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Ce vice impuni : la lecture - Page 3

  • Lapidaires

    Avant que de voir Rome pour la énième fois, penser à ses propres souvenirs et les heures passées, au tournant des années 80, à lire la Renaissance, sans comprendre vraiment ce que Du Bellay trafiquait de ses gémissements d'exilé. Tu découvrais Les Antiquités de Rome et sa misère devant le passé glorieux devenu poussière, tu la trouvais un peu facile, un peu sotte, même. Elle ne trouva sa place dans ton esprit qu'au jour où tu compris qu'il essayait de conjurer et l'inanité du monde, et l'angoisse de son propre anéantissement.

    Et ce poème est magnifique, parce qu'au panorama abîmé du Palatin, au désastre du Circo Massimo, au ridicule encastré de Torre Argentina, tels que tu les connais, toi, désormais, il répond sèchement, comme une prémonition, de seize vers élégamment lapidaires, qui, pas plus que la pierre, sans doute, ne survivront à l'indifférence d'un monde happé par la technologie et la préoccupation de sa seule finitude...


    XVIII

    Ces grands monceaux pierreux, ces vieux murs que tu vois
    Furent premièrement le clos d'un lieu champêtre :
    Et ces braves palais, dont le temps s'est fait maître,
    Cassines de pasteurs ont été quelquefois.

    Lors prirent les bergers les ornements des rois,
    Et le dur laboureur de fer arma sa dextre :
    Puis l'annuel pouvoir le plus grand se vit être,
    Et fut encor plus grand le pouvoir de six mois :

    Qui, fait perpétuel, crut en telle puissance,
    Que l'aigle impérial de lui prit sa naissance :
    Mais le Ciel, s'opposant à tel accroissement,

    Mit ce pouvoir ès mains du successeur de Pierre,
    Qui sous nom de pasteur, fatal à cette terre,
    Montre que tout retourne à son commencement.



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  • Notule 14

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.

     

    Puisque l'année est politique, électorale, et donc forcément spectaculaire, autant se (re)plonger dans des romans politiques (laissons de côté -manière de parler- les écrits théoriques)

     

    1-Jack London (États-Unis), Le Talon de Fer, 1908


    2-Robert Penn Warren (États-Unis), Les Fous du roi, 1947

     

    3-Nurrudin Farrah (Somalie), Du lait aigre-doux1979

     

    4-Don DeLillo (États-Unis), Les Noms, 1982

     

    5-Ahmadou Kourouma (Côte d'Ivoire), En attendant le vote des bêtes sauvages, 1994

  • Notule 13

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.

     

    Puisque l'année sera électorale, et donc forcément spectaculaire, autant se (re)plonger dans des romans politiques (laissons de côté -manière de parler- les écrits théoriques)

     

    1-Miguel Angel Asturias (Guatémala), Monsieur le Président, 1946


    2-Alejo Carpentier (Cuba), Le Recours de la méthode, 1974

     

    3-Léonardo Sciascia (Italie), Todo Modo, 1974

     

    4-Gabriel Garcia Marquez (Colombie), L'Automne du patriarche, 1975

     

    5-Reinaldo Arenas (Cuba), La Couleur de l'été, 1982

  • Trop mortelle

    "Les livres ne sont pas faits pour être lus, ils sont faits pour être écrits"

                  T.E. Lawrence, cité par Denis Roche in La Photographie est interminable, 2007


    En ces temps d'intense merchandising littéraire, cet apparent paradoxe a une saveur particulière. Il me rappelle, dans l'esprit, ce que Jean-Luc Steinmetz défendait à partir du cas Lautréamont : le livre est là, qui attend, et même n'attend pas ses lecteurs. Il est et il a son propre temps, sa propre existence, comme une île qui n'aurait pas besoin d'être découverte, qui n'aurait même pas besoin de celui qui poserait le pied sur son sol. Parce qu'il ne faut pas inverser les termes : le livre était avant le lecteur et plus fort que lui (quoique une telle proposition ait une part de ridicule). Il n'est pas en quête (à l'inverse de l'auteur qui, lui, en nos territoires de moindre reconnaissance, n'a jamais été aussi tenté par le racolage -médiatique-). Il est son monde, le monde. Encore faut-il que celui qui l'a écrit soit persuadé que ce monde ait plus de valeur, de profondeur et de durée que cet autre dans lequel il va bientôt entrer.

    Le livre est, quand il n'a pas de lecteur. Soit : quand il ne le nécessite pas, n'en sollicite pas l'existence. C'est dans cette perspective que l'on a écrit longtemps. Il eût été si infâmant pour un homme (noble de surcroît) du Grand Siècle de se sentir écrivain qu'il y a là, sans doute, une des raisons de la beauté d'une écriture qui se cherchait pour elle-même (y compris dans le principe d'une imitatio qui n'avait rien de servile). Ce n'était pourtant la pulsion qui les motivait, cette tarte à la crème post-psychanalytique devenue l'une des gangrènes de la littérature contemporaine : les maux, les douleurs, l'auto-fiction en vérité/finalité.

    C'est en ne pensant pas à cet autre hypothétique, cet "hypocrite lecteur", comme l'appelait Baudelaire dans le texte liminaire des Fleurs du Mal (1), que s'est ouverte l'écriture et qu'elle a pu jusqu'à la borne joycienne croire à sa puissance mythique. Mais, par mythe, il faut se souvenir de ce que rappelait Jean Rousset à ce sujet : il a toujours à voir avec la mort. Il est une forme qui engage à être au bord du précipice. Telle a pu être la littérature quand elle avait encore l'ambition de ne pas s'aliéner au corps putrescible de son auteur. On se souviendra de Proust achevant un jour La Recherche (avant que de la reprendre, partiellement) et disant à la pauvre Céleste que désormais il pouvait mourir. Beau défi que de se penser au-delà de l'acte, dans l'œuvre qui vous supprime ou vous subsume. Il est certain que Joyce devait croire en cette même  grâce d'un monde sans lui, mais avec ses livres, pour entamer Finnegans Wake. Ces deux-là vivaient encore dans un temps où la littérature, et ceux qui s'y consacraient, avait les moyens de son éternité, la beauté intempestive d'un espace en attente, promise à la dissidence momentanée pour une pérennité à venir.

    Au XIXe siècle, Le Rouge et le Noir, ainsi que La Chartreuse de Parme, furent tirés à 750 exemplaires. Le plus tirage durant cette période fut Le Maïtre de forges du sieur Ohnet. Qui s'en souvient  encore ? Est-ce l'important ? Beyle écrivait pour les happy few, ce qui est une faute de goût impardonnable dans ces temps si démocratiques. Il pensait au lecteur de 1935 (ne sachant ce que cette borne aurait au fond de crépusculaire). Il croyait à l'immortalité du texte, parce qu'il vivait encore dans le faste d'une pratique soustraite à son impératif identitaire. Ce n'est plus le cas. Le XXe siècle a fait entrer définitivement la littérature dans la mortalité, et l'a sortie de tout prolongement mythique. Elle doit vivre dans un ici et maintenant conditionné par la double faux d'une édition en quête paradoxale de rentabilité et d'originalité. Mais une originalité recyclant peu ou prou les recettes anciennes. La mortalité de la littérature tient dans la compression de sa lisibilité selon impératifs d'une temporalité de plus en plus courte.

    La soumission de la littérature à la logique de l'instant, instant déjà fini dans sa réalisation même, atteint son comble dans la litanie des prix. Celle-ci renvoie certes à un glissement du culturel dans le marketing mais plus encore, elle anéantit l'écriture dans une grille formalisée rendant sa prévisibilité et sa datation magistrales. Par exemple, il faut être d'une grande naïveté pour se féliciter du succès goncourtesque  d'Alexis Jenni, lequel s'inscrit dans le mainstream d'un retour de l'Histoire (déjà avec Littell...) (2), parce que s'épuisaient depuis quelques années les idioties de l'auto-fiction, auto-fiction ayant elle-même succédé à l'écriture blanche. C'est une vague, et pas très nouvelle, celle-là, et qui s'effondrera, indépendamment de la valeur du livre (3), parce qu'il ne peut rien demeurer de ce qui ne s'est pas assigné à la disparition du corps entravant la littérature comme acte dans l'au-delà.

    Si la dernière figure majeure de la littérature française est Georges Perec. c'est parce qu'il a assujetti, lui, son devoir d'écriture à une indispensable déprise du monde. Il suffit pour s'en convaincre de prendre les deux pôles majeurs de son œuvre : Les Choses et La Vie mode d'emploi. Deux expériences textuelles qui révèlent justement le monde dans lequel elles éclosent et en même temps qui prennent leur puissance à mesure que l'on s'en éloigne, ayant compris, avec sa vive intelligence, que toute grande entreprise littéraire est d'outre-tombe. Deux romans récompensés en leur temps. Prix Renaudot 1965 pour le premier, prix Médicis 1978 pour le second. Comme une suprême ironie.


    (1)Mais le poète eut la faiblesse d'ajouter "mon semblable -mon frère", ce qui était une manière désastreuse de rompre la distance nécessaire à la littérature.

    (2)En même temps que réapparaissait le social, le fameux social, quand le politique l'abandonnait, pour n'être plus rien (le politique s'entend).


    (3)Dont l'auteur était, paraît-il, suivi par l'écurie Gallimard, ce qui est une manière d'évaluer le champ littéraire à la lumière d'une course hippique. C'est d'ailleurs au regard de cette assimilation fatale que Liberation.fr, Le Monde.fr  et Le Figaro.fr titrent comme un seul et même torchon : "Alexis Jenni remporte (sic) le Goncourt".

  • La part invisible (et heureusement)

     

    Dans la nuit qui manœuvre son silence, ton silence à toi, lecteur, cour intérieure dans sa ténèbre, à converser avec Henri James ou, plutôt, avec le narrateur perplexe du Motif dans le tapis, qui voudrait comprendre le mystère avoué (?) qui tisse sa toile subreptice dans les livres de Hugh Vereker, un mystère qui n'a pas de nom, qui n'est pas un son, ou une figure mais, peut-être, l'indéfinissable de la recherche en soi, comme une volonté d'asseoir notre plaisir et notre volonté sur un sens, oui, un sens, dans cette nuit d'été, tu es un roi, en quelque sorte, le roi d'un pays sans frontières.

    Il cherche donc, ce narrateur, la figure livresque (ou narrative, à moins que ce ne soit qu'un détail, si petit que l'article, pourtant sérieux, qu'il a consacré à Hugh Vereker a amusé ce dernier qu'il n'ait pas, cet autre, compris l'essentiel) qui hanterait l'œuvre. Sa vie sera désormais consacrée à cette obsession. En vain.

    Et toi, quand tu en as fini de ce court roman -sinon nouvelle-, tu noies ta perplexité dans le noir bondissant du dehors (tu as éteint la lumière : tu n'écris pas. Qu'aurais-tu à prolonger de ta lecture, sur un papier quelconque ?). Tu la trouves au fond assez médiocre, cette histoire, dans ce qu'on appellera sa dimension littéraire. Presqu'à l'opposé du nœud indicible de la trame, elle est cousue de fils blancs. C'est un péché d'accorder sa confiance à celui qui écrit quand il veut faire croire qu'il a tout pensé.

    Reste, néanmoins, qu'on pourrait en tirer une leçon indirecte, de cette histoire insipide : nous ne pouvons pas vivre des obsessions d'autrui...

     

  • Notule 12

     

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.

    Pour la plage, des pavés, paraît-il. Admettons mais alors pas ceux de la galaxie Millenium ou les niaiseries de Musso, non. Des œuvres pour une autre approche du monde.

     

    1-Fernando del Paso, Palinure de Mexico, 1977 (traduit de l'espagnol -mexicain)

     

    2-Antonio Lobo Antunes, La Farce des damnés, 1985 (traduit du portugais)

     

    3-Goliarda Sapienza, L'Art de la joie, 1998 (traduit de l'italien)

     

    4-Tristan Egolf, Le Seigneur des porcheries, 1998 (traduit de l'américain)

     

    5-William T. Volmann, Central Europe, 2006 (traduit de l'américain)

     

  • Carnaval...

     

    holland_house

    Londres, 1940, Bibliothèque de Holland House après un bombardement

    Oui, ce serait cela, un cauchemar, de nous imaginer sur une place, à une terrasse et de contempler les passants affublés du visage de leur auteur de prédilection, ceux qui vendent, ceux dont ils parlent, dans les bus, dans le métro, ceux qui forment la littérature advenue, au temps d'une société de divertissement. Un monde de Musso, de Chatham, de Pankol, de Nothomb, de Marc Lévy, de Gavalda... Oui, nous serions dans l'envers du décor, d'un univers historié de platitudes et d'obscènes phrases à cent sous. Ce qui devait œuvrer à la liberté est aujourd'hui, plus que jamais, un cimetière commercial. Et au milieu de cette foule liseuse, nous apercevrions un homme, une femme, qui n'auraient d'autre visage que le leur, visages si purs tout à coup dans ce désastre, que nous aurions  envie de leur dire merci...

  • Avant que cela ne s'achève...

     

    Anselm Kiefer, Sherivat Hakelim / Sternenfall
    Bibliothèque de livres en plomb et verre brisé

     

    Je comprends fort bien que les livres effraient. Qu'ils effraient ceux qui lisent, ceux qui ne savent pas lire, et plus encore : celui qui n'a lu qu'un livre, auquel il attribue non pas la primauté sur tous les autres mais l'unique destin d'être le référentiel du monde. La bible de cet homme... Et le livre n'est alors que pure croyance. Il s'octroie (et j'écris «il» en substituant volontairement l'objet au lecteur, qui ainsi s'efface pour n'être qu'une parole différée et muette, un personnage ventriloqué) le droit d'exclure, de poser comme ennemis les autres livres, tous, sans exception.

    Je comprends que les livres soient effroi parce qu'ils eurent capacité de me faire peur, il y a longtemps, lorsque devant les hauts rayonnages de la bibliothèque universitaire, devant les innombrables petits tiroirs où se nichaient des références encore écrites à l'encre noire (parfois un peu passée), je me décourageais de ne pouvoir les embrasser tous. Je parcourais les salles où ils s'accumulaient et contemplant les noms de ceux qui m'étaient inconnus, de ceux que je connaissais mais que je n'avais pas encore lus, de ceux que j'avais lus sans être très sûr de m'en souvenir vraiment, de ceux que j'aimais, qu'il me faudrait relire, sans savoir ni quand, ni où, je fus pris d'une angoisse telle que pendant près d'une année je m'en tins à la règle salvatrice de ne plus fureter dans ces endroits, de n'y venir qu'à dessein, pour des ouvrages précis, dûment référencés, que je prenais avant de fuir aussitôt, de peur de sentir en moi trop fortement l'humiliation de l'ignorant.

    Peu importe de savoir comment je me guéris de cette terreur... L'essentiel est ailleurs. Il n'y a pas de livre, mais des livres. Cette pluralité est un écueil majeur pour qui cherche la sécurité. De savoir qu'avant nous, et sous les cieux les plus divers, des hommes et des femmes ont exploré le monde (extérieur et intérieur) sans être capables de nous donner une ligne décisive qui mettrait un terme à toutes les spéculations, que ces écrits, certes relatifs aux yeux d'une conception totalisante (et totalitaire) de l'existence, n'en ont pas moins une puissance qui forme un désordre fructueux avec lequel nous devons nous battre et débattre, un voyage à la boussole incertaine, savoir cela n'est guère rassurant. L'homme d'un seul livre ne veut pas de cette situation, parce qu'il ne veut pas de la vie elle-même, ni des offenses qu'elle inflige, ni des contradictions qui la traversent, et qui nous traversent. Il ne veut ni croiser une âme qui lui révélerait un territoire enfoui de sa propre existence, ni retrouver, sous des mots qui ne sont pas les siens, une histoire qui lui soit propre, et moins encore un autre monde. Il n'a pas de livre de chevet, celui-ci, mais un conpendium d'assurances contre la vie.

    Il y a dans les livres, par les chemins parfois tortueux qui nous amènent de l'un à l'autre, une liberté qui n'est pas simplement due à l'audace de leurs auteurs, et dont nous ne semblons pas capables parfois de supporter la réalité. Il y a une force quasi diabolique née du défi qu'ils relèvent contre la durée et contre l'espace. Car les livres, envisagés dans leur multiplicité, nous font Grecs, quand bien même l'Olympe n'est plus, Latins, alors que les empereurs ne sont plus que des figures, Français, Russes, Américains, Argentins, Polonais, Japonais... Ils sont une Internationale à eux seuls, la seule qui vaille peut-être, celle qui, en tout cas, fit le moins de morts. Et lorsqu'on a enfin pris la mesure de sa puissance, acceptant que, même avec la plus vorace des volontés, nous ne serons jamais rassasiés, nous retournons notre humiliation de pauvre lecteur perdu devant le défi de les vouloir prendre tous en une humilité d'homme qui s'ouvre.

    En voyant l'œuvre de Kiefer, et cette association des livres et du plomb (quoiqu'il n'y ait pas totale contradiction puisque les caractères d'imprimerie sont en plomb), sans parler du verre brisé, j'imaginais bien que c'était cette violence du livre qui amenait à ce qu'on voulut en ternir, en figer les sillons irrigués : l'écriture, à ce qu'on les brûlât, à ce qu'on en fît des auto-da-fe : des actes de foi, d'une foi destructive et vindicative de n'être pas certaine d'avoir le dernier mot, à ce qu'on annonçât des fatwas, à ce que s'indignassent les ligues de moralité. La communauté des livres, où l'on trouve des paroles traitresses et honteuses comme des enchantements, est à la fois l'œuvre au noir d'une inquiétude saine et le dépassement provisoire (pour chaque être qui écrit et pour celui qui lit) de cette même inquiétude. C'est la seule communauté avec laquelle je puisse et veuille composer sans me soumettre.

     

  • Haine de la littérature

     

     

    Fallait-il célébrer Céline ? Nul n'obligeait le gouvernement français à le faire. Cet écrivain n'a d'ailleurs pas besoin des rodomontades de Frédéric Mitterrand et compagnie pour exister. Le problème est d'un autre ordre. Que le ministre de tutelle ne soit pas enquis au préalable de qui serait honoré par  les célébrations nationales, faisant jouer alors son droit politique à la censure, en dit long sur la maîtrise qu'il a sur les affaires dont il a la charge. Il ne l'a pas fait en conséquence de quoi l'émotion d'un seul a suffi pour qu'il déjuge de facto ceux à qui il avait donné quitus. Il a donc, en tant que garant de la culture française, donné droit à quiconque d'invoquer son droit à la mémoire, aussi sélectif soit-il. il a ainsi relégué, sans qu'il y ait eu un impératif absolu, Céline, et avec lui, ce qu'il est convenu d'appeler notre histoire littéraire, à un silence terrible dont on ne sait jusqu'où il pourra désormais s'étendre. Il a, dit-il, pris sa décision "après mûre réflexion, et non sous le coup de l'émotion". Nous n'avons pas à estimer sa capacité à ne pas céder aux élans de son cœur, mais quant à la maturité de sa réflexion, l'accélération des événements nous incline à penser qu'il s'agit, dans la formulation, d'un bel exemple de dénégation. Qu'à cela ne tienne, il vient de donner des gages à ceux qui n'ont pour seul objectif que d'assigner la littérature à une variable économique (une question d'édition) dont le contenu devra être neutralisé, sans quoi les fourches caudines de la bien-pensance veilleront à ce que l'ordre règne.

    Traiter Céline comme le fait Serge Klarsfeld de "plus antisémite de tous les Français de l'époque" est proprement consternant. Ses brûlots, aussi abjects soient-ils, ne sont, dans les faits, rien à côté des vraies politiques de collaboration menées dans ce pays entre 1939 et 1945, politiques auxquelles participèrent bien des hommes qui firent carrière sous les IVe et Ve Républiques. Je ne sache pas qu'alors Serge Klarsfeld se soit fendu d'une position si intransigeante qu'elle lui aurait rendu fort difficile de côtoyer les pouvoirs en place. Il y a, c'est à parier, des mains qu'il a dû serrer qui n'étaient pas si propres. Rappelons que c'est Jacques Chirac qui assuma pleinement la continuité vichyste de notre histoire, lui, le gaulliste, qui rompit avec la mythologie gaullo-communiste d'un pays peuplé de résistants. Jusqu'à lui, on fit semblant, on refusa politiquement le regard lucide sur le passé, à commencer par François Mitterrand.

    Alors, Céline. Il est la proie facile. Non qu'il faille le sauver de quoi que ce soit et prendre sa défense à tout prix. Mais, simplement penser qu'il est plus facile de cibler un écrivain qu'un marchand d'armes, ou un politique, ou un financier, oui, tous ces mondes douteux dans lesquels le plus souvent l'histoire, le passé, la dignité n'ont pas voix au chapitre, parce que les affaires sont les affaires, et que le principal, pour que tout fonctionne, est de trouver de petits arrangements entre amis. À cela, le vociférant antisémite qu'était Céline s'y refusa. Ce ne sont pas ses brûlots qui décidèrent les Français à dénoncer les juifs. Ceux-ci n'avaient pas besoin d'un écrivain pour le faire. Congédier Céline de notre histoire est non seulement une bêtise littéraire, esthétique mais aussi une sorte de d'aberration intellectuelle tendant paradoxalement à disculper l'antisémitisme commun qui sévit durant la période où il écrivit.

    Alors, Céline... Derrière cette envie larvée de le faire disparaître, c'est bien la haine de la littérature qui se joue. Comme on peut aussi la retrouver dans une autre affaire qui agite aujourd'hui les États-Unis : la nouvelle version des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain dans laquelle le mot "nigger" est remplacé par un terme plus politiquement correct. L'homme à l'origine de cette entreprise se justifie ainsi : "faire en sorte que le livre trouve une audience plus large". Argument pourri entre tous.

    Nous y voilà : faire de nous des abrutis auxquels on offre une littérature aseptisée, contrôlée, propre. Le seul droit à la coupure littéraire que je reconnaisse est celui que prend le lecteur en ne voulant, pourquoi pas ?, garder de telle ou telle œuvre que les passages qui lui plaisent. Seul lui, dans sa liberté absolue qui est la sienne d'affronter un texte, peut se prévaloir d'une attitude aussi irrespectueuse. Tout simplement parce qu'étymologiquement lire (legere), c'est choisir, et tout ce qui entrave cette liberté, directement ou indirectement, par la censure ou la pression d'un moralisme obscur, n'est que haine de la littérature.

  • Notule 11

    Il ne s'agit pas de raconter les livres, d'en dévoiler la matière, les tenants et les aboutissants mais de les faire connaître, sans chercher un classement cohérent, sans vouloir se justifier. Simplement de partager ce «vice impuni» qu'est la lecture.

     

    On sait  à quelle mauvaise image, dans la littérature française, est associée la province. Hors de Paris point de salut et l'insulte du régionalisme est, semble-t-il, une de pires qui soient. Claudel traitait bien Mauriac d'écrivain régionaliste. Pourquoi pas ? C'est bien, pour certains, la tare de Giono ou de Jouhandeau mais l'argument est un peu court. Et ces dernières années des œuvres ayant la province comme cadre (et parfois en héritage pour reprendre une image de Sylviane Coyault) ont été éditées. Richard MIllet et Pierre Bergounioux sont les auteurs les plus connus mais il n'y a pas qu'eux.

     

    1-Pierre Bergounioux, La Mort de Brune, 1997 

     

    2-Pierre Jourde, Pays perdu, 2003 

     

    3-Richard Millet, Ma Vie parmi les ombres, 2003 

     

    4-Mathieu Riboulet, Le Corps des anges, 2005 

     

    5-Emmanuelle Pagano, Les Adolescents troglodytes, 2007