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  • La modestie

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    Derrière lui, le tableau noir, qui n'avait de noir que le nom car il était vert bouteille, avec en haut à droite, la date, ronds et déliés, et tout le reste de la surface était absolument parfaite, comme si jamais nul n'avait écrit, un tableau hors du temps, une grande étendue, plus large que haut, notre horizon, 

    sur lequel il se détachait, déjà vieux, mais nous étions si jeunes, droit, dans une blouse bleue,

    et nous avions, nous aussi, notre rectangle, noir, d'un bleuté si profond que personne ne le voyait autrement que noir, quoique bleu ardoise -l'ardoise-

    posée sur la table, avec le bout de craie à côté, et les deux mains posées sur la table.

    Chacun avait donc son pan, le sien immense, le nôtre modeste. il était le maître et nous étions les élèves,

    dans le silence de la première heure du matin, alors qu'il faisait à peine jour, et nous attendions que commencent les exercices de calcul mental, pendant lesquels, à un rythme métronomique, il lancerait des chiffres et nous inscririons les nôtres, en espérant être dans le vrai, avant de tout effacer, avec une petite éponge, et de recommencer ;

    il lancerait des chiffres et nous brandirions nos ardoises, vingt-cinq ardoises, vingt-cinq morceaux d'un tableau imaginaire, comme autant de pièces qui, un jour, traceraient leur chemin,

    et ce puzzle éphémère ne couvrait encore qu'une partie de son tableau, notre horizon,

    mais c'était un début...

     

    Photo : Philippe Gronon

  • Plus un bruit...

    Michel Platini demande aux Brésiliens de se calmer. Ni plus, ni moins. Il est vrai qu'à l'allure où la situation se détériore dans ce pays émergent, il risque d'y avoir de gros ennuis pendant la trop indispensable Coupe du Monde. Le gouvernement brésilien a pourtant mis le paquet : 100 000 personnes pour la sécurité (police, militaires,...). Un véritable état de siège qui ne dit pas son nom. Un état policier dans toute sa splendeur, sans que nul n'y trouve à redire, à commencer par l'inutile Vallaud-Belkacem pour qui le Mondial doit être un grand moment de cocorico (comme quoi, le nationalisme, c'est à géométrie variable chez les gauchos. C'est nul quand ils se prennent une branlée électorale ; c'est chouette quand il permet d'aseptiser la crise et d'anesthésier la misère et de cacher l'austérité.).

    Donc, disons-le : les Brésiliens, pas tout bien sûr : les gens des favelas, les pauvres, les déshérités, font chier ! Et Michel Platini le dit, avec les mots qu'il faut, quand on est un dirigeant important. L'essentiel est que tout se passe bien, que tous les matchs soient des réussites, que l'ambiance soit festive, que le retour sur investissement soit à peu près correct. Bref le foot avant tout. Sur ce plan, Platini est dans la logique de ce qu'est le football, et le footballeur, en milieu ultra-libéral.

    Faut-il s'étonner du cynisme de l'ami Platoche (un gars sympa, non ?) ? Que nenni ! Rappelons, images à l'appui, qu'il fut l'homme qui tira, un soir de 1985, au Heysel, le penalty vainqueur d'une finale de coupe des Champions (ce n'était pas encore la Champion's League), alors qu'on venait à peine de retirer les cadavres des tribunes (39 morts, 600 blessés). Sa joie et ses justifications sont à vomir. Ce soir-là, c'est lui qui ne s'était pas calmé...


     

  • Pièces détachées

     

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    Il est des lieux où l'on ne revient pas quoiqu'un répertoire de la vie assure le contraire. Et comment nierais-tu, ce que les traces informatiques, réservations, paiements, retraits, arriveraient à poser comme une évidence ?

    Mais que signifie revenir, contempler des façades vieillissantes, sourire aux vitrines dépassées, arpenter les descentes vers le fleuve et les ascensions vers les églises, là où tu croyais qu'une part de toi s'était ancrée, quand ce toi-même avait abandonné, et tu ne le savais pas encore, dans les rues pluvieuses et les troquets d'étrangers drôles dont les babils se neutralisaient,

    son manteau, sa carcasse et son désarroi,

    tout ce viatique que, comme souvent chez les hommes, tu ne voulais pas loin de toi.

    Les lieux ne sont pas les albums de nos chagrins. Ils sont plus forts, plus détachés de nous et c'est notre orgueil qui voudrait le contraire.

    Porto est sous le soleil, le pont Luis ferraille au-dessus du Douro. Vent frais et grâce alentie des marcheurs.

    Aurais-tu compris sans ces deux jours de mars, imprévus, que ce qui demeure ici, et que tu croyais douloureux et vivace, n'était qu'un vestiaire de faux papiers ?

    Le bonheur est vif, soudain, sensible,

    et sur les quais du Douro, en aval, une boule de brume s'est formée, mystérieusement, et qui stagne, pendant que l'un de vous sirote un or gras de chez Kopke et se dit avoir été impressionné par l'enceinte du Dragon...

    *

    Tu avais un vieux téléphone sur lequel étaient emprisonnées quelques vues -trois ou quatre- de Porto

    et ce téléphone, tu l'as perdu dans les rues d'une autre ville, très lointaine.

    Alors, comme un signe -un présage- il n'est plus rien resté que tes yeux à venir -une intériorité-

    sans jamais essayer de compenser.

    Pas un instant tu n'as voulu retrouver l'œil derrière la machine.

    Le pont Luis traversé, le Douro abyssal, il y a ces images perdues, dans un caniveau ou mille fois écrasées par les roues du trafic incessant.

    *

    Peine engrangée dont tu fais ton sucre.

    Drain de toutes tes humeurs nourries : le sol, la lumière claquant contre une vitre, le granit de la Sé, les étais incertains de  Bolhão, l'écume française du quotidien qui fait relâche, une pose au Majestic, une autre au Guarani.

    et les promenades sédimentaires en suture.

     

    Photo : X

  • À titre conservatoire

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    Un peu de ces choses, et de ces êtres dans les choses, qui restent figées, comme inséparables d'eux. Non pas comme les tableaux accrochés aux murs, dont on a hérité, ou les gravures, qui font genre, mais cette machine à coudre Singer avec ses arabesques dorées, sur laquelle elle a cousu vos premières robes de petite-fille ; à moins que ce ne soit le moulin à café, en bois, avec son tiroir, et le bruit : d'abord une accroche lourde pour vos mains menues, jusqu'à la fin, quand il tournait à vide. Ce serait, aussi, peut-être, dans la cave de la maison de campagne, l'escabeau : taille des arbres et récoltes des fruits, dont les serrages sont rouillés, maintenant que du jardin il ne reste plus qu'un gazon serré, lisse, muet.

     

     

    Photo : Marc Gourmelon

  • Citoyen (adjectif qualificatif)

    Le citoyen est la grande victoire révolutionnaire, l'accession prétendue à la majorité politique du sujet mineur dont l'Ancien Régime usait pour faire la distinction entre les hommes.

    Dans son usage classique de substantif, citoyen induit une globalité de droits, une détermination homogène et continue dont l'établissement fut long et qui trouve en quelque sorte son accomplissement dans un vote individuel également distribué.

    Ce n'est pourtant pas de cela qu'il sera question, mais de la lente mutation du substantif en forme adjectivale, que l'on peut décliner de toutes les manières possibles : engagement citoyen, parole citoyenne, manifestation citoyenne, débat citoyen, solidarité citoyenne, voire consommation citoyenne ou entreprise citoyenne. Ainsi présenté, on pourrait croire que l'esprit politique a gagné toutes les sphères de la société et qu'une conscience unanime ferait des idéaux révolutionnaires le point central des actions de chacun.

    Le fait citoyen est désormais partout, c'est-à-dire nulle part. En transférant ce qui est le propre et durable (le citoyen) vers le transitoire (un acte citoyen, par exemple), on est passé de ce qui était un déterminé déterminant à une qualité molle, passe-partout, dont se sont emparées, entre autres, les enseignes commerciales (d'Atoll à Super U), qui voudraient nous faire croire qu'elles sont des philanthropes sui generis. Or, cette évolution est un leurre : il ne peut y avoir de citoyenneté que pleine et entière, dans un exercice radical et éminemment politique. Faire le tri sélectif, n'en déplaise aux écolos, ce n'est pas citoyen. Il n'y a pas de tri citoyen. Pas plus qu'il n'y a de consommation citoyenne (à moins de penser que le pseudo nationalisme de Montebourg soit l'essence du politique). 

    Tout cet habillage sémantique n'est pas anodin. Ce ravalement est là pour masquer le désastre. Il correspond étrangement au démembrement progressif, depuis trente ans, des capacités du citoyen à agir vraiment sur les choix majeurs. C'est, suprême ironie, le coup d'état permanent d'un pouvoir méprisant. La réduction du citoyen à la forme adjectivale traduit en fait le long travail de com' mené par les institutions mondiales et européennes pour ramener notre plaisir d'agir à des ersatz de pensée, qui ne toucheront jamais l'essentiel.

    Comme on a bouclé le système, il fallait bien amuser le quidam, lui donner un os à ronger, le responsabiliser et lui faire croire que tous nous étions responsables (autre beau détournement). Entreprise de culpabilité auquel l'idiot croit pouvoir échapper en dînant une fois l'an avec ses voisins (convivialité citoyenne), nettoyer le chemin du GR 32 (écologie citoyenne), et boycotter les trop chimiques et sucrées fraises Tagada (hygiène citoyenne). 

    La citoyenneté est ainsi émiettée. Elle n'est plus qu'un puzzle d'attitudes, une série de réflexes comportementaux, un effet d'annonce et un spectacle. Le citoyen est devenu un leurre et l'accumulation infinie des recours possibles dans le domaine des libertés individuelles est un leurre. L'essentiel a été confisqué et les trente dernières années de l'histoire politique ne sont rien moins qu'une descente aux enfers de l'espoir démocratique. 

     

  • Comme un signe

     

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    Il n'y avait pas grand chose à dire, rien à ajouter. Il fallait attendre que le prochain bus passe, en bordure du grand pré, à la pointe du chemin. Il viendrait ce samedi. Restaient donc trois jours. Trois jours de silence, pendant lesquelles les tâches du quotidien tiendraient lieu de cache-misère. Gauler les noix, faire la chasse aux herbes folles dans le carré des topinambours et de la catalonia. Le pain suffirait jusqu'à ce qu'elle s'en aille. Parce qu'ils avaient décidé qu'elle s'en irait la première. Il lui avait demandé ce qu'elle voulait. Elle venait de se laver les cheveux. L'eau rigolait encore sur ses épaules et son tee-shirt. En d'autres temps, ses seins l'auraient retenu de prendre les gants et de sortir tronçonner du bois, mais elle emmaillota sa tignasse brune et magique dans une serviette à carreaux et répondit, presque sans qu'il l'entende, qu'elle prendrait le chemin du retour avant lui.

    Dans la chambre, la sienne seule désormais, puisqu'il dormait en bas, il avait dû entrer pour chercher l'aspirateur. Ses vêtements étaient éparpillés. Il aurait pu en prendre un, être un voleur.

    Depuis lors, et même s'il aurait juré le contraire, son œil furetait, comme s'il avait voulu accumuler toutes les images possibles de ces jours égrenés en pensant au grondement du bus qu'ils entendraient venir du fond de la vallée, grondement amené à grossir dans les lacets de la route étroite, montée progressive de l'adieu, chant du départ où se mélangeraient à cette heure  matinale la fadeur de la brume et l'acidité du gasoil.

    Il fredonnait. Géométrisant dans le désordre.

    Il finirait le frigo, bouclerait les volets, remiserait les clefs sous la grosse pierre et Jean-Jacques viendrait les récupérer pour veiller, à intervalles réguliers, sur la maison qui ne la verrait plus.

    Tout semblait égal à ce qu'ils avaient vécu. Il faisait encore très beau. Le soleil auréolait leurs carcasses. Elle pavanait pieds nus autour de la demeure, en tenue légère et ses boucles d'oreilles, de grands anneaux d'argent, lui donnaient des airs de sud-américaine. Le soir prenait ses quartiers. Elle ne disait vraiment plus rien, mangeait en souriant à demi, lui coupait le fromage sec en petits carrés, sans qu'il ait rien demandé, et pour le dernier ragoût elle trempa franchement son pain dans la sauce, but un grand verre d'eau, lui souhaita bonne nuit avant de s'engloutir dans le néant de l'escalier.

    Il prit un pull, colla son dos contre le muret du jardin et chercha la casserole de la Grande Ourse. Lui qui mettait habituellement si longtemps, la trouva tout de suite.

     

    Photo : Bernard Plossu

     

     

  • Appel à la résistance (II)

    Laissons les gommeux socialistes régler leurs affaires de cirage de pompes à l'Hôtel Marigny, petites magouilles qui occupent le champ médiatique se gavant de queues de cerises.

    Écoutons plutôt Frédéric Lordon qui revient sur le massacre de l'euro et surtout, surtout : l'horreur de la perte de souveraineté, la confiscation organisée du droit des individus à contester la politique ultra-libérale.

    Frédéric Lordon est la preuve flagrante qu'on peut être critique sur un système qui nous ruine et nous avilit sans être taxé de populisme (même si, bien sûr, on vient le bassiner avec le FN et le nuisible Bernard Guetta use de la montre pour pouvoir se faire le larbin des doctrinaires ultra-libéraux qui dirigent aujourd'hui l'Europe)


  • Miroirs (I) : Egon Schiele, par transparence

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    Egon Schiele, Autoportrait aux doigts écartés, 1914, Geementemuseum La Haye

     

    Ce n'est pas une affaire de chair, mais de jointures et d'os ; moins encore une question de ce qui pourrait se remplir, car les traits ne s'arrondissent pas. Et il faut entendre par traits, la superposition symbolique de la trace laissée par l'outil du dessin et l'apparition du modèle, dans un effet de ressemblance. Une trace qui s'apparente souvent à un sillon, presque une ornière.

    Quel angle de soi donner, quand on ne veut être que la somme hideuse, ou pour le moins dérangeante, de tous les angles et les nœuds de son corps ? L'homme a l'air soucieux, presque absent. La tête penchée se combine aux doigts, longs, qui entrent dans la joue, quasi la transpercent, comme si l'oubli était tellement fort que le corps en soi n'existait plus vraiment. La moue est dubitative. Il y a un semblant de théâtralité. On pourrait penser à une certaine affectation mais la mimique glisse trop vers la grimace pour que l'on puisse se dire : l'artiste prend la pose, il joue et fait des mines. Il y a un dépouillement si terrible que la rêverie morose et romantique ne prend pas, et plus on regarde cet autoportrait, plus il remonte loin dans notre histoire, dans ce qu'elle pourrait être. On y devine une histoire de la souffrance, une histoire de la maladie. Il ne nous restera un jour que la peau et les os, à la manière des clichés médicaux et des négatifs photographiques. 

    Mais l'œuvre de Schiele est évidemment plus troublante puisqu'elle n'a pas la prétention de la vérité argentique. Elle est avant tout une projection déformée, comme tout autoportrait : une mise au loin de soi, une distance trouble qui tient, au moins, dans l'écart entre la feuille et le corps véritable, le corps véritable réduit à la main et la main au crayon qui dessine. Cette main qui, au premier plan, forme comme un éventail déchiré.

    La peau et les os, et guère plus. Tout est transparent. Quelque chose passe à travers et qui n'est pas sans densité, la densité même de ce que n'a pas touché la mains de l'artiste, ou à peine effleuré, parce que de toute manière toute tentative de se peindre est vaine et le manque (pourquoi pas un manquement ?), ce qui est raté compte autant que ce qui a été capturé. Il y a ce qui a été mis sur la feuille mais le vide est tout aussi élémentaire que le trait. La couleur est forte et visible mais comme en périphérie : le manteau et les cheveux sont les seuls signes de l'opacité et de la consistance qui permettent de différencier le visage. Pour le reste, en effet, la couleur doit composer avec le fond même de la feuille. Le corps de l'artiste n'est pas habité, incarné. Il n'est qu'une trace, un quasi souvenir de soi, pour plus tard. La mort est pré-figurée parce que l'existence est étriquée, racornie. Les yeux sont des charbons éteints mais, sur un certain points, presque lumineux, comme les ardeurs d'un maquillage entaché de larmes ou de fatigue. La blancheur est, comme souvent chez Schiele, la matière la plus forte, par quoi justement il in-forme son dessin d'un transitoire, d'un déjà-vécu qui fait frémir. 

  • Du lieu où l'on parle

     

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    "There is no way ! There is no way !" hurle, indigné, Adam Kesher, à qui, dans les bureaux de la production, on veut imposer l'actrice principale. There is no way. Il n'y a pas moyen. Impossible. Niet.

    Évidemment, il pliera et les frères Castigliane, tout mafieux parodiques qu'ils sont, auront le dernier mot.

    Il n'y a pas moyen. Mulholland Drive forme le troisième pilier fascinant, avec Jean-Luc Godard et Wenders, de ce regard âpre des cinéastes sur le monde dans lequel ils essaient de croire, celui d'un autre monde auquel ils voudraient que nous croyons.

    Mais c'est déjà étrangement passé et dépassé, comme étouffé dans l'œuf. Le spectacle n'est pas sur l'écran (bien que si, en abyme...) mais dans l'arrière-cour, dans les cuisines. Le film est beau de cela : rien ne se crée, tout se négocie, sans quoi la sortie de route est imparable. Beau et forcément un peu désarmant, plus désarmant encore que de savoir où et comment débute le scénario. C'est une autre histoire. Celle qu'on peut se raconter, ensuite, et qu'aucun producteur ne peut, cette fois, nous arracher.  

    Et pour commencer la dérive, la musique même du film, d'Angelo Badalamenti (qui, au passage, joue l'un des deux frères Castagliane) : fausse torpeur...


  • Trouver les mots

     

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    Tu cours, tu es en sueur, tu entends ton souffle, et les temps de tes enjambées sur l'asphalte du trottoir. Tu es en toi-même, dans la totalité de ton corps, au moment où les sécrétions d'endorphine te le rendent plus léger, et dans ton esprit la rue pourrait ainsi se dérouler à l'infini. Tu slalomes aisément entre les quelques passants.

    Jusqu'à cette place que tu aperçois, à cent cinquante mètres, et sur laquelle un attroupement te demandera à faire un écart plus conséquent, à vérifier que nulle voiture ne viendra dans ton dos.

    L'église a ses portes grandes ouvertes et devant elle un corbillard, noir et gris, a lui ouvert les siennes. Deux hommes en tirent un cercueil. L'assistance se regroupe. Tu cours moins vite. Ton abstraction au monde décélère. Ils sont habillés de sombre, plutôt élégants, et d'âges variables. Aucune effusion visible. Des visages fermés. Et au milieu d'eux, la crinière chenue du prêtre, qui accueille le mort et ceux qui ne veulent pas s'en séparer si facilement. Tu cours et tu le vois qui tend ses mains à celle qui doit être ou la mère, ou l'épouse, ou la fille. Il donne ses mains. Tu continues ta course.

    La rue file toujours et tu te souviens qu'enfant tu ne disais pas prêtre mais curé. Et comme si ton esprit aussi filait sur un chemin de traverse, remisant ainsi, à la vitesse de l'éclair, tes petites misères, tu comprends que les semaines de ce curé sont rythmées de toutes ces disparitions pour lesquelles il faut à chaque fois trouver les mots justes, entre consolation et espérance. Il n'a pas le droit, lui, de remettre à demain, de balayer d'un revers de main, parce que la douleur n'attend pas. Elle est là, là après que le médecin a débranché l'appareil, après que fut signé administrativement le certificat de décès. Il n'y a pour lui, le plus souvent, que des veilles et des lendemains de tombeaux, de larmes et d'incompréhension. Tu te demandes si son Dieu peut lui suffire pour ainsi prendre la charge de toutes les détresses qui remontent la nef jusqu'à l'autel.

    Les jambes te manquent. Tu marches lentement. La sueur coule. Il fait chaud, il est trois heures et tu essaies d'imaginer, sans y parvenir, ce quotidien peuplé de mots si nécessaires à qui ne peut plus les entendre, si nécessaires aussi à qui ne voudrait jamais avoir à les entendre.

     

    Photo : Louis Bourdon