

    On fera donc passer tout ce cinéma qui jouait du plan fixe et de la frontalité pour une école expérimentale, ou une vague esthétique underground, ou un parti pris intello. Bref, du passé, de vieilli, du (temps) perdu.

    Exemple parlant. Deux ou trois choses que je sais d'elle de Godard, tourné en 1967, avec la si magnifique Juliet Berto.

     

     

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    Une scène banale de rencontre (1), dans un café sans relief, avec un flipper et un client au flipper, coupé par le plan, mais si présent, et doublement : son corps en secousse et le bruit de l'engin. De quoi entretenir toute une rêverie ou un discours freudien de l'image sexuée/sexuelle (de mise, vu le contexte puisqu'il y a tentative pour séduire). Mais devant le flipper, et à côté d'un client avec lequel elle a commencé à discuter, il y a Juliet Berto. La question n'est pas de savoir si l'on a envie de contempler l'actrice parce qu'elle est belle (certes, elle est très belle. Néanmoins, on peut toujours faire autrement : les photos sont là pour remplir cet office) mais de sentir que le plan à partir duquel elle est seule à l'image, et l'autre, l'homme, n'est plus qu'une voix off, ce plan nous force à la regarder, à regarder la banalité d'une femme dans un café, qui fume, et qui parle. Cette banalité est pourtant sublimée, terriblement, par le fait même que Godard insiste sur cette réalité en ne cherchant jamais à construire, par ce qu'il appellerait un artifice, une échappée vers autre chose, ce qui serait effectivement une scénarisation vide et factice de ce qu'il veut montrer (et qui détruirait d'ailleurs ce qu'il veut montrer). La caméra fait face, et c'est une nécessité puisque le personnage de Juliet Berto, comme pris à son propre piège de la rencontre, se trouve progressivement embarqué dans une discussion qu'il ne maîtrise plus.

    On (je veux dire Godard) pourrait faire du champ/contre-champ, un ping-pong classique qui tiendrait lieu de fil narratif et d'explication à cette chose mystérieuse qu'est une rencontre (2), mais il sait qu'agir ainsi, agir cinématographiquement de cette manière, c'est bidon et suranné (et ainsi, nous, plus tard, spectateurs touchés par les tentatives de ceux qui veulent faire un cinéma moins académique, nous finissons par être ennuyés par les ficelles du métier. Et le champ/contre-champ est un des pires qui soient...). Alors, le plan fixe, le cadrage bien de face. Un face à face avec soi-même à travers un face à la caméra qui prime sur la pseudo analyse psychologique des stratégies de conquête. J'avance un pion, tu me réponds, je rejoue, tu contournes, etc, etc, etc. Paradoxalement, le gars est hors-jeu. Ce recours technique est essentiel, parce que dans la vie, le problème (ou la question) est moins souvent l'autre que soi-même. Ce plan fixe concentre donc toute la sévérité d'une situation banale, d'un seul point de vue. Il n'est pas question pour l'œil du spectateur de fuir ailleurs, de trouver des formes de contournement. Godard en reste à ce seul corps tronqué (elle est assise), à la seule expressivité modulée du visage et c'est si rare de se retrouver au cinéma dans le temps long d'un déchiffrage de l'être, de devoir scruter la variation non des gesticulations du réalisateur mais celle de la promesse d'un visage (pour détourner Baudelaire). Sans cette longueur (et certains useraient du terme pour dire que c'est ennuyeux...), on ne comprendrait pas ce qu'il y a de compliquer dans le personnage incarnée par Juliet Berto ; on n'apprendrait rien sur ce qui peut arriver quand on est face, ou en présence, d'un homme/d'une femme qui débat et se débat avec la difficulté de la relation à l'autre.

    Cette profondeur remarquable, profondeur de la surface cernée par le temps en fait, Godard l'envisage sans recours dramatique, comme au fil des minutes qui passent. Il y a sans aucun doute d'autres manières de faire (à la Bergman, notamment), avec plus de violence dans la durée des plans : c'est une autre histoire. Pour la scène qui nous concerne, on comprend aisément que ce choix est désormais impossible. Le cinéma français contemporain, oscillant entre le parisianisme creux des années 90 et le retour d'un social faisandé aux bons sentiments, ne peut absolument plus se permettre ce genre d'audace. Il lui a fallu un cynisme toc ou un pathos bien pensant. C'est pour cette raison que le Godard des années 60 est précieux, par le fait de cette humanité presque perdue, qu'il aborde de front. De front, parce que de face...

     

     

    (1)Il fut un temps possible de voir la scène sur youtube. Pour des raisons de droits, elle a désormais disparu. Ne reste qu'une photo "hors cinéma" qui permet seulement de saisir le contexte. Il faut donc imaginer que la caméra est face à Juliet Berto, que l'homme n'est pas visible et que le client du flipper (la cliente en fait) est tronquée. Quant au phrasé de la malicieuse et subtile Juliet...

    (2)Et s'il faut parler de ping-pong chez Godard, cherchons du côté de la scène dans l'appartement entre Paul et Camille dans Le Mépris.

  • Plût au ciel...

     

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    Voir la nuit. Écouter la nuit (ou, dans un autre registre : voir, la nuit, écouter, la nuit).

    Le jour est toujours une présence facile.

    Écrire la nuit, ou rêvasser. Un peu de tension court dans l'esprit à cause du silence. Tu sens une ivresse dans la stagnation. Rien n'est immobile mais le mouvement n'a pas de gradation. Tout surgit. D'un coup. Ce qui n'était pas là vient frapper au carreau, ou passe à hauteur de ta tête.

    Lire la nuit, ou même ne rien faire : le temps se vidange, et, comme seul repère, tu comptes les fenêtres qui s'éteignent (et peu importe qu'elles soient encore ouvertes, ou fermées...), comme de l'alcool on finit par renoncer à la part des anges...

     

     Photo : Gilbert Fastenaekens

  • Rentré dans le rang

    Il avait des souvenirs pleins le chargeur : des murs criblés de Beyrouth aux petits matins de Haïti, des seigneurs de guerre des vallées pakistanaises aux enfants-soldats de Monrovia. 

    Les frontières de sa cartographie étaient des cicatrices : pour chaque ville un impact ou un cratère. Pas de photos. Jamais. Quelques noms d'amis, parfois d'ennemis. Les corps pourrissaient au soleil ou sous la pluie et, en de rares occasions, trois pelletées de terre.

    Il était heureux de n'avoir personne à qui il aurait fallu mentir ou, pire, donner des explications : une femme, un enfant. Il n'en tirait nulle fierté et n'avait aucun regret.

    Il avait suffisamment gagné pour vivre ici ou là, selon la saison. Pour l'heure, le soleil commençait à surmonter le pic face à lui, le café était très noir et des oiseaux inconnus chantaient ferme.

  • Rome, au crépuscule

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    C'est après être passé chez Roscioli, pour un si tendre apfelstrudel, qu'il s'est mis à chercher quelque terrasse où il pourrait boire une Theresianer, que l'on fabrique non loin de Trieste, depuis 1766. Ainsi, en un temps très court, le voici remonté dans le nord de l'Italie, dans cet autre monde qui fut si longtemps dans le cercle de l'empire des Habsbourg, cette Italie matinée du double élan impulsé par le Saint Empire Germanique puis l'empire austro-hongrois. 

    Les gens filent devant lui, dans tous les sens, les uns vaquant à leurs occupations, les autres furetant le monument inoubliable. Son verre se vide doucement et il rêve à ces mondes finis, pourtant si grands qu'on ne les eût, sans doute, jamais imaginés comme des ombres, réduits qu'ils sont à des vestiges ou à des demeures énervées. Les temps ne sont pourtant pas si lointains où la politique pouvait encore se penser dans le Mitteleuropa. Il n'a plus à sa disposition qu'une rêverie en sucre (comme de goûter un Esterhazy dans une bonbonnière de Salzbourg) et le goût piquant d'une fermentation.

    Il n'y a rien de hasardeux à ramener sur cette place discrète et romaine les fantômes de Vienne et Ratisbonne. Il s'est, la matinée durant, perdu dans les pierres folles et démembrées du Forum. L'infini empire, encore un..., de Trajan n'est plus qu'un bassin ridicule, dont la beauté est factice, dont le désastre ne se verra jamais aussi bien qu'en allant sur la Roche Tarpéienne, quand des fourmis bariolés tentent, sous le soleil, de donner du sens au passé. Vaste soupir des choses, désagrégation de la pensée. Rien ne tient, rien n'est intangible et la Fortune est amère.

    L'affaire n'est donc pas nouvelle et son verre est achevé. Les troupeaux passent et repassent. Il est cinq heures. Ils viennent de tous les coins du monde et l'Europe se meurt. L'histoire n'est plus qu'un bavardage de guides, la pensée une affaire de statues aux noms inconnus. 

    L'Europe, celle qui, justement, remonte si loin, s'est formée de toutes les concrétions historiques et religieuses, se décompose. Elle n'est même plus une appellation proprement géographique ; elle n'est plus qu'une zone. Une zone de libre-échange, un carrefour circulatoire. Elle est une étiquette sur un cadavre, elle est atteint d'un mal mortel : la haine de soi. Cet effondrement, c'est à Rome qu'on la sent comme jamais.

    Quand les alentours de la piazza di Spagna ne sont plus que des allées marchandes internationales, ceux de la piazzale Vittorio Emmanuelle une suite d'enseignes asiatiques (jusqu'à la pharmacie) ; qu'au même endroit le trottoir est consacré aux prières de rue, la tête tournée vers La Mecque ; que le flot imbécile des errants touristiques ne tarit pas où q'u'on aille, ou presque, alors lui revient cette phrase de Chateaubriand, écrite en 1838, désolé de voir "la Rome chrétienne (qui) redescend peu à peu dans ses catacombes."

    Mais ce n'est plus seulement de Rome qu'il s'agit. La Ville, qui n'a plus rien d'Éternelle, nous tend un miroir cruel...

     

    Photo : Philippe Nauher

  • S'abstenir...

    On connaît la formule qui structure toute la logique de  la présente République : au premier tour, on choisit. Au second tour, on élimine. On connaît aussi la propension des thuriféraires du régime, devant l'abstention galopante, à vouloir remédier à cette désaffection par un vote obligatoire, ce qui serait une manière assez subtile de justifier leur prébende légale en masquant le désintérêt populaire. Or, disons tout net : le vote en droit et non comme impératif soumis à la loi est le dernier ersatz de démocratie, le dernier lumignon par quoi nous apercevons l'escroquerie de la démocratie libérale. C'est une manière, certes vaine, de rappeler que le roi est nu (1).

    Il y a donc de multiples moyens de tromper la vigilance du démocrate, mais ce n'est pas tellement le sujet qui nous occupe, à vrai dire. Il s'agit plutôt d'envisager le stade supérieur de la supercherie, quand il est question de ce troupeau obscur qu'on appelle la représentation nationale.

    Si l'on veut bien prendre les choses dans l'ordre, il est légitime de penser que les députés ont par essence vocation à choisir, c'est-à-dire à se définir par des votes clairs. Peu importe qu'elles soient justes ou injustes, les décisions pour lesquelles ils sont en quelque sorte mandatés doivent apparaître sans détour aux yeux des citoyens. Il est donc tout à fait surprenant que pour une déclaration de politique générale il leur soit loisible de s'abstenir, comme viennent de le faire les petites frappes socialistes. Le droit à l'abstention pour les représentants de la nation, qui plus est pour des questions cruciales, est une aberration du système prétendument démocratique. Il n'a pas de sens, sur le plan intellectuel, parce qu'il n'est pas tenable, sauf à user de sophismes et de casuistique jésuite, de se définir à la fois dedans et dehors, dans une majorité et dans l'opposition, et de trouver un moyen, un subterfuge pour se croire digne et en même temps ne pas trop ennuyé celui qui, in fine, vous permet d'être à l'Assemblée. Ces élus ne sont alors que des mangeurs de soupe.

    La confiance, en matière de politique, non seulement ne se marchande pas, mais elle n'est pas à géométrie variable. Elle ne peut être que niée ou affirmée, sans quoi la délégation de pouvoir qu'on accorde aux députés n'est qu'un faux semblant. Un élu ne peut s'abstenir parce que le fondement même de sa légitimité est d'être une voix, celle,unique, des voix multiples qui l'ont mené à l'Assemblée. C'est devant de telles mascarades que le dégoût politique se renforce. Le jeu des calculs, des balances et des équilibres n'apparaît jamais aussi bien que dans le mélodrame des petites hypocrisies et des hystéries parlementaires.

    Ils parlent, ils braillent, ils éructent mais vont à la buvette quand il s'agit d'accomplir leur devoir, ce même devoir qu'ils nous demandent de respecter, au nom d'un idéal républicain qu'ils ne cessent de salir. La misère politique du présent tient aussi dans cette déliquescence, quand l'abstention devient une manière de penser, un acte, et pour ceux qui en usent, une façon de résister.

    Les frondeurs abstentionnistes de la social-démocratie étaient, mardi dernier, ce qui se faisait de pire dans les travées de l'Assemblée Nationale. Ils banalisaient la compromission, la couardise et la grandiloquence. Ils se croyaient constructifs et n'étaient que vains. Ils se voulaient démocrates et n'étaient que dans la forfaiture morale. Ils substituaient (mais ils ne sont les premiers...) à la décision réelle les arguties médiatiques. Ils confondaient lamentablement la position et la posture. Et c'était le droit inique à l'abstention qui leur offrait d'être ces personnages ironiquement rebelles.

    Un humoriste moquait dans les années 70 Jean Lecanuet (celui qui se prenait pour le Kennedy hexagonal) en expliquant que ce centriste (tout un programme...) n'était ni pour ni contre, bien au contraire. Dans un sketch, la formule est savoureuse ; dans la réalité, elle s'avère désastreuse.

    Si l'on veut redorer un peu le lustre terni des élus, encore faudrait-il ne pas laisser à ceux-ci le choix de leur absence, et de faire que, puisqu'ils sont élus, ils soient dans l'obligation d'exprimer, en toutes circonstances, un suffrage sans ambiguïté.

    (1)Disons plutôt roitelet, car cela ne vaut guère plus...

  • Il se pourrait...

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    De quoi rêves-tu ? De laisser une trace ou d'être toi-même la trace ?

     

    Photo : Philippe Nauher

  • Valets en chambre

    Ce ne sont pas les récits des fantoches enqueutés nous gouvernant qui affligent. Chaque époque a ses turpitudes. On ne leur demande pas d'être des saints ou des nonnes (1). Le privé a ses droits et la vertu est trop souvent une pose. Mais, par l'ampleur que prennent ces bavasseries d'alcôves et ce romanesque puéril et photographié en guise, quasi, de politique, nous sommes doublement insultés : de se sentir méprisés, de les savoir insignifiants tapageurs.

     

    (1)Encore faudrait-il, de toute manière, qu'ils eussent la culture afférante et le sens du sacré. Le jugement putassier en faveur des Femen qui ne les indigne pas prouve le contraire. Ils sont sans doute trop occupés.

  • Sehnsucht (II)

     

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    Tu m'en diras tant. Quoique non, ce ne sera pas nécessaire. Le contraire aurait même le goût d'une fraîcheur apaisante, comme de se contenter d'un anis à l'eau après avoir éclusé des litres et des litres de Pastis. La sobriété a du bon, quand elle n'est pas le reste d'une mauvaise conscience mais le fruit d'un feu éteint, qui s'est éteint doucement, au point que, certes, il y ait bien une auréole charbonneuse du côté de ton cœur, des tisons froids, et pourtant, la douleur n'existe plus. Tu pourrais en dire tant et tant sur ce que fut ce cercle brûlant, dire les anathèmes, les vindictes, les paroles qui dépassèrent la pensée, et les remords aussi, que cette fatigue nouvelle, de ressasser, ne te soulagerait de rien.

     

    Photo : Awoiska van der Molen

     

  • T...

    Tirer un trait ou sa révérence... Tout un art...