usual suspects

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Gravité et intervalle


     

    L'ouverture mozartienne de Don Giovanni  dissuade d'emblée qu'il puisse y avoir en matière de libertinage autre chose qu'un affrontement perdu d'avance avec l'ordre. L'histoire commence en mineur et surprend. On attendait la frivolité ; le compositeur développe une noirceur terrifiante. Mais on croit pourtant que tout peut aller au mieux quand arrive la deuxième partie, en majeur, enjouée, un peu mondaine, pleine de grâce. Erreur fatale s'il en est, que tout l'opéra essaie de contourner, en vain, puisque ce fracas initial reviendra à la fin, quand Don Giovanni cèdera devant la force du Commandeur. C'est beau, terriblement beau, et dirigé par Furtwängler, la musique est d'une rigueur en correspondance avec la finalité éthique du propos.

  • Relief de faille

    La ville est soleil, et venteuse ; une fraîcheur de sel roule de la marée montante. Les vagues finissent en nuages fragiles ; bientôt plus que des rosaces. Le cœur est appareillé d'abrasion : frugalité de calme, comme d'une eau douce sous la lourde margelle. Des remparts les rochers à peine immergés laissent des souvenirs d'ombre ; taches d'encre dans l'émeraude. Et rien n'est simple. Trop loin, en profondeur. Les runes du lichen ocre sur le granit. Le ciel est voilé, qui sait ?, menace. Le grand Bé a repris ses droits. Le Sillon file, au loin. Encore un peu et l'obscurité désarrime tout, enfin...

  • Une place dans le monde

     

    http://www.aloj.us.es/galba/monograficos/lautrec/Fotografias/lugares/Plazas/PlaceClichy.jpg

    L'été dernier, la place Clichy était en travaux. C'est un endroit qui n'a aucun intérêt. Ni majestueuse, ni singulière. Un de ces lieux dont on ne souviendrait sans doute pas si ne s'y associaient deux oeuvres littéraires majeures du XXe siècle français, écrites par deux auteurs qu'à plus d'un titre tout opposerait : Louis-Ferdinand Céline et Georges Perec. Voyage au bout de la nuit et L'Homme qui dort. Le premier roman est publié en 1932, le second en 1967. Entre temps, la débandade d'un continent et les pires atrocités. Y a-t-il une continuité dans l'Histoire, celle dont Perec écrit qu'elle s'impose avec sa grande Hache ? Faut-il envisager ainsi,dans une cohérence implacable, la désagrégation de l'Europe à partir de la Grande Guerre jusqu'aux prémices d'une logique de crise qui, depuis le milieu des années 70 nous a installés dans une angoisse permanente tant sur le plan économique que social et politique ? En relisant ces deux romans, on cerne, sous-jacente, la même fracture, dans laquelle les individus courent peu à peu à leur perte.

    Le Voyage commence place de Clichy, dans une sorte d'enthousiasme illusoire  avec laquelle Céline joue à merveille. Le lecteur sait de quoi il retourne. La guerre, la fleur à la bouche, est une mystification dont s'est nourrie l'opinion publique. Bardamu incarne, d'une certaine manière, la puissance aveugle de la reconquête : les boches vaincus, l'Alsace-Lorraine revenue dans le giron de la mère-patrie. Bonne blague. Toutes les pérégrinations, toutes les aventures du monde n'y pourront rien. Les tranchées monstrueuses et le dépucelage de l'horreur inaugure une odyssée dans le désordre. Les épisodes africain et américain ne démentiront rien. Le retour en France conclut cette expérience du pire. La place Clichy est donc le point symbolique d'où se déploie toute la violence visible du monde. Le héros se lance dans le mouvement et comme un principe centrifuge dévastateur tout valdingue. Il ne sait pas ce qui l'attend, ou plutôt il essaie de ne pas trop y penser. Son cynisme n'y résiste pas. On pourrait dire, d'une certaine manière, que cet endroit est celui autour duquel toute son existence s'était jusqu'alors réduite. Avant, rien. Après, c'est autre chose (soit : une différence mais aussi un désarroi qui progressivement sera sans contrôle...).

    Le héros de Perec, lui, ne bouge pas. Il est l'incarnation d'une inertie quasi maladive. Quand Bardamu entre, peut-être malgré lui, dans le cours de l'Histoire, l'homme qui dort regarde s'effondrer le sens de cette Histoire. Quand Bardamu rejoint la tradition picaresque, l'homme qui dort continue celle du roman psychologique, d'une certaine façon, sauf qu'ici la psychologie est une sorte d'outre percée par laquelle le sujet (qui tend à devenir l'objet de ses propres apories) se disperse. L'homme qui dort n'est pas des Esseintes. Il n'a pas pour se protéger la misanthropie aristocratique se réfugiant dans l'art. Il n'est pas hors du monde ; il ne peut pas l'être. Bien au contraire : sa lente évolution l'amène à une décomposition de la volonté et du désir telle que rien ne peut plus le sauver. Son indifférence est l'aboutissement d'une porosité de l'être jusqu'à la dissolution dans un tout qui l'écrase, qui le conduit à n'être plus qu'un ectoplasme. Dissolution de l'être ouvrant l'étrange sensation que cet homme pourrait être aisément réarmé. La transparence qu'évoque Perec n'est qu'un moment, une pause dans une processus dont on imagine qu'il pourrait s'avérer redoutable. L'homme qui dort n'est pas Meursault : il est dans un en-deçà de la violence inquiétant. Et Perec conclut donc l'histoire place Clichy. L'histoire ou l'Histoire ? Pour le fils de juifs disparus pendant la guerre (et la mère notamment, jamais revenue des camps), cette angoisse de la disparition est essentielle. Double disparition : celle physique bien sûr, mais celle aussi d'une conscience à même de concevoir l'autre disparition, la première, celle, irrémédiable, qui nous lie, dès le départ, à la mort. Perec avait déjà donné un aperçu de cette  abyssale terreur deux ans auparavant en publiant Les Choses. Mais à la frénésie consumériste succède déjà la glaciation d'un univers qui échappe à celui qui le contemple. Et l'histoire (comme récit) échappe à son auteur place de Clichy.

    L'écho à l'épopée célinienne est évidente. Il y a ainsi entre l'enthousiasme belliciste, moteur de l'action (et de l'écriture...), et l'indifférence glacée une parenté. Ce ne sont, peut-être, que les modalités variables d'une même horreur enfouie dans l'homme. La marotte bifrons de notre capacité à la violence. Et l'insistance avec laquelle Perec creuse la thématique du détachement renvoie aux pires heures d'une Histoire commune, pendant lesquelles les individus détournèrent le regard, par lâcheté, sans doute, par peur, évidemment, par désir aussi, pour certains que tout finisse par retrouver sa place. Parce que pour eux la catastrophe avait commencé bien avant : dans un temps où justement ils auraient pu être place de Clichy (mais ils étaient ailleurs, et c'était parfois la place du village, la place de l'Eglise), comme Bardamu, prêts à tout, confiants et guerriers d'abord, habités de néant ensuite, disposés désormais à une indifférence salvatrice.

    Lire (ou relire) ces deux romans, dans un effet de miroir, est une expérience qui en révèle bien plus sur nos failles et nos limites que toutes les pages de sociologie fondées sur la statistique. Ils portent en eux une vérité advenant certes par des chemins fort différents, en des temps bien distincts, mais qui, dans le fond, répercutent le même scepticisme sur la capacité de l'homme au bien. Le mal règne : par désespoir, par peur, par omission, nous y adhérons. Il a littérairement un lieu fétiche (comme la gare de Perpignan était pour Dali le centre du monde) : la place de Clichy...

     

    Incipit du Voyage au bout de la nuit.

    "Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C'était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l'écoute. " Restons pas dehors ! qu'il me dit. Rentrons ! " Je rentre avec lui. Voilà. " Cette terrasse, qu'il commence, c'est pour les oeufs à la coque! Viens par ici ! " Alors, on remarque encore qu'il n'y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voiture, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n'y a personne dans les rues ; c'est lui, même que je m'en souviens, qui m'avait dit à ce propos : " Les gens de Paris ont l'air toujours d'être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve, c'est que lorsqu'il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C'est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu'ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu'ils racontent. Comment ça? Rien n'est changé en vérité. Ils continuent à s'admirer et c'est tout. Et ça n'est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits... " Bien fiers alors d'avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeuré là assis, ravis, à regarder les dames du café.
    Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur Le Temps où c'était écrit. " Tiens, voilà un maître journal, Le Temps ! " qu'il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. " Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! - Elle en a bien besoin la race française, vu qu'elle n'existe pas ! " que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac.
    - Si donc ! qu'il y en a une ! Et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde, et bien cocu qui s'en dédit ! Et puis, le voilà parti à m'engueuler. J'ai tenu ferme bien entendu.
    - C'est pas vrai ! La race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français.
    - Bardamu, qu'il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal !...
    - T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard, que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C'est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre... On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger... Pour des riens, il vous étrangle... C'est pas une vie...
    - Il y a l'amour, Bardamu !
    - Arthur, l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi ! que je lui réponds.
    - Parlons-en de toi ! T'es un anarchiste et puis voilà tout !
    Un petit malin, dans tous les cas, vous voyez ça d'ici, et tout ce qu'il y avait d'avancé dans les opinions.
    - Tu l'as dit, bouffi, que je suis anarchiste ! Et la preuve la meilleure, c'est que j'ai composé une manière de prière vengeresse et sociale dont tu vas me dire tout de suite des nouvelles : LES AILES EN OR ! C'est le titre !... Et je lui récite alors :
    Un Dieu qui compte les minutes et les sous, un Dieu désespéré, sensuel et grognon comme un cochon. Un cochon avec des ailes en or qui retombe partout, le ventre en l'air, prêt aux caresses, c'est lui, c'est notre maître. Embrassons-nous !
    - Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j'en suis, moi, pour l'ordre établi et je n'aime pas la politique. Et d'ailleurs le jour où la patrie me demandera de verser mon sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à le donner.
    Voilà ce qu'il m'a répondu.
    Justement la guerre approchait de nous deux sans qu'on s'en soye rendu compte et je n'avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m'avait fatigué. Et puis, j'étais ému aussi parce que le garçon m'avait un peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous nous réconciliâmes avec Arthur pour finir, tout à fait. On était du même avis sur presque tout.
    - C'est vrai, t'as raison en somme, que j'ai convenu, conciliant, mais enfin on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire !... Assis sur des clous même à tirer tout nous autres ! Et qu'est-ce qu'on en a ? Rien ! Des coups de trique seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore. On travaille ! qu'ils disent. C'est ça encore qu'est plus infect que tout le reste, leur travail. On est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants, suintants des rouspignoles et puis voilà ! En haut sur le pont, au frais, il y a les maîtres et qui s'en font pas, avec des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les genoux. On nous fait monter sur le pont. Alors, ils mettent leurs chapeaux haut de forme et puis ils nous en mettent un bon coup de la gueule comme ça : " Bandes de charognes, c'est la guerre ! qu'ils font. On va les aborder, les saligauds qui sont sur la patrie n° 2, et on va leur faire sauter la caisse ! Allez ! Allez ! Y a de tout ce qu'il faut à bord ! Tous en choeur ! Gueulez voir d'abord un bon coup et que ça tremble : " Vive la Patrie n° 1 ! " Qu'on vous entende de loin ! Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la dragée du bon Jésus ! Nom de Dieu ! Et puis ceux qui ne voudront pas crever sur mer, ils pourront toujours aller crever sur terre où c'est fait bien plus vite encore qu'ici ! "
    - C'est tout à fait comme ça ! que m'approuva Arthur, décidément devenu facile à convaincre.
    Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu'il avait l'air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis qu'un bond d'enthousiasme.
    - J'vais voir si c'est ainsi ! que je crie à Arthur, et me voici parti m'engager, et au pas de course encore.
    - T'es rien c... Ferdinand ! qu'il me crie, lui Arthur en retour, vexé sans aucun doute par l'effet de mon héroïsme sur tout le monde qui nous regardait.
    Ça m'a un peu froissé qu'il prenne la chose ainsi, mais ça m'a pas arrêté. J'étais au pas. " J'y suis,- j'y reste ! " que je me dis.
    - On verra bien, eh navet ! que j'ai même encore eu le temps de lui crier avant qu'on tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique. Ça s'est fait exactement ainsi.
    Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu'il y en avait encore des rues, et puis dedans des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des églises: II y en avait des patriotes ! Et puis il s'est mis à y en avoir moins des patriotes... La pluie est tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d'encouragements, plus un seul, sur la route.
    Nous n'étions donc plus rien qu'entre nous ? Les uns derrière les autres ? La musique s'est arrêtée. " En résumé, que je me suis dit alors quand j'ai vu comment ça tournait c'est plus drôle ! C'est tout à recommencer ! J'allais m'en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats.

     

    Excipit d'Un Homme qui dort :

    "Nulle malédiction ne pèse sur tes épaules. Tu es un monstre, peut-être, mais pas un monstre des Enfers. Tu n’as pas besoin de te tordre, de hurler. Nulle épreuve ne t’attend, nul rocher de Sisyphe, nulle coupe ne te sera tendue pour t’être aussitôt refusée, nul corbeau n’en veut à tes globes oculaires, nul vautour ne s’est vu infliger l’indigeste pensum de venir te boulotter le foie, matin, midi et soir. Tu n’as pas à te traîner devant tes juges, criant grâce, implorant pitié. Nul ne te condamne et tu n’as pas commis de faute. Nul ne te regarde pour aussitôt se détourner de toi avec horreur.

     

    Le temps, qui veille à tout, a donné la solution magré toi.

    Le temps, qui connait la réponse, a continé de couler.

     

    C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue.

     

    Cesse de parler comme un homme qui rêve.

     

    Regarde ! Regarde-les. Ils sont là des milliers et des milliers, sentinelles silencieuses, Terriens immobiles, plantés le long des quais, des berges, le long des trottoirs noyés de pluie de la place Clichy, en pleine rêverie océanique, attendant les embruns, le déferlement des marées, l’appel rauque des oiseaux de la mer.

     

    Non. Tu n’es plus le maître anonyme du monde, celui sur qui l’histoire n’avait pas de prise, celui qui ne sentait pas la pluie tomber, qui ne voyait pas la nuit venir. Tu n’es plus l’inaccessible, le limpide, le transparent. Tu as peur, tu attends. Tu attends, place Clichy, que la pluie cesse de tomber."

    (les blancs entre les paragraphres sont d'origine)



  • Urbi et orbi

    http://roman.opalka.pagesperso-orange.fr/images/Detail_ancien_3.jpg

    Roman Opalka, Détail, 1965

     

    Tu crois que c'est le silence qui te fait peur, la fenêtre ouverte sur la cour intérieure, et pas une fenêtre allumée. À croire qu'ils sont tous partis, ceux vers lesquels tes regards se tournent parfois, les avant-bras appuyés contre le rebord, à fumer une cigarette, ces inconnus entr'aperçus, et que tu ne reconnaîtrais pas dans la rue. il est pourtant certain que tu les croises mais ils ne sont pas plus que des quidam. Ils sont des probabilités de voisinage quand, par tu ne sais quel hasard, leur visage te revient en mémoire, qu'ils te disent quelque chose, ces visages. Mais te dire quelque chose est une expression bien inadéquate, parce que justement avec eux tu n'échanges jamais rien. Ils sont dans le décor. Ils comptent infiniment moins que ces regards du cœur que tu contemples de loin en loin, comme des fanaux de ta propre certitude d'être, dans l'inconsistance du temps qui passe, malgré tout. Il pleut, doucement : c'est un froissement à peine perceptible, cadrant si bien avec cette obscurité de fils emmêlés avec lesquels tu te débats. La pluie, oui, un fil, des fils, pour l'heure venue jusqu'au passage d'un nouveau jour. Le silence ne te fait pas peur, tu te trompes : ce serait de ne jamais pouvoir le retrouver qui t'inquiète, comme de perdre à jamais quelqu'un que tu aimes...

  • 7-Furtif et persistant

    La série "À la lumière de..." reprend les photos que Georges a. Bertrand m'avait proposées pour la série "À l'aveugle". Il m'a depuis donné les indications concernant leur localisation et les conditions dans lesquelles elles ont été prises.


    n2.JPG

    Elle est là, sarong éployé en mystère, comme ailée, dans le jour, phare-phalène auquel s'accroche ton coeur passant, à la descente du bus. Tu fais courte halte mais tu la vois aussitôt. Elle est du lieu, d'ici, implantée, laotienne, tu le sais ; pourtant rêveuse rencontre de toutes les enfances du monde.

    Photo :   Au sud du Laos, sur le plateau des Bolovens
    Texte "À l'aveugle" : Simple

  • Rome, intra muros

    Quand on veut accéder au Gianicolo pour trouver un peu d'air dans une Rome écrasée par l'ardeur d'un ciel sans nuages (c'est l'été, à l'heure où selon la formule seuls les chiens et les Français traînent dans les rues), il y a deux choix possibles, comme si, pour une ascension en montagne, vous aviez deux versants qui vous étaient offerts. Dans les deux cas, la montée ne sera jamais un effort insurmontable mais, au temps des grandes chaleurs, il faut y réfléchir à deux fois. Deux routes, donc : celle du nord, en venant du Vatican, n'a guère notre préférence. Plus rapide sans doute, elle n'a pas le charme de l'autre, celle du sud, qui prend sa source dans les venelles du Trastevere. L'étroitesse des passages est pour l'heure une bénédiction ; le promeneur gagne quelques degrés ; il n'y a personne ; on a l'impression d'un quartier mort ; on se nourrit du bruit de ses pas sur les pavés ; parfois, un éclat de voix, la fugacité d'une chanson à la radio. Les habitants sont retranchés dans la fraîcheur des murs. On pense à quelque patio entrevu lors d'une promenade précédente ; on les envie. Mais nous ne sommes que des passants qui admirons ici un décrochement, là une lézarde sur le mur. Une pause à Santa Maria della Scala, église qui n'a rien de très remarquable, mais que les amoureux du Caravage connaissent puisque les religieux de la paroisse firent perdre  au lieu (sans encore le savoir évidemment) son immanquable notoriété en refusant La Mort de la Vierge (aujourd'hui au Louvre) de ce génial artiste.

    Fichier:Caravaggio - La Morte della Vergine.jpg

    Il faut reconnaître que le traitement réaliste du sujet, le ventre gonflé de la Vierge et les rumeurs autour des origines sulfureuses du modèle (une prostituée, pour le moins) n'avaient pas assuré l'affaire. Mais il n'est pas là, ce tableau. Nous n'en avons qu'un souvenir parisien, bruyant, quand il aurait été si agréable de le contempler dans la quiétude d'un quartier qui l'attendait. Mais la pause n'en a que trop duré. Les hauteurs nous appellent. Chaque pas se charge d'un effort qui fait envisager le renoncement et de finir en terrasse, indéfiniment, à boire un Spritz à l'apérol. On monte, lentement. Les grands pins aperçus de loin seront la récompense d'autant d'abnégation. On monte, se retournant incessamment pour admirer la perspective de la ruelle à l'ombre indulgente. Puis il faut se découvrir, en découdre avec la lumière vive. On monte. Un léger souffle, presque rien, mais déjà une promesse.

    La route ; bientôt le sommet, dans la torpeur du plein midi, et au loin le monument d'une blancheur hideuse consacré à l'indépendance italienne. Il mangerait tout le décor, comme son pendant : le palais de justice. Géodésique de l'ordre qui surplombe la ville aux trois cents et quelques églises. Mais ce n'est pas d'eux que le regard se préoccupe soudain, mais d'une bâtisse beaucoup moins prestigieuse : une masse plus austère, plus sale. C'est un lieu auquel on n'a pas prêté attention lorsque nous longions le Tibre. Et là, d'une étrange manière, nous ne le prenons pas même à revers, mais d'une hauteur inattendue et nous n'avons pas souvenir d'avoir été ainsi placés devant un tel panorama. Il s'agit de Regina Coeli, la prison principale de Rome.

    The prison of Regina Coeli (House District Regina Coeli in Rome) is the largest and most notorious prison in Rome.
The report recounts the life of the prison in all its aspects, up until a prisoner finally comes to leave. Rome, Italy. 01/08/2006.

The prison of Regina Coeli (House District Regina Coeli in Rome) is the largest and most notorious prison in Rome.
Located in the Trastevere quarter, the number 29 of Via Giacomo Giri is located in a building complex dating back to 1654 and earlier when monastery was converted in 1881 to the current use. Incorporate the name of the religious structure, which was just dedicated to Mary, Regina Coeli.
During Fascism, it housed political opponents.
The current planned capacity of about 600 detainees, figure often overwhelmed by the actual prison population.
    Des univers carcéraux nous en avons frôlé bien des fois les murs, les enceintes sévères : la Santé, Chateauroux Saint-Maur, la prison des femmes de Rennes, l'ancien bagne de Saint-Martin-en-Ré,... mais ils nous ont toujours regardés de leur hauteur menaçante. Nous étions du bon côté du mur et cela devait suffire à ce que nous passions notre chemin et que nous fassions comme si l'ailleurs que nous frôlions était sans image. Ici, nous en voyons l'agencement essentiel. Les tourelles, la structure croisée, les fenêtres petites et comme des orbites enfoncées. Nous en devinons les arcanes et les féodalités : on dirait une forteresse médiévale. Ce que nous contemplons est à mille lieues de ce que nous sommes venus chercher à Rome, de ce que cette ville peut représenter de bonheur délicat. Et c'est là, dans cette ville impensable que pour la première fois une prison est un premier plan panoramique, que les murs défensifs sont contournés, que les voyageurs-passants que nous sommes, libres de leurs mouvements, peuvent sentir, dans le silence environnant, et dans la distance qui, immanquablement, rendra les cris, les gémissements inaudibles, c'est là que se fraye, sans que nous nous y attendions, une réalité autre : sauvage et légiférée. Rome n'est plus la concrétion de l'Histoire mais un temps immédiat dans lequel sont plongés des êtres dont la culpabilité nous dérangent moins que la sensation quasi pure de l'incarcération épuisante, nous qui sommes montés jusqu'ici, en sueur, en quête d'un peu d'air. Nous ne pouvons passer notre chemin parce que notre regard plonge vers l'abîme à ciel ouvert. Nous reprenons notre souffle pendant que d'autres, si près, si loin, cherchent sans doute le leur. La sensation délicieuse de nos muscles et la perle salée au coin de la lèvre contre la tétanie des heures. Ainsi faut-il concevoir que le bijou aux éclats éparpillés dans tous les endroits de la cité est pour d'autres un calvaire dont la perspective nous est donnée en contemplation. La chaleur lourde que nous combattons par un mouvement même illusoire n'est rien à côté de l'intensité qu'elle doit prendre dans l'exiguïté des cellules. Le poids irrespirable des degrés (température et escaliers, au fond) est soudain d'une légèreté étrange.
    Plus encore : nous imaginons que pour certains de ceux que nous ne verrons jamais, Rome n'aura été que trajets judiciaires et la beauté des siècles une illusion. Les châtiés n'ont alors que faire des ornements, des coupoles, des fresques et des fontaines. Bien des années plus tard, ils n'auront rien à dire de la ville, sinon qu'elle eut le goût de la violence et de la haine. Nous, nous sommes libres, et heureux, tout juste indisposés des rigueurs de l'été. Eux sont là, à vivre Rome comme un enfer, pendant lequel chaque heure sonne comme la précédente. Et, bientôt, n'y tenant plus, nous poursuivons, jusqu'à la piazzale Garibaldi, où nous trouvons un banc, pour sortir une bouteille d'eau encore fraîche, et une cigarette, presque insoucieux, à réfléchir sur ce qui nous attend, encore mystérieux ou déjà vu, l'esprit tendu vers où nous irons, légers, dans la déambulation d'un soir qui noie le soleil, puis en terrasse, Campo de' Fiori, puis à manger un morceau au Cul de Sac, sans doute, loin de Regina Coeli...
  • 6-A la lutte

    La série "À la lumière de..." reprend les photos que Georges a. Bertrand m'avait proposées pour la série "À l'aveugle". Il m'a depuis donné les indications concernant leur localisation et les conditions dans lesquelles elles ont été prises.

    n3.JPG

    Une foule, tu ne peux pas la suivre, si tu veux la regarder et, qui sait ?, la comprendre. Il faut que tu te places face à elle, que tu la laisses venir à toi, que tu sois, toi, à contre-courant. Ce qui ne signifie nullement que tu ne puisses pas être solidaire de sa parole, y être sensible, mais comme un arbre prêt à être bousculé par elle, bouleversé et, potentiel de la lutte, emporté. Pour voir -entr'apercevoir plutôt- ces visages qui cheminent contre toi (sans que tu sois l'objet de la vindicte, bien sûr, mais seulement le pilier circonstanciel qui avère, fragile et incertain), il faut que tu acceptes d'être, étrangement, un frein, un obstacle, une interrogation (que fait-il ici ? Vient-il nous épier, comme si nous étions des bêtes indisciplinées et hagardes ?). Ce n'est rien moins qu'un acte de partage qui te laissera peut-être exsangue, mais dont il reste la force, là, sur la pellicule, quand eux et toi ne serez plus à l'endroit où vous vous êtes rencontrés, que la rue sera vide, et que les chars et les véhicules de l'ordre quadrilleront ce que ton objectif a dérobé au silence d'après.

    Photo : Camp de réfugiés palestiniens dans la banlieue de Bagdad, en 2003.
    Texte "À l'aveugle" : Versatilité


  • Croisements

    Depuis une vingtaine d'années, on nous vend de la world music (comme en littérature on nous assène des vérités sur une littérature-monde dont on cherche en vain à cerner le concept) : une sorte de panacée un peu bruyante pour maisons de disques faisant monnaie d'un exotisme plutôt creux. Puis, il y a des rencontres, apparemment improbables et pourtant magiques. Celle, par exemple, d'Anouar Brahem et son oud avec les Anglais John Surman (saxophoniste et clarinettiste) et Dave Holland (célèbre contrebassiste). Une rencontre où la voix de chacun se reconnaît, sans empiéter sur celle de l'autre : tout se fait en douceur et à les écouter (tout l'album, Thimar, sorti en 1998, est merveilleux) on se dit qu'il devait en être ainsi.



  • De l'atonie en milieu tempéré

     

     

    J'ai déjà expliqué l'an dernier l'inquiétude que m'inspire la structure Facebook comme dispositif sournois d'une société de/sous surveillance, forme moderne d'une politique de contrôle qu'avait théorisée Foucault. Ce réseau social -mais il n'est pas unique en son genre- contraint, avec une certaine finesse il faut le reconnaître, les individus (les jeunes surtout), au-delà du conformisme des pratiques qu'on y trouve, à un fichage inavoué/inavouable, prouvant au passage que les listings économiques et sociaux pouvaient s'avérer autrement plus efficace que les fichiers policiers.

    Pour l'heure, néanmoins, mettons un bémol à nos critiques. Les divers observateurs, et les témoignages directs, ont en effet souligné quelle place avait prise Facebook (entre autres, certes) dans la mobilisation populaire, aussi bien en Tunisie qu'en Egypte, dans certains pays du Golfe, et aujourd'hui au Maroc. Le réseau social a facilité les rencontres, les échanges, les rassemblements. Il a été un moyen efficace pour contrer la répression et le contrôle des individus. En permettant aussi d'ouvrir vers l'extérieur une parole étouffée, d'exfiltrer des images qui démentaient l'optimisme des pouvoirs en place, Facebook a pu aider à ces mouvements d'émancipation (dont il n'est pas ici temps d'analyser le futur. Il n'est pas certain que l'avenir soit si magnifique...).

    Cette situation et ce détournement à des fins clairement politiques d'un instrument de pacification, pour ne pas dire de neutralisation, de l'espace public, feront sans doute rêver les observateurs d'une Europe aveugle et sans souffle. L'usage purement festif qui est fait ici de ce réseau social, sa réduction en un outil de pure signalétique existentielle, en disent long sur le manque de vigueur d'une agora politique exsangue. Que Facebook ne soit que l'agenda grotesque d'une société qui compte ses amis, étale ses vacances et bavarde de néant montre à quel point l'entreprise d'acceptation d'un ordre inégal, producteur de misère et de précarité, a réussi. Peut-on imaginer qu'il soit dans l'hexagone une arme structurelle pour une révolte des laissés-pour-compte de l'ultra-libéralisme ? Ne soyons pas naïfs. Dans ce système, chacun cherche désormais son ilôt, son utopie. C'est ainsi que la futilité devient une manière d'être ou, tout du moins, une stratégie d'évitement et de préservation. Croyant que le si peu que nous ayons soit à perdre vaille le coup, nous nous plongeons sans réserve vers une sociabilité dépolitisée. Facebook, en Europe, est pour l'essentiel, un bonheur de bien-nourris (même s'ils sont pauvres...), la signature devenue universelle d'une existence normée/normale. Il est un loisir, une distraction, un divertissement pascalien. Nous ne sommes plus capables, à l'inverse de Tunisiens pour qui le joug était alors insupportable, de mobilisation. Quoique ce ne soit pas tout à fait vrai. Les apéros géants : voilà, semble-t-il, une autre manière de faire de la politique... Il faut donc croire alors que la crise est une illusion, un jeu de miroirs et que tout va très bien. Quand certains luttent, d'autres font la fête. Ce n'est pas tant le médium qui est en cause que leurs utilisateurs. Ici, il n'y a pas d'urgence. Tout va bien, très bien...

     

  • Chateaubriand, transfiguration...

     

    La Bretagne a-t-elle jamais été comme la décrit François-René ? Est-ce l'important ? Mais puisqu'un récent billet évoquait incidemment les horreurs d'une quatre-voies et la transhumance touristique vers Saint-Malo, il n'y avait plus qu'à se replonger dans les Mémoires d'outre-tombe pour y trouver la parade idéale : un univers transfiguré, dans lequel se mêlent des indices d'une réalité perdue (pour nous évidemment, mais déjà pour l'auteur) et les dérives d'un imaginaire à même de faire qu'en ce point de France que Voltaire regardait de si haut (pensons à la Basse-Brette de L'Ingénu) se réunIssent les souvenirs d'une Europe aujourd'hui défaite. Et le style de Chateaubriand est en soi une si belle rêverie...

     

     

    "Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière depuis son embouchure jusqu’à Dinan, mériteraient seuls d’attirer les voyageurs ; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de forêts, de criques et de hameaux, d’antiques manoirs de la Bretagne féodale et d’habitations modernes de la Bretagne commerçante. Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d’un grand luxe. Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté de Gênes, magnificence dont nous n’avons pas même l’idée à Paris. La Briantais, Le Bosq, le Montmarin, La Balue, le Colombier, sont ou étaient ornés d’orangeries, d’eaux jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en pente au rivage derrière les arcades d’un portique de tilleuls, à travers une colonnade de pins, au bout d’une pelouse ; par-dessus les tulipes d’un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses tempêtes.

    Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire d’une petite bastide blanche avec un jardin ; parmi les herbes potagères, les groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d’une autre rive et d’un autre soleil : c’est l’itinéraire et la carte du maître du lieu. Les tenanciers de la côte sont d’une belle race normande ; les femmes grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des jupons courts de callomandre et de soie rayée, des bas blancs à coins de couleur. Leur front est ombragé d’une large coiffe de basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret, ou flottent en manière de voile. Une chaîne d’argent à plusieurs branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles ; lorsqu’elles soutiennent d’une main sur leur tête des vases noirs remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries de l’Edda dont la plus jeune est l’Avenir, ou les Canéphores d’Athènes, n’avaient rien d’aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore ? Ces femmes, sans doute, ne sont plus ; il n’en reste que mon souvenir."

                      Les Mémoires d'outre-tombe, Tome I, livre 5