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  • Point, à la ligne...


    Si le symptôme regarde le futur, annonciateur d'une transformation, d'un désordre ou d'une entropie, il touche aussi au présent, et même au passé (proche). En lui est aussi la trace (l'indice) d'un phénomène déjà en cours. Ainsi la séméiologie médicale n'est-elle pas simplement l'histoire d'un diagnostic (en vue d'un pronostic), elle est aussi retour en arrière... C'est dans cette perspective que la sémiologie des faits sociaux peut aussi s'appréhender. Et sur ce plan, il n'y a pas d'événement qui vaille plus que d'autre, d'advenu plus noble ou plus sérieux
    , parce que tout est trace, lisible ou non, inscrite dans le champ plus général des affaires du monde.

    Prenons ainsi ce qui s'est passé la semaine dernière, pour inaugurer (à prendre dans son sens quasi religieux d'annonce) la finale de rugby entre la Nouvelle-Zélande et la France : le fameux haka, lequel est, pour les non avertis, un chant hérité des Maoris, accompagné d'une danse assez simple, et qui, sous ses apparences un peu rudes, n'a rien à voir avec une quelconque volonté de tuer.



    Nous sommes dans le rituel, intégré comme tel dans l'espace d'un terrain de jeu. Pour reprendre une distinction de Michel  Foucault,  une sorte d'hétérotopie dans l'hétérotopie, croirait-on : la suspension à double niveau de l'ordre du monde pour lui substituer un ordre plus restreint, plus intime en quelque sorte, où sont concernés au premier chef les joueurs des deux équipes. Avec du recul, on en vient à se dire que ce à quoi nous  sommes réduits ramène à un pur moment de voyeurisme. Devant l'écran ou au stade, nous sommes témoins d'une histoire qui peut certes nous émouvoir (le frisson du cri, des hommes en ordre de bataille, le noir contre le blanc, la suspension du temps, la connaissance du déjà-vu -et donc le plaisir de la retrouvaille) mais qui ne nous concerne pas. Plus que jamais (et comme il me semble, dans aucun autre sport, même au moment des hymnes nationaux (et pour être clair : surtout à ce moment-là)), nous sommes hors-jeu.

    Il faut dès lors considérer le moment du haka comme un temps soustrait à l'ordre, pour un rite quasi privé, auquel nous ne pouvons pas participer (1), parce que la communion n'est pas là où nous croyons qu'elle est : le haka n'est pas la réunion d'un camp (joueurs et supporters) mais l'union des deux équipes, des adversaires.

    C'est d'ailleurs en ce sens que les joueurs français l'ont très bien compris. Et cela en deux temps. En commençant d'abord par se disposer en V. Puis en avançant jusqu'à la ligne médiane. On pourra toujours mettre cette stratégie sur le compte de l'intimidation d'avant match, à la manière des déclarations intempestives qu'on trouve dans les journaux ou dans les conférences de presse. Il s'agit de ne pas se laisser impressionner, de se montrer, d'être présent. L'enjeu est à ce niveau, soit. Mais ce principe est repérable depuis longtemps, lorsque les équipes s'alignaient devant les All Blacks et les regardaient accomplir leur rituel, impassibles. Dans ce que font les Français, il y a comme un supplément d'âme, et plus encore. Il y a une réponse. La disposition classique consistant à écouter, raide comme un piquet, le chant maori laisse sa place à une action, c'est-à-dire à une parole, non pas au sens linguistique certes, à une adresse. À ceux qui leur parlent, ils répondent. Partir de son camp et s'avancer vers l'autre est une manière de lui signifier son existence et, très important, lui signifier la sienne. C'est établir l'échange dans ce qu'il a d'interpersonnel (quand bien même ils sont nombreux de chaque côté), dans ce qu'il abstrait le monde qui entoure les participants. Les Français prennent le haka pour ce qu'il est vraiment : un partage, un murmure au creux de l'oreille, une reconnaissance, un don (qui induit le guerredon).

    Mais l'histoire ne s'arrête pas là et prend une autre dimension lorsqu'on apprend le lendemain que l'International Rugby Board condamne, pour "contre-haka", l'équipe française à une amende de 2875 dollars. Pour l'essentiel, on leur reproche de ne pas être restés à leur place et d'avoir franchi la ligne médiane, d'être allés dans le camp adverse. Ils ont enfreint la loi. À ce niveau, ce ne sont évidemment pas des délinquants, moins encore des criminels, mais des contrevenants. Voilà qui ne manque pas de sel, puisqu'en allant à la rencontre de ceux qu'ils reconnaissaient comme tels, ramenant le jeu à son humanité, ils allaient à l'encontre de la loi. Peu importe que le président de la fédération néo-zélandaise ait jugé inutile la sanction, qu'aucun joueur all blacks n'ait trouvé à redire sur l'attitude tricolore, que les Français, ayant gagné le toss, eussent pu jouer en bleu et qu'ils préférèrent jouer en blanc pour laisser les néo-zélandais à leur mythique couleur ; peu importe les élégances, quand l'ordre, celui qui n'a pas à se justifier, est en danger.

    Franchir la ligne : tout est là. Afficher le désir collectif d'une communion qui met à mal l'autorité, telle est la visibilité de ces presque deux minutes où le cours des choses est entre parenthèses. Le faire ainsi au vu et au su du monde était insupportable à qui de droit. La sanction pourrait être considérée sur le seul plan sportif mais ce serait aller trop vite en besogne. C'est en ce sens qu'elle est un symptôme. Elle en dit long sur l'état du monde qui, sous couvert d'une plus grande liberté, s'ingénie à écraser toute velléité existentielle. Jouez, courez, trichez, soyez sanctionnés par l'arbitre, battez-vous... mais n'essayez pas d'être, d'exister, et surtout ne donnez pas au combat, à la lutte, à l'affrontement les limites de votre humanité. Un simple détail, sans doute... par lequel on reconnaît la coercition sournoise d'un ordre festif. Les figures mises en avant dans le moment de l'événement (une finale tout de même, et en chef de rébellion, celui qui sera désigné dans la foulée meilleur joueur du monde) ne sont rien, ne doivent rien avoir à penser, et surtout, elles ne doivent pas croire en l'existence de l'autre.

    Sous cet angle, et parce que cette histoire n'engage pas grand chose sinon une victoire sur un terrain (80 minutes et puis on passe au divertissement suivant), il y a de quoi désespérer profondément du monde qui nous entoure. Arrivé à ce point de terreur disciplinaire, il tombe dans l'absurde, et l'absurde, dans le réel, est mortifère.



    (1)À l'inverse des hymnes, que la foule peut reprendre en chœur, le haka se fait dans le silence. Il n'est pas question pour quiconque n'est revêtu du maillot (titulaires et remplaçants) de se l'approprier.

  • Vestiaire d'âme

    http://www.hotels-paris-rive-gauche.com/galerie/Photographes/2010/sabrina-biancuzzi/pop/capture-de-reves009.jpg


    Souviens-toi ce qu'il y avait d'ivresse, sur la balançoire, à soulever le monde (ainsi s'en détacher, poids mort...),  et d'avoir le ventre retourné d'une presque nausée  dans l'instant où tu redescendais vers le sol... Bonheur de printemps, ou d'été... Mais beaux ennuis, aussi, quand tu t'asseyais  sur la planche, des heures entières, à ne savoir où donner de ton cœur, pas encore adulte, et dont tu voudrais retrouver, parfois (jamais très longtemps, tu sais que c'est vain), la source, maintenant que tu vois les deux cordes attachées à la structure métallique, dans le jardin un peu  éteint de la maison natale que tu viens de vendre...


    Photo : Sabrina Biancuzzi, Captures de rêves 9

     

  • Musique sportive

    Avant que de voir les All Blacks réduire à néant les espoirs français d'être enfin champions de l'Ovalie, vivifions notre esprit du Rugby d'Arthur Honegger, composé en 1928. Œuvre enthousiaste et légère, pleine de détours, comme un trois-quarts aile qui slalomerait avant de plonger derrière la ligne d'essai. Le compositeur suisse virevolte et s'amuse. Ce n'est pas le plus mémorable : il y a un côté cirque, un côté parfois  grotesque. Une œuvre de circonstance : cela suffit parfois.


  • Jackson Pollock, de bruit et de fureur...

    Jackson Pollock, Number 1, 1950

    Ce que Rothko vous donne, d'ouverture, angoissée peut-être, parce que ses tableaux ont à voir avec la question de la porte, du possible mystère des grandes étendues, chez lui peintes, mais qui sait, ailleurs, promesses d'air libre, Pollock, lui, vous en prive. Ce n'est pas la prison, le labyrinthe, quoique cela y ressemble. La peinture, le dripping, a bien une parentèle avec le désir d'interdire le cheminement. Nous ne sommes pas au pied du mur, lequel pourrait toujours se franchir (et nous affranchir de notre incertitude à vaincre les obstacles : le mur sert aussi à cela, à ce qu'on en vienne à bout...) ; nous ne sommes pas exactement dans le buisson ardent d'où sortirait une certaine vérité, mais au grillage, au barbelé. Au barbelé, comme on dit : au front, dans l'épineuse proximité du désordre qui vous empêche et d'avancer, c'est clair (!), et de reculer.

    Parce qu'il y a bien plus qu'un fouillis agressif qui se dresse devant l'œil du spectateur, ne lui laissant pas la possibilité de trouver le bout par où commencer, ni la sortie, ni la fin. La terreur de Pollock vient d'un surgissement, du geste magistral qu'il accomplissait lorsqu'au-dessus de sa toile il faisait tomber les arabesques de peinture et les fils de ce qui existaient d'abord dans l'espace, dans le sien, dans le réel ( et nous avons quelques photos qui le montrent à l'œuvre). Malgré la planéité de la surface (et sur ce point, Greenberg avait raison), Pollock se débat à redonner de la dimension à la peinture et il le fait à rebours de tout ce que nous avait donner à voir cet art depuis le règne de la perspective. C'est un peu le retournement de Brunelleschi, cette histoire. Alors que nous tombons sous le charme du point de fuite, que nous nous ouvrons vers l'infini, dans un mélange d'appréhension et d'enthousiasme, le peintre américain sature son œuvre de directions chevauchantes, contradictoires, incertaines. Ce sont là ses barbelés. Des barbelés si denses, si ancrés dans la profondeur indicible de leur origine  qu'ils forment un mouvement à peine sensible vers nous. Regarder une toile filante de Pollock, c'est sentir un élémentaire arachnéen en progression vers notre œil immobile.

    On pourrait penser à une mer s'il n'y avait ces interstices infimes de la toile que la peinture n'a pas saturée. Celle-ci a laissé vivre le support. Ou, plutôt, le laisse encore apparaître, comme le résidu digéré en grande partie, dans une opération corrosive (les fils de Pollock ont à voir avec les effets des sucs gastriques...), comme le reste d'une désagrégation du territoire. Et ce qui a été gagné n'est qu'un avant-goût de ce que le tableau projette, par la technique même de l'artiste. Nous sommes face à la toile qui poursuit sa marche, sa conquête de l'espace. Nous sommes face à elle et habité d'une remarquable envie de faire un pas en arrière, de trouver un peu d'air, parce que le monstre peint, sans tête, sans corps identifiable est semblable à la forêt en marche contre Macbeth. Nous la voyons, nous aussi, mais sidéré, nous restons coi et prêt à nous faire avaler, et détruire. 

    L'expérience de la peinture pollockienne est moins celle de la matière que celle de l'espace emprisonné dans l'illusion d'une liberté possible. Dans le monde de réseaux qui est désormais le nôtre, elle acquiert une autre dimension. Nous nous y voyons. L'artiste ne l'a pas pensée ainsi mais elle devient la métaphore troublante d'un univers sans équilibre et dévorant. Moins tragique que Rothko, peut-être, mais autrement plus visionnaire...

  • Vanités démocratiques

    Adoncques le peuple de gauche s'est choisi son chevalier. Le citoyen Hollande portera hautement les couleurs socialistes. Hollande contre Sarkozy... La médiocrité d'il y a cinq ans n'était pas un hasard malheureux mais le résultat tendanciel d'une dérive démocratique consacrant la bêtise et l'inculture.

    Et de repenser soudain à la statue équestre sise au Campidoglio, celle de l'empereur Marc-Aurèle, sur la place dessinée par Michel-Ange, où il est si bon de passer un après-midi entier à ne rien faire, le dos appuyé contre une colonne, saluant ce temps perdu d'une rêverie qui se nourrit des toitures romaines.

    http://www.insecula.com/PhotosNew/00/00/07/35/ME0000073549_3.JPG.

     

    Marc-Aurèle, l'empereur philosophe, ne rirait pas de ce qui nous arrive. Et de le relire avec joie et profit, en pensant à ces imposteurs de la politique médiatique, dont on n'imagine pas une minute qu'ils pussent écrire une ligne approchant ce qui suit...

    "XLVIII. - Considère sans cesse combien de médecins sont morts, après avoir tant de fois froncé les sourcils sur les malades ; combien d'astrologues, après avoir prédit, comme un grand événement, la mort d'autres hommes ; combien de philosophes, après s'être obstinés à discourir indéfiniment sur la mort et l'immortalité ; combien de chefs, après avoir fait périr tant de gens; combien de tyrans, après avoir usé avec une cruelle arrogance, comme s'ils eussent été immortels, de leur pouvoir de vie ou de mort ; combien de villes, pour ainsi dire, sont mortes tout entières : Hélice, Pompéi, Herculanum, et d'autres innombrables ! Ajoutez-y aussi tous ceux que tu as vus toi-même mourir l'un après l'autre. Celui-ci rendit les derniers devoirs à cet autre, puis fut lui-même exposé par un autre, qui le fut à son tour, et tout cela en peu de temps ! En un mot, toujours considérer les choses humaines comme éphémères et sans valeur : hier, un peu de glaire ; demain, momie ou cendre. En conséquence, passer cet infime moment de la durée conformément à la nature, finir avec sérénité, comme une olive qui, parvenue à maturité, tomberait en bénissant la terre qui l'a portée, et en rendant grâces à l'arbre qui l'a produite".

                                                                Pensées pour moi-même, livre IV

  • Poésie maritime

    Il y avait d'abord les cinq minutes récapitulatives des nouvelles du week end, où les dernières jaseries politiques se le disputaient avec les difficultés autoroutières et les résultats sportifs. Viendraient ensuite les jacasseries faussement engagées du Masque et la Plume, où l'on ferait bel esprit et parisianisme.

    C'était le soir. C'était l'hiver aussi : il faisait froid, ou humide, un temps à vouloir rester chez soi et à l'écouter, elle, qui arrivait, avec ses énigmes marines, ses localisations improbables que je mis fort longtemps  à identifier, à ne pas désirer identifier même, tant les premières contrées avaient la saveur des terres barbares. Terres étant d'ailleurs une dénomination fort imparfaite puisqu'elle évoquait là des zones, dans lesquels, évidemment, des navires se démenaient, des zones de la Mer du Nord qu'un individu réduit aux désordres de la Manche et de l'Atlantique français ne pouvait connaître autrement que dans un imaginaire de terreur. La voix de Marie-Pierre Planchon sortait de l'ombre pour nous offrir la litanie des vents et des houles. Cela ne nous servait à rien. Pure abstraction maritime rythmée de noms improbable : Dogger, Fisher, Tyne, Cromarty, German, et des chiffres, des forces, des avis de coups de vent,... Rien d'autre qu'un chapelet hermétique d'espaces où nous n'irions sans doute jamais mais qui faisaient rêver par leur simple apparition au milieu de toutes ces informations futiles qui s'arrogeaient le droit d'être l'actualité, au milieu de ces bavardages pour des livres ou des films aussitôt oubliés.Peu à peu elle nous ramenait vers des noms familiers : Mer d'Irlande, Manche est, Manche ouest, golfe de Gascogne... Mais auparavant, elle avait énuméré ces noms fantastiques de la Mer du Nord, ces noms qui, loin de refaire le monde, le décomposait en un puzzle impensable, comme si, plutôt que de nous référer à nos montres, au découpage gradué d'un cadran à douze chiffres, nous avions eu le droit aux anciens rythmes d'une vie conventuelle, comme si nous avions pour nous repérer dans le temps matines, sexte, nones ou complies... Tyne, Forth, Utsire, Humber,...

    Sa voix revenait chaque dimanche soir : douce, égale, magnifique. Nulle inflexion qui marquât la dramatisation : la stricte littéralité du message. Mais comme le sujet restait, malgré tout abscons, Ii y avait dans l'énumération immuable des noms propres le caractère ludique d'une comptine. Et c'était peut-être là le plus merveilleux : des indications précieuses pour certains (en mer, tendus, sérieux, face à la houle, en débat avec la tempête) que nous prenions pour une berceuse...


     

  • La part invisible (et heureusement)

     

    Dans la nuit qui manœuvre son silence, ton silence à toi, lecteur, cour intérieure dans sa ténèbre, à converser avec Henri James ou, plutôt, avec le narrateur perplexe du Motif dans le tapis, qui voudrait comprendre le mystère avoué (?) qui tisse sa toile subreptice dans les livres de Hugh Vereker, un mystère qui n'a pas de nom, qui n'est pas un son, ou une figure mais, peut-être, l'indéfinissable de la recherche en soi, comme une volonté d'asseoir notre plaisir et notre volonté sur un sens, oui, un sens, dans cette nuit d'été, tu es un roi, en quelque sorte, le roi d'un pays sans frontières.

    Il cherche donc, ce narrateur, la figure livresque (ou narrative, à moins que ce ne soit qu'un détail, si petit que l'article, pourtant sérieux, qu'il a consacré à Hugh Vereker a amusé ce dernier qu'il n'ait pas, cet autre, compris l'essentiel) qui hanterait l'œuvre. Sa vie sera désormais consacrée à cette obsession. En vain.

    Et toi, quand tu en as fini de ce court roman -sinon nouvelle-, tu noies ta perplexité dans le noir bondissant du dehors (tu as éteint la lumière : tu n'écris pas. Qu'aurais-tu à prolonger de ta lecture, sur un papier quelconque ?). Tu la trouves au fond assez médiocre, cette histoire, dans ce qu'on appellera sa dimension littéraire. Presqu'à l'opposé du nœud indicible de la trame, elle est cousue de fils blancs. C'est un péché d'accorder sa confiance à celui qui écrit quand il veut faire croire qu'il a tout pensé.

    Reste, néanmoins, qu'on pourrait en tirer une leçon indirecte, de cette histoire insipide : nous ne pouvons pas vivre des obsessions d'autrui...

     

  • Sympa (adjectif)

     

     

    sympa pas sympa

    Que perd un mot quand il perd physiquement une part de lui-même ? ce qu'en linguistique on définit comme une apocope. La perte n'est-elle que l'effet d'une simplification compréhensible (du type cinéma pour cinématographe), par souci d'économie dans le flot de la parole, ou bien n'est-elle pas parfois, plus qu'une facilité, un renoncement, le signe, parmi d'autres, d'une faille ?

    La sympathie originelle est la version grecque de la compassion. Sun-pathos : partager la douleur, ce que l'on retrouve lorsque dans des moments tragiques les autorités expriment toute leur sympathie aux victimes. Emploi fort limité désormais et dont on doutera que la bêtise contemporaine entende encore le sens. Il faut dire que la bêtise en question a bien des raisons d'oublier l'origine du mot puisqu'elle se gargarisera de l'avoir simplifié, et morphologiquement et sémantiquement. Que lui importerait la douleur qui unit quand elle a un tonitruant sympa grâce à quoi elle exprime à peu près toutes les nuances de sa pensée, de ses opinions, de ses sentiments, soit : pas grand chose...

    Car la coupure, si je puis l'écrire ainsi, n'est pas sans symbolique. Ce n'est pas rien que d'avoir scindé le pathos, d'en avoir scellé l'inexistence, et par voie de conséquence, d'avoir éteint toute idée de lien contenue dans le préfixe. À bien des égards, sympa est plus que la simplification de l'adjectif initial. il n'est pas une énième forme du bath, du super, ou de l'extra. Il a une puissance protéiforme stupéfiante. Il peut à la fois servir  pour le futile et le sérieux, l'abstrait et le concret, les êtres et les choses. Il est la  rustine linguistique de l'époque présente. Cette forme est l'évidement estampillé d'une contemporanéité qui, à court de mots, recycle en appauvrissant.

    Ainsi, tout peut devenir sympa. La télévision, les journalistes, les gens d'importance, et le quidam qu'on écoute distraitement à l'arrêt de bus, dans une file d'attente, à la terrasse d'un café, toute cette humanité terriblement à la page vit dans le sympa. Sympa :  le copain, l'ami, le livre, le film, la robe, le petit restau de la veille, le week end en bord de mer, le nouveau né pas encore défripé, la participation gracieuse d'une célébrité à une œuvre caritative, la bonhomie du politique qui parle peuple, le réaménagement de la cuisine, le champagne rosé qu'on vient de découvrir, le dernier clip des Black eyes peas, l'ouverture des magasins le dimanche, le cul de la petite nouvelle, les températures estivales de l'automne, la qualification du petit poucet pour les 8e de finale de la Coupe de France, la simplicité de Gwyneth Paltrow, le dernier numéro de Cosmo, la cuisine thaï, la soirée où on a rencontré Ronan (ou Jeanne) y-aurait-peut-être-moyen-que-ça-se-fasse, la démocratie participative, les rues piétonnes, etc.

    Énumération infinie et non contractuelle (comme on dit pour les pubs qui disent toujours la vérité). Énumération où tout se mélange : les êtres, les temps, les lieux, les choses, parce que tout se vaut, parce que le meilleur moyen de partager est de n'avoir que quelques mots insipides pour obtenir l'approbation de tous. Énumération d'une actualité fatale où la nuance n'a plus de raison d'être, pour une misère des mots qui préfigurent des temps barbares. Énumération d'une aphasie du cœur et de l'esprit.

    De même que l'historique galvaudé est destruction du temps comme concrétion, que le culte pour la société de consommation est abandon du sacré, le sympa déclinable pour tout est indice de l'être devenu chose et de son intégration au rang de phénomène distrayant et dans le fond anecdotique. Plus rien qui ne soit une surface aux reflets légers : le sympa est le neutre de l'agréable sans conséquence. Il est moins une approbation que le symptôme d'une conscience molle acceptant ce qui ne la trouble pas. C'est l'illusion d'un homogène rassurant, un mot du grand ensemble vers lequel une société, pourtant symboliquement violente, conduit les individus pour pouvoir supporter leur condition, un indice spectaculaire (comme tous les tics de langage) du leurre contemporain.

  • Femme en bleu (V) : Degas

     

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    Danseuses en bleu, 1890

    La danse occupe une place importante dans l'univers symbolique du XIXe siècle. Elle est indissociable des transformations sociologiques qui voient surgir, après le libertinage gracieux d'avant la Révolution, la raideur moraliste de l'esprit bourgeois. Nulle contradiction entre cet attrait du mouvement et la rigueur (au moins apparente) de l'ordre : ce ne sont que des éléments complémentaires (comme on le dit des couleurs, d'une certaine manière). La figure de Salomé en est sans doute l'emblème :  à la fois tentatrice, séductrice, par sa danse des sept voiles, et castratrice par le gain majeur de son spectacle, la tête si chère de Jean Baptiste. C'est l'heure des cabarets, du Moulin rouge, d'une vie débordante. 

    Degas peindra beaucoup de danseuses. Mais faut-il écrire ici qu'il peint, ou qu'il dessine. Il a en effet choisi le pastel. La légèreté du pastel plutôt que le pinceau gras de la tache impressionniste. Technique différente pour une évocation plus subtile peut-être. Le frottement léger du crayon sur le papier est comme le froufroutement des tutus et des robes en mouvement. L'artiste ne vient pas déposer une pâte, épaissir la toile (et donc grossir l'illusion) mais il glisse et ce ne sont que des traces délicates en souvenir. Ces œuvres, désormais contemplées à la lumière douce de salles aménagées dans des musées, pour ne pas en abîmer la sensibilité, portent en elles, par la subtile fragilité de la matière, la quintessence de l'art qu'elles évoquent. Elles ont l'exquisité d'un pas chassé ou d'un envol...

    Dans l'œuvre ci-dessus, ce qui étonne d'abord tient au choix de l'approche, de l'angle privilégié par l'artiste. Dessinées d'un surplomb tout imaginaire, les danseuses sont comme étrangement écrasées par l'œil qui plonge sur elles. Elles ne dansent pas, d'ailleurs. L'une semble faire un dernier (?) exercice avant d'entrer en scène, pendant que les autres ajustent leur vêtement, vérifient que tout est pour le mieux. Ce n'est pas l'heur(e) de l'apesanteur et du tournoiement. Elles sont encore au sol, oserait-on dire. Quoique... Le dessin se développe autour d'une opposition chromatique assez simple : une gamme de marrons et le bleu. La première couleur tient l'arrière-plan, comme un décor duquel il serait fort difficile de se détacher, une sorte de matérialité toute lourde et, en même temps, capable de se désagréger, puisque on note, çà et là, des touches de vert et de bleu. Le marron, c'est l'informe. Le bleu, lui, est lumineux, parfois très intense (le dos du vêtement de la figure centrale). Un concentré profond qui se propage et gagne l'espace. Il semble impossible de faire la distinction de chacun des tutus. Degas les fait s'entremêler et le dessin évoque tout à coup la mer, les ondulations d'une étendue magnifique. Ces jeunes filles se poursuivent, en quelque sorte, ne sont déjà plus qu'une dans leur attente en apparence désordonnée (puisqu'aucune ne se regarde, qu'elles sont absorbées à une tâche différente). Mais l'habit les relie : elles sont déjà ce qu'elles seront sur scène : un flot uni de corps dont la grâce particulière naît aussi de la ressemblance qu'elles ont les unes avec les autres (ce que révèle l'identité des chevelures...). La pâleur de leurs membres prend alors un relief singulier : un peu mats, ils émergent d'une manière saisissante de l'onde, comme des nymphes, ou des naïades, qu'elles ne sont pas encore, mais dont le spectateur se met à rêver. C'est alors que l'œil s'attarde non sur le bras tendu de celle qui, à gauche, est déjà dans la représentation mais sur les mains de deux lui faisant face, en train d'ajuster les bretelles de leur apparat, comme une dernière angoisse de la nudité possible. Telle est la source la plus vive de la sensualité dans ce dessin : l'impondérable pris dans le tourbillon de la danse... 


  • Trois jours en promenade avec Flaubert (III)

     

    chateaubriand

    Quand, consternés que nous sommes par la flagornerie poussive des sommités médiatiques, et que la reconnaissance entre contemporains est devenue l'exemple même d'un jeu complaisant (mais si nécessaire pour exister à l'écran, ou dans certains journaux), la littérature du passé (soit : la plus actuelle qui soit) nous sauve de la tristesse et de l'hypocrisie. On s'y déteste avec violence ; on s'y estime avec frranchise et passion. 

    Flaubert est à Combourg, tout près de l'enfance de Chateaubriand. L'immobile Gustave écrit son admiration (ce qui n'exclut pas la griffe) pour le vagabondage de François-René. Il ne connaît pas encore la gloire qui l'attend mais il se sait un destin. Aussi puise-t-il respectueusement à l'une des sources les plus vives des lettres françaises. Ces quelques lignes sont d'une dignité bouleversante, jusque dans le pastiche. Sauf à croire en Dieu, il faut admettre que l'aîné ne saura jamais rien de l'admiration du cadet encore inconnu. Cette gratuité donne un supplément d'âme à ces quelques lignes.

     

    "J'ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur

    Je le voyais d'abord dans ces rues paisibles, vagabondant avec les enfants du village, quand il allait dénicher les hirondelles dans le clocher de l'église ou la fauvette dans les bois. Je me le figurais dans sa petite chambre, triste et le coude sur sa table, regardant la pluie courir sur les carreaux et, au delà de la courtine, les nuées qui passaient pendant que ses rêves s'envolaient ; je me figurais les longs après-midi rêveurs qu'il y avait eus ; je songeais aux amères solitudes de l'adolescence, avec leurs vertiges, leurs nausées et leurs bouffées d'amour qui rendent les cœurs malades. N'est-ce pas ici que fut trouvée notre douleur à nous autres, le golgotha même où le génie qui nous a nourris a sué son angoisse ?

    Rien ne dira les gestations de l'idée ni les tressaillements que font subir à ceux qui les portent les grandes œuvres futures ; mais on s'éprend à voir les lieux où nous savons qu'elles ont été conçues, vécues, comme s'ils avaient gardé quelque chose de l'idéal inconnu qui vibra jadis.

    Ô sa chambre ! sa chambre ! sa pauvre petite chambre d'enfant ! C'est là que tourbillonnaient, l'appelaient des fantômes confus qui tourmentaient ses heures en lui demandant à naître : Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure ; Velléda, au clair de lune, courant sur la bruyère ; Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe des léopards, et la blanche Amélie, et le pâle René.

    Un jour, cependant, il la quitte, il s'en arrache, il dit adieu et pour n'y plus revenir au vieux foyer féodal. Le voilà perdu dans Paris et se mêlant aux hommes, ; puis, l'inquiétude le prend, il part.

    Penché à la proue de son navire, je le vois cherchant un monde nouveau, en pleurant la patrie qu'il abandonne. Il arrive ; il écoute le bruit des cataractes et la chanson des Natchez ; il regarde couler l'eau des grands fleuves paresseux et contemple sur leurs bords briller l'écaille des serpents avec les yeux des femmes sauvages. Il abandonne son âme aux langueurs de la savane ; de l'un à l'autre, ils épanchent leurs mélancolies native et il épuise le désert comme il avait tari l'amour. Il revient, il parle, et on se tient suspendu à l'enchantement de ce style magnifique, avec sa cambrure royale et sa phrase ondulante, empanachée, drapée, orageuse comme le vent des forêts vierges, colorée comme le cou des colibris, tendre comme les rayons de la lune à travers le trèfle des chapelles."