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  • Approximations bretonnes

     

    Le voyageur qui, entrant en Bretagne par la route, décide avant d'aller sur les côtes (nord de préférence, plus que sud, moins bétonnées) de s'arrêter dans la capitale régionale aura la surprise de tomber sur le panneau suivant

     

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    Encore que la surprise qu'on lui suppose n'existe-t-elle que s'il connaît un peu les singularités culturelles et linguistiques des lieux. Pour qui les ignore (et ce n'est pas une tare) cette double nomination de la ville sonne comme un hommage arraché de haute lutte par les défenseurs d'une identité bretonne bafouée par les siècles d'un jacobinisme terroriste. Ils eurent leur moment de gloire, dans les années 70, ces politiques breizh, quand ils firent sauter ça et là quelques pierres, quelques véhicules ou l'antenne-relais de Roc'hTrédudon. Il y avait parmi eux des agités chevelus porte-voix d'une cause un peu floue dans son programme idéologique, naviguant entre des revendications libertaires (ils se voyaient à l'extrême-gauche...) et d'autres identitaires (n'ayant sans doute pas totalement digéré le passé pétainiste de leurs prédécesseurs). Ils furent folkloriques, pour être franc, et un peu ridicules. Mais pour le moins avaient-ils des raisons de vouloir sauvegarder une langue, un patrimoine qu'ils sentaient menacés et jusque dans des limites excédant de beaucoup la géographie de l'Hitoire.

    C'est sur ce point que, devant ce panneau, le voyageur connaissant le trompe l'œil qu'est la dénomination Bretagne sourit. En effet, nul n'a jamais parlé breton à Rennes. Ja-mais. Cette région était, sur le plan linguistique, scindée en deux.Traçant pour faire simple une ligne de Lannion à Vannes,  on dira que la partie orientale parlait breton ; la partie occidentale, c'est le pays gallo. Ce double panneau est donc un contresens historique, une relecture stupide du territoire car il n'y a pas plus de raison de doubler le nom du chef-lieu régional en breton que de le faire pour toutes les villes et tous les villages de France et de Navarre. Et si l'on veut pousser l'absurdité à son comble, il faudrait d'urgence demander aux Polonais, aux Italiens et aux Portugais, entre autres, de se mettre à la page et de contacter Diwann pour que l'injustice qui est faite à la bretonnitude soit réparée.

    On se demande alors ce qui peut justifier un tel révisionnisme historique. Car c'en est un que d'imposer, même symboliquement, une langue à ceux qui ne l'ont jamais parlée. On me retorquera que voilà un bien grand émoi pour un si petit abus et qu'il faut raison garder. Il n'en est rien. Je comprendrais fort bien que des autonomistes, jusque dans l'excès d'appropriation, peinturlurent ces panneaux pour y ajouter par dessus leur langue. Vandalisme mis à part, je conçois cette mauvais foi, parce qu'aussi stupide soit cet acte, il se pose comme un acte de lutte. Il est en revanche inconcevable que des représentants élus dans le cadre de la République française falsifient à ce point la réalité d'un territoire, pour céder au diktat de quelques régionalistes et à l'air du temps qui veut que l'on assimile la dite République à une structure purement oppressive (ce que là aussi je comprendrais fort bien si ceux-là même qui la salissent ne l'invoquaient pas à tort et à travers, en particulier en temps électoraux).

    Il s'agit sans doute d'une affaire d'image, de se donner un air de repentance, sous prétexte que le breton aurait été imposé à coup de triques (ce que démentait il y a près de trente ans un chercheur gallois, si je me souviens bien, lequel fit scandale dans le Landerneau de la bretonnitude). C'est derrière cela l'idée d'une unité, fût-elle artificielle, pour un espace politique qui n'en a pas forcément, et ressusciter d'une manière grotesque l'étendue du duché de Bretagne. Mais il faudrait alors revoir toute la composition des régions françaises et ramener Nantes dans l'espace politique et culturel qui fut le sien. Rendre à cette ville sa place première au détriment de Rennes.

     

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    Il en fut question un temps et la rivalité entre les deux cités s'exacerba, ayant des relents de guerre symbolique où l'Ancien Régime aurait dû céder devant l'esprit républicain. Pour Nantes, l'Histoire, le château des Ducs, Anne de Bretagne, la légitimité aristocratique. Pour Rennes, la République, le peuple, la légitimité morale. C'est sans doute pour parer à toute menace qu'en une époque hésitante le conseil municipal rennais décida à la vitesse de l'éclair de débaptiser la place du Palais pour qu'elle devînt la place du Parlement de Bretagne (qui a sa plaque bilingue, évidmment), lieu même où siège le Palais de justice qui brûla en 1994. Il n'est pas difficile d'interpréter la signification de ce changement. Entre le château et le parlement, la modernité ne pourrait faire que le choix du second. Cela serait bien vrai si le Parlement dont il est question correspondait à l'idée que tout à chacun peut s'en faire. Il n'en est rien. Le Parlement de Bretagne n'était une assemblée élective mais une cour de justice et que l'on pût y venir plaider et veiller à ses droits ne changent rien à l'affaire. Ce parlement-là n'avait rien à voir avec l'idée qui a cours aujourd'hui mais on comprend qu'agir ainsi relève d'un enjeu  stratégique bâti là encore au mépris de la réalité historique.

    C'est pure escroquerie que de vendre une acception pour une autre, un mot pour un autre. Comme de substituer gratuitement une langue à une autre. Cela pourrait n'être que des détails, des pécadilles dont s'amusent (ou se désolent) les esprits qui n'ont pas grand chose à faire. Il me semble pourtant correspondre à une pratique particulièrement tendancieuse alliant le mépris du passé et l'altération du présent, à cette propension très actuelle de vouloir instrumentaliser le monde et les sens qu'il porte, la concrétion qu'il représente au profit d'une politique factice, clientéliste et vide de toute inscription dans la réalité de l'Histoire.

     

     

  • Chant du demi-jour

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    Depuis quelques jours, un oiseau chante dans la cour intérieure. Il trille ; il soliloque. Mâle ou femelle, tu ne sais. Pas plus que son espèce. Tu n'es pas un spécialiste. Ignare en la matière, tu l'écoutes, vers les cinq heures trente, alors que la nuit est encore là, ce que tu as trouvé étrange d'abord,  croyant qu'il lui fallait soleil pour faire sérénade. Apparemment pas. Mais tu n'y connais rien. Tu l'écoutes. Peut-être est-il seul, faisant ses gammes, parce qu'il se doit d'en être ainsi : le chant comme raison d'être. Peut-être est-ce à un(e) autre que s'adresse son babil vigoureux, un(e) autre qui ne répond pas, écoute ?, puisque, unique certitude, tu n'entends qu'une voix. Il est en tout cas ponctuel dans ses vocalises. Il t'apaise. Est-il le signe définitif du printemps, ce plus-près-de-la-nature venu à ton oreille, fenêtre fermée (et quand il fera plus chaud, et qu'ils joueront sonate à deux, ou quatuor, ou quintet, ce sera folie, la fenêtre alors ouverte)? Tu ne sais (bonté entretenue de l'ignorance. Tu ne guettes pas l'intrus, le jour venu) où loge l'intempestif. Anfractuosité plutôt que branche : les arbres sont nus. Il a fait son chemin et sa demeure et n'a pas de compte à te rendre. Tu écoutes son solo, ses vingt minutes modulés dans le silence. Il se tait sans que ton esprit là encore puisse rien comprendre : d'un coup plus rien que la demi-obscurité chargée désormais de cette voix suspendue. Mais ce chant est comme la clef infirmière de ton insomnie et tu tombes au sommeil, très vite, avec cette pièce de bonheur en toi.

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  • Folliculaires...

    Contrairement à l'idée reçue, les Lumières regardèrent avec une certaine circonspection le développement des journaux, n'y voyant que l'instrument d'une pensée au jour le jour, décousu et somme toute de peu de portée. Avant que Burke n'évoque la presse comme un quatrième pouvoir, les écrivains dont on vante sans cesse le goût pour les libertés et l'instruction étaient dubitatifs sur la valeur même de ce nouveau medium. Peut-être ne croyaient-ils pas en sa réussite... Ce en quoi les siècles suivants leur auront apporté un sérieux démenti.

    Il y a pourtant un point qui, malgré tout, est à porter à leur crédit. Ils ont vu avec lucidité que la presse n'était pas, ne serait pas un complément du livre classique mais, à longue échéance, sa neutralisation. Le fait que, progressivement, le monde de la littérature et de la pensée, devenant au XIXe le monde éditorial et littéraire, se soit accointé avec celui du journalisme, a débouché sur une confusion dommageable à la définition même des cadres intellectuels. Balzac, Baudelaire ou Zola sont parmi les agents les plus significatifs de cette confusion, qui consacre au XXe siècle, avec le sommet qu'est la figure sartrienne, l'écrivain médiatisé, puis l'écrivain ou le penseur médiatique, celui qui se donne en spectacle.

    L'écrivain a sa carte de presse. Il y a même un prix réservé à celui qui combine (et j'emploie ce verbe à dessein) les deux activités : L'Interallié. Cette confusion des genres très française n'est pas sans incidences. Elle permet à lune certaine écrivaillerie hexagonale d'être à la fois en tête de gondole littéraire, dans les magazines, dans les journaux, à la télévision : commentateurs, éditorialistes, critiques et écrivains. Cette côterie est multi-fonction, multi-cartes (comme le moindre vrp), polyvalente, adaptable à toutes les situations, en bonne troupe libérale qui se doit de montrer que rien ne la désarme. Elle est son auto-fiction permanente et se donne en spectacle à longueur de pages et d'interviews dont elle connaît les artifices, puisqu'elle s'acoquine depuis longtemps avec ceux qui font la littérature (comme on dit : font l'affaire. Et d'ailleurs, il s'agit de cela : faire l'affaire, faire des affaires). Les statues du Commandeur en la matière sont la baudruche sollersienne, Casanova de l'Infini à la portée des gogos, passé du riz maoïste à la  soupe libérale, et BHL, la phrase gonflée comme un brushing, homme de toutes les batailles et de toutes les justices pourvu qu'elles soient filmées.

    Et de relire Rousseau, pour le plaisir et par hygiène...



    Lettre de Jean-Jacques Rousseau à M. Verne le 2 avril 1755.


    "Vous voilà donc, Messieurs, devenus auteurs périodiques. Je vous avoue que votre projet ne me rit pas autant qu'à vous : j'ai du regret de voir des hom­mes faits pour élever des monuments se contenter de porter des matériaux, et d'architectes se faire manœuvres. Qu'est-ce qu'un livre périodique ? Un ouvrage éphémère, sans mérite et sans utilité, dont la lecture négligée et méprisée par les gens lettrés, ne sert qu'à donner aux femmes et aux sots de la vanité sans instruction, et dont le sort, après avoir brillé le matin sur la toilette, est de mourir le soir dans la garde-robe. D'ailleurs, pouvez-vous vous résoudre à prendre des pièces dans les journaux et jusque dans le Mercure, et à compiler des compilations ? S'il n'est pas impossible qu'il s'y trouve par hasard quelque bon morceau, il est impossible que, pour le déterrer, vous n'ayez le dégoût d'en lire toujours une multitude de détestables. La philosophie du cœur coûtera cher à l'esprit, s'il faut le remplir de tous ces fatras. Enfin, quand vous auriez assez de zèle pour soutenir l'ennui de toutes ces lectures, qui vous répondra que votre choix sera fait comme il doit l'être, que l'attrait de vos vues particulières ne l'emportera pas souvent sur l'utilité publique, ou que, si vous ne songez qu'à cette utilité, l'agrément n'en souffrira point ? Vous n'ignorez pas qu'un bon choix littéraire est le fruit du goût le plus exquis, et qu'avec tout l'esprit et toutes les connaissances imaginables, le goût ne peut assez se perfectionner dans une petite ville pour y acquérir cette sûreté nécessaire à la formation d'un recueil. Si le vôtre est excellent, qui le sentira ? s'il est médiocre, et par conséquent détestable, aussi ridicule que le Mercure suisse, il mourra de sa mort naturelle, après avoir amusé durant quelques mois les caillettes du Pays de Vaud. Croyez-moi, Monsieur, ce n'est point cette espèce d'ouvrage qui vous convient. Des ouvrages graves et profonds peuvent nous honorer, tout le colifichet de cette petite philosophie à la mode nous va fort mal. Les grands objets, tels que la vertu et la liberté, étendent et fortifient l'esprit ; les petits, tels que la poésie et les beaux-arts, lui donnent plus de délicatesse et de subtilité : il faut un télescope pour les uns, un microscope pour les autres ; et les hommes accoutumés à mesurer le ciel ne sauraient disséquer des mouches ; voilà pourquoi Genève est le pays de la sagesse et de la raison, et Paris le siège du goût. Laissons-en donc les raffinements à ces myopes de la littérature, qui passent leur vie à regarder des cirons au bout de leur nez ; sachons être plus fiers du goût qui nous manque, qu'eux de celui qu'ils ont ; et, tandis qu'il feront des journaux et des brochures pour les ruelles, tâchons de faire des livres utiles et dignes de l'immortalité."

     

  • Miettes précieuses

    On entendait le klaxon -double appel- quand il arrivait à mi-pente de la rue principale du village, une départementale. On savait que dix minutes plus tard le bruit du moteur frôlerait la maison, et dans un élan jamais démenti, les mêmes appels intempestifs nous certifieraient que nous devions nous dépêcher.

    Certes, il y avait bien le dépôt de pain, là-haut, chez le bottier (oui, le bottier. Non pas celui de ces dames, celui plus prosaïque des grosses semelles et du caoutchouc, vert bouteille...). Il y avait ce pain-là, oui, mais qui n'avait pas le même goût, la même saveur. Il venait d'ailleurs. Tu ne sais plus d'où.

    Lui passait une fois la semaine, le samedi, et ce ne sont pas les temps printaniers ou estivaux qui t'ont marqué, mais ceux, plus incertains, de la sortie de l'hiver, quand au mois de mars, il faisait déjà meilleur, pluvieux certes, et qu'à l'heure de son arrivée la nuit était tombée, sans avoir la dureté de celles de janvier, où l'on n'avait qu'une envie : à peine sorti, rentrer à la maison. En mars, pour peu qu'il ne plût pas, c'était un bonheur que d'aller chercher le pain, le sien : de gros pains ronds, à la croûte rude et brune, à la mie dense, que nous mettions aussitôt dans un sac de toile, pour le conserver et en manger, avec le même plaisir jusqu'au milieu de la semaine, quand nous serions revenus en ville.

    Il se garait au début de la ruelle qui menait chez S. et déjà des voisins l'attendaient. Il ouvrait la porte latérale et l'éclairage intérieur, installé tu ne sais comment, faisait dans l'obscurité office d'une fenêtre magique par laquelle nous accédions à l'or de son savoir. À la beauté de cette lumière vivante et chaude s'ajoutait l'odeur magnifique des pains amassés ; à la réalité d'une modeste camionnette dans la banalité d'une campagne française oubliée de la modernité se substituait un coffre à bijoux, dont seule la mémoire affective et profonde se pare.

    Tu ne venais pas chercher du pain mais bien plus. Chacun de ceux qui étaient là lui disait quelques mots. Il y avait des saluts, des exclamations, des mots patois, des verbes conjugués au passé simple, des histoires de veaux et de labours, et à toi, il ne parlait pas, ou presque. Tu étais trop jeune. Il prenait ta monnaie, plaçait le gros pain rond sur tes deux avant-bras tendus et te disait seulement de saluer tes parents.

    Tu n'aimais pas être le dernier servi. Cela t'arriva une ou deux fois, pas plus. Ne pas être le dernier, surtout pas : ne pas voir son sourire s'effacer soudain derrière la porte qui se referme brutalement et la lumière n'être plus là, mais être là, toi, dans le noir, sentir l'humidité, le silence. La peur n'avait rien à voir avec ce sentiment étrange. Tu l'as compris plus tard : tu voulais que dure le bonheur, comme ces enfants de Rimbaud, ces effarés, au grand soupirail qui s'allume.

  • Génération Grand Bleu

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    Du personnage, nous ne parlerons pas. Il n'est pas nécessaire de parler du figurant (1), surtout quand il se prend le droit, ce petit figurant au regard vitreux, d'être seul et d'avoir une place disproportionnée. Où l'on se rend compte que ce figurant a vraiment la grosse tête, comme dit le peuple (2).

    Reste le reste, si j'ose dire.

    Commencons par le slogan. Peu de chose à vrai dire. D'abord une sorte de truisme qui fait sourire, une sorte de formule à la Bigard (qui est, je crois, un ami du figurant). La France forte. Imaginez deux minutes un candidat prônant la France faible. On comprend bien l'objectif : ne pas vouloir ramener la parole au destin du figurant, à son nombril. Évidemment, un flop, puisque l'on sait depuis cinq ans qu'il n'a comme seul principe que le titre d'un livre du délicieux José Arthur : Parlez de moi, il n'y a que ça qui m'intéresse. Dès lors que Narcisse se tait, ce sont les portes ouvertes que l'on enfonce. Je suppose que des pontes de la com' ont planché sur le sujet. Même la moyenne (et j'ai quelques notions sur la question). La France forte. Voilà qui est porteur, alors que le figurant nous avait promis 5% de chômeurs (ce qui, pour ceux qui ont fait un peu d'économie, revient à un chômage purement conjoncturel, quasiment technique) et l'éradication de la pauvreté, avec comme principe d'arracher chaque point de croissance avec les dents (un peu comme Poutine nettoyant la Tchétchénie jusque dans les chiottes). Mais La France forte, c'est en filigrane Franc(e) Fort(e). Une sorte de message sublimal merkelien, ce qui est d'un torride échevelé comme avenir (3) Tellement animé d'un volontarisme politique qui n'est que mimétisme, oubliant que chaque territoire de l'Europe a son histoire, le figurant projette sur l'hexagone l'idéal d'un modèle trouvant son aboutissant sur la place économique du territoire allemand : Francfort et l'indice Daxx. N'est-ce pas magnifique...

    D'ailleurs, La France forte n'est pas en soi un slogan qui relève d'une mythologie territoriale, politique, culturelle. Ce n'est que la féminisation (4) d'un programme économique axé sur un hypothétique franc fort. Une sorte d'anachronisme en forme de lapsus, d'aveu inconscient d'un désordre prévisible et voulu, au profit des seules grandes fortunes du continent (et du monde). Il n'y a plus rien qui puisse nous river à une idée véritablement sérieuse de la nation. Elle n'est plus q'une étiquette commerciale dans le concert du marché mondial dont le figurant est un des apôtres. La France forte, cela signifie la France qui exporte, qui comble ses déficits, qui obéit aux lois sacro-saints du marché, qui se plie devant Standard's and Poors, devant Moody's. Ce n'est qu'une étiquette, un tampon. Parce que le leurre est là : La France forte n'exclut nullement la pauvreté, la misère, la précarité, l'exclusion, la stigmatisation, le délit de faciès, le reniement de la république, la compromission avec les fanatiques de tous bords, l'abandon de la souveraineté la plus élémentaire... La France forte signifie plus de déréglementation, plus de liberté aux puissants, plus de solitude, plus de peurs,... C'est le modèle américain...

    Et pour que le modèle américain s'installe, pour qu'il puisse s'épanouir dans toute sa simplicité mortifère, que vienne l'oraison funèbre de la moindre solidarité et de la moindre histoire (entendons : une histoire qui s'incrit dans le temps, qui porte à la fois les vivants et les morts, à la manière dont en ont parlé Barrès, Péguy, Giono et Bernanos, entre autres (5)), il faut un lieu, non un espace. Le lieu, rappelait Marc Augé, à la suite de Michel de Certeau, n'est pas l'espace. Telle est la différence entre le stable (les esprits modernes, et postmodernistes diront l'inertie) et le mouvant, l'arrêt et le passage.

    Et justement... Quelle belle affiche ! Pour ceux qui sont déjà vieux comme moi, il y a des réminiscences de Grand Bleu. Une sorte de philosophie bessonnienne qui lobotomisa une partie de la population (6). Toute une jeunesse s'extasiant du langage des dauphins, de la mer à perte de vue et du jeu minimaliste (c'est pour être gentil) de Jean-Marc Barr et de Rosanna Arquette, toute une jeunesse qui commençait à brader la moindre idée politique pour se réfugier dans l'eau salée, l'apnée (il faudrait s'arrêter un instant sur ce point mais je n'ai pas le temps) et le désir de solitude, toute une jeunesse qui allait l'année suivante s'éclater parce qu'un professeur démago les incitait à monter sur les tables, à sentir la fleur de la littérature à l'instinct : Le Cercle des poètes disparus. C'était en 1989. Deux ans, deux films, pour l'enterrement symbolique de toute dialectique politique. Le programme subliminal du figurant est là : la liberté face à la tradition (dont on ne discute plus la rhétorique, pour s'y frotter et la combattre : on la jette à la poubelle), le désir d'un ailleurs sans limite, peut-être, sans lieu, surtout.

    Et le lieu, justement, importe. Affiche sans terre, affiche d'un sans terre. La France n'est plus une terre, plus un territoire. Que le figurant ait invoqué, pour justifier sa candidature, la métaphore du capitaine n'est pas un hasard. Ce n'est plus l'oikos grec, la maison, mais le navire. Ce n'est plus la fondation mais le sillage. Affiche sans paysage, parce que le paysage, identifiable à une particularité, est l'ennemi de la doctrine libérale. La mer n'est qu'une métaphore de la disneyfication du monde. Que tout soit semblable partout, qu'il n'y ait rien qui puisse nous rattacher au passé, qu'il n'y ait rien qui puisse nous signifier que nous sommes là (en clair que plus rien ne nous signifie tout court). Le territoire est la haine même de cet apatride repu qu'est le capitaliste. Non pas celui qui finit, par vide juridique, dans le no man's land des aéroports pendant des années mais celui qui vit off-shore (7), fiscalement off-shore. C'est ainsi que je regarde la mer et le ciel se rejoindre (ou presque) comme des coutures de l'indifférencié, malgré le jaune pisseux qui voudrait donner un sens à l'horizon (8). La France a beau avoir des milliers de kilomètres de côtes et mon atavisme breton des souvenirs multiples du soleil tombant sur le bleu intense qui prépare les tempêtes, la mer infinie n'est pas la France. C'est bien d'ailleurs une des leçons de ceux qui auront lu Braudel (mais je doute fort que la culture figuranesque ait atteint ces contrées) (9). La disparition de la terre est une terreur. Chateaubriand, citant Byron, l'a avec magnificence exprimé. Mais nous n'en sommes plus là. Il faut que nous nous perdions, que nous soyons cosmopolites, marins à fond de cale du libéralisme triomphant, nouveaux esclaves de l'ordre idéal de la City, métèques (et les Grecs le comprennent aujourd'hui) d'une Polis financière.

    Le bleu dominant de l'affiche n'est pas celle de l'énergie d'orgone dont parlait Wilhem Reich ; elle n'est pas cette étrangeté de fond qui ornait les tableaux flamands de Brueghel. Il a la puissance putrescible de l'escroquerie artistique d'un Yves Klein qui déposa comme une marque sa recherche chromatique. Elle est ce commun dénominateur du goût avec lequel le dernier des idiots peut jouer (10), une sorte de "mathématique bleue dans cette mer jamais étale" (11). Tel est l'avenir figuranesque : une affaire de liquidité(s). La vulgate du libéralisme le plus achevé est là, à perte de vue.

     

    Le plus désolant n'est pas qu'une telle option politique existe et que l'histrionisme parkinsonien triomphe. La démocratie doit tout tolérer : c'est bien là sa faiblesse. Le problème tient à ce qu'il n'y a rien en face.

     

     

     

    (1)Je sais qu'un tel propos n'est pas très délicat, qu'il n'est pas très peuple, très politiquement correct, parce qu'il porte en soi le mépris du petit bourgeois que je suis. Erreur grave : c'est le politiquement correct, et ses précautions oratoires qui véhiculent le mépris. Le peuple dont il est tant question pour cette présidentielle n'est qu'une surface rhétorique. Il est d'ailleurs clair qu'on en parle aujourd'hui comme d'une antiquité, d'une figure muséifiée. Je ne méprise nullement les figurants : j'en suis un. Je ne méprise nullement le peuple (sans avoir non plus envie de le magnifier comme ceux qui habitent place des Vosges) : je l'ai connu, le peuple : il se levait à quatre heures du matin pour me permettre d'être le premier bachelier de toute la famille...

    (2)Cf note 1.

    (3)Aussitôt les chiennes de garde bondissent. Vous attaquez Merkel sur son physique ! Vous êtes un affreux machiste, une pourriture sexiste. Soyons clair : j'ai la faiblesse de trouver les femmes qui me sont proches belles, séduisantes et intelligentes. Pas Merkel, dont je conchie la politique (n'ayant pas l'esprit du sacrifice européen au Saint Empire germanique, ce qui ne signifie nullement que je sois animé d'un anti-germanisme primaire : j'ai une admiration inconditionnelle pour Jean-Paul, Novalis, Walter Benjamin, Hannah Arendt, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Thomas Mann, Peter Handke,... Ne parlons pas de Bach, Schumann, Brahms, Bruckner, Mahler et Mozart. Quant à Schiele, Beckman, Dix, sans parler de Holbein, Dürer,...), je suis désolé.

    (4)Cf note 3.

    (5)Prévenons les âmes sensibles qui verraient dans la référence à Barrès poindre le masque du fasciste antisémite. La plupart de ceux qui vomissent sur cet auteur ne l'ont jamais lu (ce qui n'est pas mon cas. Je le connais fort bien...). Il faut donc faire une distinction. Barrès fut un anti-dreyfusard peu digne, ayant longtemps hésité. Je pourrais ici produire nombre de citations qui noircissent (et le mot est faible) l'écrivain (ce qu'il serait bien difficile à faire pour nombre de ses contempteurs qui n'en ont jamais lu une ligne), des propos qui révulsent (mais qui ne sont pas plus odieux que les gerbes céliniennes dont tout le monde s'accommode, à commencer par les beaux parleurs de gauche). Il a néanmoins eu le mérite de poser, parfois avec beaucoup de didactisme et de lourdeur, j'en conviens, la question du lieu, de ce que nous devons à l'endroit qui nous a vu naître, à l'héritage que nous ont laissé nos ancêtres. Il ne pouvait être que maudit par les tenants d'une déterritorialisation deleuzienne, lesquels n'ont même pas compris, idiots qu'ils sont, que c'est là une des armes du libéralisme politique. Voilà ce qui arrive quand on confisque un Engels dialectique au profit d'un marxisme (jusque dans sa critique) qui se fait à Normale Sup ou à Vincennes...

    (6)C'était en 1988 et je n'étais pas si vieux, pas assez pour que l'on me soupçonnât de gâtisme ou de « nostalgisme » que l'on prête à ceux qui ont passé quarante ans.

    (7)Mais le off-shore de ce blog n'est nullement, on s'en doute, libéral. Il a des racines lusitaniennes et bretonnes, plus particulièrment malouines (et jusqu'à Rothéneuf, à la pointe de la Varde). Cet off-shore n'est pas le refus de la terre mais son appel incessant, sa légitime approche, sa véracité d'exil qui nous fait lien. Je penserai avec toute la dérision qui lui est due à cette affiche la prochaine fois que je m'inclinerai au grand Bé et que je regarderai les vagues bataillant de la Manche.

    (8)Et de penser à ce qui différencie une affiche putassière de campagne électorale et la coupure brutale et heurtée d'une œuvre de Rothko. On ne me dira : aucun rapport. Justement : aucun rapport.

    (9)Certains (des figuratistes?) diront que c'est là un trait de mépris qui s'ajoute aux précédents et que c'est un peu facile. J'en conviens. J'ai longtemps pensé comme La Rochefoucauld qu'«il [fallait] être économe de son mépris, il y a tant de nécessiteux». C'est un tort. En cela, ainsi que pour le reste, il faut être prodigue...

    (10)On lira avec jouissance Michel Pastoureau, Bleu, Paris, Seuil, 2002.

    (11)Détournement malhonnête et pleinement assumé de la chanson de Ferré La Mémoire et la Mer.

     

     

  • De mains de maître

    Dans ce pays lointain, épris d'euphémisme et de conformisme minoritaire, on s'avisa un jour que les virtuoses étaient un affront aux infortunés du hasard et de la naissance. Ainsi de beaux esprits décrétèrent qu'il fallait en finir avec les arabesques de Liszt ou de Brahms, et les grandiloquences de Gould et d'Argerich. Il fut dès lors décidé qu'on ne jouerait plus que le Concerto pour la main gauche de Ravel, parce que dédié à Paul Wittgenstein, manchot d'une guerre cruelle et moderne.

     

     

    Fragment de la partition de 4'33'' joué en 1952 par David Tudo

     

    Mieux encore : le 4'33'' de silence imaginé par John Cage, samplé jusqu'à durer plus de trois heures, qu'on rebaptisa Symphonie égalitaire, devint l'hymne de ce beau territoire, qui finit un jour par oublier l'existence même de la musique...

  • L'Impulsion des fantômes

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    Et, soudain, nos fantômes s'animent, engageant leurs pas dans nos pas, dans des murmures en boucles, qui bouleversent le bel ordonnancement, de la trace, jusqu'à l'obscurité ;

     

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     et voici qu'apparaît le point élucidé (ainsi intime) de nos paupières closes et méditatives : le négatif (presque) d'une seule de nos minutes...


                                                         Photo : X (retouchée par Hozan Kebo)


  • Le saut dans la vie

    La mort de Ben Gazzara, hier, éveille les souvenirs d'un temps encore magique du cinéma (comme une queue de comète), celui des films de John Cassavetes. Ce dernier est parti depuis longtemps. Peter Falk, il y a peu. Maintenant Ben Gazzara. Reste Gena Rowlands.


     

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    Entre Husbands, tourné en 1970, et Opening Night, sorti en 1978, des chefs d'œuvre : Une femme sous influence et Meurtre d'un bookmaker chinois. À chaque fois un saut dans la vie : la caméra de Cassavetes colle à la peau de ceux qui veulent en venir aux mains avec l'existence. Non pas avec les autres, vus alors comme des ennemis, mais avec la vie même. L'amitié qui unissait ces trois acteurs n'est pas une vaine apparence et le jeu qu'ils déploient dans Husbands se trouble d'une magie mélancolique à laquelle Cassavetes, en tant que réalisateur, a essayé de donner une forme qui ne soit pas la mièvrerie des plans bien coupés, bien sentis, bien propres.

    Sur le fond, et si on en revient à Ben Gazzara, c'est sur cet univers que se fixe la mémoire et non à cet autre, tout aussi affolant, de Marco Ferreri dans Conte de la folie ordinaire : trop net, trop visible. Ce n'est pas à cette image que s'associe l'œil interrogateur et inquiet de Gazzara, mais aux mouvements incertains  (pourtant précis) et fiévreux de la caméra de Cassavetes. Cinéma d'un autre temps qui ne cherchait pas l'outrance intellectuelle mais les oscillations sans pathos des démêlés que nous avons tous avec l'existence. Cinéma qui ne se voulait pas de ce réalisme famélique trouvant sa légitimité dans l'exactitude des décors, la reconstitution parfaite d'une ambiance, rien de tout cela parce que la présence de la caméra, que l'on sent, que l'on verrait presque, est le moyen le plus simple de rendre au monde son épaisseur. Il suffit de suivre l'aventure de Gazzara, en assassin de circonstance, dans Meurtre d'un bookmaker chinois, pour comprendre combien il y a de physicité dans ce cinéma-là. Et le combat intérieur que mène le personnage surgit moins des paroles que de la vitalité obsédante de la caméra. Telle est la profondeur magistrale à laquelle sont liés et le visage de cet acteur et l'objectif du cinéaste, profondeur que, pour un sujet un peu semblable, Wim Wenders ne saura atteindre en réalisant L'Ami américain (1). Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres...

    La disparition de Ben Gazzara attriste par la distance qu'elle nous oblige à parcourir pour retrouver un cinéma qui nous manque. Cela n'a rien à voir avec la nostalgie : c'est une question plus profonde, autour d'une disparition. Celle de ces réalisateurs dont la vie ne vous intéressait, que vous ne connaîtriez jamais (et vous ne cherchiez pas à les connaître), vivant dans l'ombre, mais dont la langue, le phrasé et le discours cinématographiques en faisaient pour vous des personnes bien plus précieuses que le flot continu dans lequel baigne votre moi social... 


     

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    (1)Laissons de côté le cas du scribouillard Almodovar dont la seule scène qui eût pu  troubler dans Tout sur ma mère est une copie ratée d'une scène, elle tragique, d'Opening night (et j'en ai rencontré quelques-uns -quelques-unes surtout,  qui en parlaient avec émotion, sans savoir que l'Espagnol révélait là qu'il n'était que clinquant et toc)

  • Par ailleurs dans l'actualité (V)

    Au soir de la vague de froid survenue comme un éclair (sic), nous eûmes droit à l'intégrale. Il faisait -8° et cela dura douze minutes : le Monsieur Météo de la chaîne, un ingénieur idoine, des petits vieux dans une caravane, une route paralysée dans le Massif Central, et des mines réjouies à Megève. Le lendemain, thermomètre à -11°, ils en firent à peine moins -dix minutes- et nous offrirent un logement insalubre sans chauffage, Les Sables d'Olonnes sous fine pellicule blanche et une petite incursion chez nos voisins belges pour bien montrer que le gouvernement n'y était pour rien. Les deux jours suivants, alors que la température continuait de baisser (-12, puis -14°) on passa plus rapidement. racontant en deuxième, voire troisième rideau, ce qui n'était plus que petites misères verglacées. Tout juste eûmes-nous le loisir de découvrir les accents limousin et texan : l'autochtone et le touriste, entre deux tôles froissées et les conseils d'un médecin (couvrez-vous bien et buvez chaud...). Au cinquième jour, on rallongea la sauce, avec un relais pathétique : ils avaient leur premier SDF mort, à Beaugency (ce qui fut l'occasion pour la France de parfaire sa géographie...). Un ministre apparut, qui nous garantit que tout le monde se mobilisait pour faire face. Pour détendre l'atmosphère, deux journalistes d'investigation avaient parcouru les Jardins du Luxembourg, avec filtres et polarisant : c'était très beau. On se serait cru à Noël... Le sixième jour fut tragique. Trois morts (Toulouse, Baisieux et Besançon), malgré des centres ouverts (mais ils ne veulent pas se plier aux règles, nous expliqua un gars en cravate, ils préfèrent être seuls), des routiers bloqués qui n'en pouvaient plus et des coupures de courant en raison d'une demande trop forte : on atteignait les -17°. Près de douze minutes. Les candidats à la présidentielle rageaient in petto d'être ainsi relégués au profit de miséreux qui, vu leur précarité sociale, n'étaient même plus un électorat à conquérir. ISans doute durent-ils brûler des cierges, invoquer les puissances infernales, promettre je ne sais quoi. Toujours est-il qu'au septième jour, Dieu, dans sa grande miséricorde, annonça le dégel au 20 Heures, et l'on put renouer avec des banalités moins climatiques...

  • Caravage, le Diable au corps

    Fichier:Self-portrait as the Sick Bacchus by Caravaggio.jpg

    Caravage, Bacchus malade, Palais Borghese, Rome (1593)

     

    Le mythe est un besoin de recomposition, comme Isis eut besoin de rassembler les membres dispersés du corps d'Osiris. C'est la mort et sa sublimation, une sorte de défaite retournée par l'orgueil, et lorsque des éléments du passé nous attachent à eux dans un degré tel qu'ils vous semblent partie de vous-même, nul doute qu'ils ont la force -parfois inconnue de vous- de sauver d'un présent impossible, une beauté (à moins que ce ne soit une frayeur mais la beauté, comme la passion, est une frayeur qu'il ne faut pas fuir) qui dure.

    Nous nous racontons des histoires, souvent, qui seront toujours moins magnifiques que celles offertes par l'homme ou la femme réduits à n'être plus qu'un nom dans le catalogue du temps. C'est à ce titre que tout mouvement biographique est une fiction, l'entrée de la personne concernée dans l'espace concentrique et fléchée de la narration, par lequel nous essayons de trouver un sens, une unité à ce qui n'en a pas, tant nos vies sont avant tout des efforts du jour le jour. Ce n'est pas seulement la peur qui pousse à une telle recherche d'unité ; on ne peut pas tout jouer sur ce seul sentiment, ce serait lui donner la part trop belle et ne pas comprendre ce que nous trouvons de plaisir à jouer ainsi. Plutôt l'inverse de la peur, stérile et stéréotypée, la beauté fragile du destin...

    Ainsi, mettant hors jeu une première œuvre à la signature incertaine, ce Bacchus malade est le point originel du monde caravagesque. C'est un autoportrait. De quoi est-il atteint qu'il faille voir en lui, malgré la musculature encore bien dessinée, une lassitude du corps, son délitement subreptice ? Une maladie que révèle le teint cireux du visage et de la peau : la verdeur est comme le premier acte d'une décomposition promise. Puis il y a le regard, la tentative qu'on lui devine de vouloir parer à la catastrophe. Mais il n'est pire aveu qu'une ironie que la douleur saccage. Ce qui, dans un autre contexte, eût semblé sardonique, se révèle d'une ironie un peu macabre. La fête est finie, elle a épuisé son propre dieu. L'illusion dure encore un peu : la grappe de raisin évoque l'ivresse. Il l'a dans la main, presque contre son cœur : c'est un reste, une relique, qu'il n'envisage même pas. Elle est translucide, dans les tons de son corps. Sur la table, une autre grappe : vive, noire, sanguine. Celle-ci offre tous les signes de la vitalité, mais elle semble bien loin, sur le bord de la table, prête à tomber. En fait, Bacchus ne voit rien. Son œil est ailleurs, dans l'insondable de ce qui est amené à disparaître. Bacchus est jeune et pourtant si vieux. Vieux d'avoir vécu, de n'avoir pas reculé devant la jouissance (les deux abricots vénériens le rappellent). Ce n'est pas la sénescence sage et résignée mais le raccourci de la vie qui mène, sans regrets ?, à la disparition.

    Caravage commence ainsi par une fête achevée et l'effroi à peine dicible d'une soudaine solitude qui avait plongé dans le monde et la vie. L'épuisement est la porte par laquelle il entre en peinture, d'un corps abîmé par la maladie, comme il en sera du sien, en 1610, touché par la malaria ou la diphtérie. Il y a donc, dans notre regard sur ce tableau, l'étrange sensation d'une préfiguration, comme si peindre, pour lui, en venait à se peindre, et à courir au devant de son histoire. Magique travail du mythe par quoi Caravage nous raconte ce qui l'attend : la fatigue et la maladie. C'est écrit, ici peint, peu importe. Mais il faut plus encore pour que l'on puisse accroître notre rêverie. Premier tableau, en forme d'autoportrait, disions-nous, et en écho, nous allons chercher le dernier tableau en forme d'autoportrait : le fameux David et Goliath, peint en 1609, un an avant sa mort, où l'amant décapite son maître, Caravage lui-même, à l'arme blanche, de cette arme blanche dont le peintre usa pour tuer un homme en 1606.

    Tel semble être le destin pictural de l'artiste inscrit dans ses propres tableaux, et aujourd'hui visible dans ce lieu unique (et doublement, si l'on peut dire) de la villa Borghese. La maladie et le meurtre, tous deux mis en scène : l'alpha et l'omega d'une trajectoire qui ne mettra pas longtemps à s'arrêter, et qui n'aura œuvré que dix-sept ans, sans rien rater, ou presque...