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  • Ça (par ailleurs dans l'actualité II)

    "Neige" (capture d'écran), œuvre de Nicolas Aiello

    Des images de déluge, des maisons dévastées, des corps entraperçus, une région du Laos.

    -Bon, ben, moi, c'est pas tout ça, je vais aux toilettes. Tu voudras un dessert ?

    -Un fruit.

    (...)

    -Ça ou ça ?

    -Je prends l'orange.

    -Alors, ça donne quoi, le Laos ?

    -Déjà trois cents morts.

    -Ah, ouais. Pas mal... Et c'est quoi, ça ?

    -Ça ? Des Japonais qui ont mis au point des machines capables de jouer aux billes, des petits ordinateurs. Et ils gagnent à tous les coups.

    -Ça, je voudrais voir, ça ! Me faire taper la partie aux billes par des Japonais ! Faut pas rigoler !

    -Pourquoi ? Tu étais bon à ça, les billes ?

    -Gamin ? Une tuerie. À toutes les récrés... Le roi de la cour.

    -Raconte-moi ça !

    Et il lui raconte ça. En long en large et en travers. Sur l'écran, ça défile : les robots nippons, la FIAC, le foot, le prochain spectacle d'une "humoriste drôle". Ils s'en moquent. Lui raconte. Il efface tout ça. Tout s'efface, un temps. Mais c'est pas tout ça. La vaisselle à faire, et vite : c'est l'heure de Pékin-Express. Ça commence dans cinq minutes.

  • John Surman, atmosphérique

    J'ai déjà signalé le label ECM et le travail profond mené par  le producteur Manfred Eicher (C'est l'homme du Köln Concert...). Un récent et remarquable texte de Frasby  m'a rappelé incidemment combien, parmi tous ceux que j'ai écoutés de cette maison d'édition musicale, m'était cher John Surman. La Cornouaille est indissociable de son album Road to Saint Ives. Il y a dans sa musique une épaisseur lancinante où se rejoignent joie et méditation. Une neige légère parfois, un crachin persistant une autre fois, le soleil bataillant les nuages une autre fois encore. Premier opus de Upon Reflection (1979), Edges of illusion est une promenade bien plus réjouissante que ne le laisse supposer le titre.

     



  • 10-Manu militari

    "À l'aveugle" est un ensemble de douze photographies de Georges a. Bertrand, que celui-ci m'a envoyées sans la moindre indication. Il s'agit d'écrire pour chacune un texte dans ces conditions d'ignorance. Une fois achevé ce premier travail il me donnera les informations que je désire, et j'écrirai pour chacun de ces clichés un second texte : ce sera la série "À la lumière de..."

     

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    Ce n'est qu'un début : le goût de l'uniforme. Mais je peux déjà imaginer ce qui m'attend. Attendre, justement. Souvent, la journée passera à attendre. En surveillance, pour parer à ce qui sortirait du droit chemin, ou de l'ornière. Je serai l'ordre, et peut-être que, ma vie durant, dans cet uniforme, il ne se passera rien d'autre, que de regarder et surveiller. Je n'aurai jamais à me battre, à frapper, à tirer, et les heures auront la même atonie que celle écoulée ce jour, l'œil un peu perdu, mais  vigilant cette fois, à bavarder des petites affaires de chacun. Le commandant vient d'avoir une promotion et la cousine de mon meilleur ami va se marier. Sinon, rien, que des gens à surveiller, à contrôler, à encadrer. Leur silence, ce sont les limites qui s'imposent parce que, justement, je suis là, présence donnant à penser qu'il faut être raisonnable. Je serai l'ordre, je suis déjà  dans l'ordre, ordre du monde, des gens, des choses. Dans les sphères, tout là-haut, il s'agit pourtant d'une autre attente : que rien ne déborde ; mais si jamais il en était différemment, ils n'hésiteraient pas. Et je devrai y aller, alors que, et certains ont le même esprit que moi, j'aimerais surtout attendre, comme un poisson des profondeurs sous la pierre qui l'abrite.

  • Matin

     

                                                            "L'omnibus, pressé d'arriver à la dernière station, dévore l'espace, et fait craquer le pavé... Il s'enfuit !" (Lautréamont)

     

    Un certain temps dans le bus. Pas le soir, au milieu des hagards, dans le bouquet des heures suées de l'été ou les miasmes de l'hiver. Plutôt à l'intermédiaire : mi-mars ou fin octobre -période resserrée dans le cycle de l'année, comme ces courts moments d'un champ au repos. C'est le petit matin, dans la fraîcheur sèche, et les voyageurs clairsemés. À peine une dizaine. Silencieux. Communion des restes d'insomnie ou des soubresauts oniriques. Le jour commence à fureter. Les enseignes ont encore une certaine portée. Fanals bientôt affadis pour le passager de la nuit. Tu ne retournes pas au sommeil, à peine la somnolence, et tu connais enfin la patience engourdie des choses qui filent derrière la vitre. Jachère de l'âme transportée. Le grondement du moteur, seul bavardage du moment, rend plus muettes encore les façades qui, pour les plus hautes, zyeutent le fleuve. Une péniche remonte le courant. Vous doublez un cycliste portant des chaussures vertes.  Les rideaux de fer sont encore de mise. Ton corps est habité d'un abandon qui, tu le sais, ne durera pas. Il suffirait que deux intempestifs (fêtards ou travailleurs énervés) surgissent et le charme refluerait.

    La vitesse, modeste, est berceuse (souvent le bus passe un arrêt. Personne). Le bar-tabac vient d'ouvrir. Tu en connais les discussions minimales, paupières fixées sur l'expresso serré. Tu voudrais que le trajet filât infiniment. Ni terminus, ni boucle : à la place, une évadée sans autre objet que de te protéger de ton retour au monde. Pourtant ta main doit appuyer sur un bouton (puisque nul autre voyageur n'a étiré son corps), parce qu'après le prochain virage, c'est pour toi (oui, de ce pour toi qui justement te retranche de la liberté passagère, ce pour toi qui te fait autre.). Redescendre sur terre. De toute manière, trop tard. Les voitures sortent de tous les coins. Les gens. La ville. Fini le temps du bus. Tu descends. Quelqu'un de connaissance se retourne, sourit en t'attendant. Le soleil vient de passer du rouge à l'orange.

     

  • Mantegna, corps à corps

     

    Andrea Mantegna, Christ mort (1480), Pinacothèque de la Brera, Milan.

     

    Voici une œuvre dont on ne se défait pas. Le jour où elle n'est plus la simple reproduction sur une page glacée mais un fait, une présence, une réelle présence, et ce malgré la modestie des dimensions (66x81), il est impossible d'en détourner le regard. C'est en propre une expérience de fascination (dans tous les sens du terme, et notamment quand on pense aux commentaires de Pascal Quignard dans Le Sexe et l'effroi). Combattre la puissance captatrice de cette apparition (et les apparitions les plus bouleversantes ne sont pas, je crois, celles qui nous montrent une chose nouvelle mais plutôt celles qui, sur ce que nous croyions connaître, nous en révèlent une face inconnue, une histoire cachée. Dans la certitude nous sommes les plus vulnérables : rien de très neuf.), la combattre est une prétention frôlant la bêtise.

    Mantegna a peint cette toile en 1480, dans une époque déjà marquée, en Italie, par le retournement humaniste et la redéfinition de l'homme qu'il implique. Il connaît les ouvrages d'Alberti et comprend très vite que la peinture moderne (c'est-à-dire le «mouvement» auquel il participe) attaque, outre les liens du fond et de la forme, une nouvelle ère dans laquelle le recentrage de la philosophie sur l'individu sera primordial. Et l'individu a un corps... Alors le Christ a un corps... Et Mantegna nous en impose la vue, la contemplation intégrale, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes puisque le tableau est d'abord remarquable par le raccourci spectaculaire qui en structure l'invraisemblable profondeur. Invraisemblable en effet parce qu'il est clair que Mantegna prend des libertés avec la perspective. Là n'est pas l'essentiel, du moins de mon point de vue (si j'ose dire). La question mathématique n'est pas sans intérêt ; elle est significative mais pas vraiment signifiante, sinon pour des raisons de possible représentation. C'est un problème de peintre, pas de sens.

    Le raccourci. Il rejette au loin la figure du Christ qui semble quiet, et comme absent. La tête, si l'on se fixait sur elle seule, pourrait faire penser au sommeil, à une soustraction temporaire au monde. Il n'en est rien, car, de là où nous sommes, surgissent les quatre blessures de la croix. Sans effet excessif, sans violence sanguinolente, Mantegna les impose et la position des mains est très remarquable, repliées qu'elles sont pour que les stigmates soient visibles. Et la plante des pieds, au plus près, comme pour nous rappeler qu'il est question de sol foulé, de chair plus que terrestre. Mais cela n'est rien à côté de l'objet stupéfiant que l'on devine par le renflement du drap, renflement qui, à peu près, est le point de croisement des diagonales. C'est le fascinus et la fascination seconde du tableau (après son apparition globale), celle qui laisse pantois car on se demande alors comment une telle audace a pu passer... Il nous désigne la commune masculinité et dans la nécessité même de devoir la soustraire à la vue il la sur-expose. Pas la peine de se poser la question, de chercher dans quelque argutie théologique un détournement du verbe fait chair. La chair est là. Et plus de cinq siècles plus tard, l'étonnement devant cette composition est bien plus grand et fort que devant toutes les provocations faciles et explicites de l'art contemporain. Ce raccourci est, dans son organisation, une surprise de taille et nous restions à quia.

    Le raccourci, donc, mais pas seulement. Les proportions et la position. Le corps christique occupe toute la place. Il envahit l'espace et les deux figures (à peine visible pour l'une d'entre elles), dans leur situation périphérique, ne font que renforcer cette impression. Plan si rapproché que l'histoire annexe (les larmes, les lamentations) a la partie congrue. Et de se demander alors si Mantegna n'aura pas mis entre parenthèses le récit pour que nous nous concentriions sur autre chose. L'anatomie comme histoire, peut-être. L'époque, et la médecine en particulier, s'y intéresse, quand bien même l'Église met son veto. Les artistes s'y intéresseront : Vinci, Michel-Ange, Raphael pratiqueront les dissections. Il n'en est pas question ici mais l'anatomie du personnage est au cœur du dispositif, au centre, pour mieux le dire : le tableau est équilibré par la rectitude sévère de la composition, jusque dans la légère déviation qui en assure alors la beauté. Ainsi, quand nous le regardons, sommes-nous en face, de lui, face à face,  corps à corps, inéluctablement. Il est mort, froid. Aussi froid, se dit-on, que la dalle de marbre sur laquelle il repose (et qui prend, tout à coup, les allures anachroniques d'une table d'autopsie).

    Cette raideur structurelle est l'écho de la rigidité cadavérique. Ce n'est pas la torsion parfois maladroite de la descente de croix. L'affolement autour de la Passion est déjà passé. Il n' y a plus d'agitation d'aucune sorte et les sanglots sont bien le seul signe de vie que l'on supposera dans cette œuvre. Cette raideur est renforcée par les choix chromatiques de l'artiste, choix limités : ocre, bistre, gris, desquels se dégage une double impression : un temps crépusculaire et infini. Infini vers quoi ? Vers la résurrection. Si l'on s'en tient à la lettre biblique, sans aucun doute. Mais il s'agit ici d'un autre possible. Autant de tenue dans la composition, autant de dureté dans l'expression (ou l'inexpression, d'ailleurs) suspendent la lecture pour nous laisser face à la seule réalité d'un corps momentanément figé. Il n'est interdit à quiconque de croire. N'empêche : plus je le regarde, plus j'y pense, plus je poursuis de mon côté l'histoire, l'histoire du corps de chacun, et derrière cette chair livide et marmoréenne, j'imagine le ramollissement à venir, la putréfaction en marche (sourde encore), le glissement vers la décomposition.

    Il est évidemment assez surprenant que ce soit un tableau religieux qui me fasse le plus penser à cette réalité, et plus encore : qu'il m'y fasse penser sans peur, avec la légèreté et le bonheur que l'on trouve dans la contemplation d'une œuvre unique. Le mystère de l'art, sans doute.




     

  • 9-La Rambarde


    "À aveugle" est un ensemble de douze photographies de Georges a. Bertrand, que celui-ci m'a envoyées sans la moindre indication. Il s'agit d'écrire pour chacune un texte dans ces conditions d'ignorance. Une fois achevé ce premier travail il me donnera les informations que je désire, et j'écrirai pour chacun de ces clichés un second texte : ce sera la série "À la lumière de..."

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    Certaines photographies n'en sont pas, ou pour le moins, elles excèdent les limites généralement admises, d'être un instant saisi, une suspension sublimée. Dès réception, je n'ai pas considéré autrement ce cliché que comme un plan, le plan initial d'un film qui ainsi allait me conduire je ne savais où. Mais, d'un autre côté, je connaissais l'origine de ce déplacement vers le cinéma. C'était cette brusque immersion dans un souvenir cinématographique lointain, quand je passai une année à écouter Claude-Jean Philippe présenter le film de la nuit, pour le Ciné-Club, et cette année-là il y eut un cycle Wenders, les vieux Wenders, ceux d'avant la catastrophe de Paris-Texas.

    Alors, scrutant la proposition que m'avait faite Georges a. Bertrand, je décidai de prolonger la réminiscence wendersienne jusqu'à son point ultime de rapprochement et je considérai d'abord que cette photo aurait pu être un instant magique d'Alice dans les villes. Le mélange de verre et de structures métalliques, l'impression (est-elle justifiée ?) que nous sommes dans une gare, le grain un peu passé du noir et blanc me rappelaient la puissance de ce film (que je n'ai jamais voulu revoir, parce qu'il faut savoir vivre aussi sans ce qui nous importe, ou avec ce qui nous importe, mais d'une autre manière...), et cette puissance se nourrit dans ma mémoire d'une temporalité qui se délite doucement comme un songe dont on ne voudrait pas se départir, d'une errance urbaine, délicieuse et fébrile.

    Et, détour du temps consacré à regarder toujours la même chose, cette photographie d'où venait une résistance incernable, est remontée une musique, sur une scène d'escalator (mais peut-être fais-je fausse route ?), avec le visage de Rudiger Vögler et celui d'Alice : le blues lancinant de Canned Heat matiné d'un écho oriental, la voix nasillarde et prenante de Bob Hite. On the road again.


     
     

    Il y avait cette contre-plongée qui dans sa tension verticale invitait le regard vers la toiture, horizon armaturé. Pourtant, la rambarde à mi-hauteur portait (si je puis le dire ainsi) un démenti, une quasi contradiction. Aurait-elle suffi, cette rambarde, dans un plan-séquence durant les deux premières minutes de la chanson (et pourquoi ne pas envisager une telle longueur ?) ? Aurait-elle suffi ? Je ne crois pas. Certes, elle est là, comme un point dramatique, mais seulement en support. Élément du décor, disons. Pas exactement. On penserait que c'est le personnage qui fait tout, qui hérite de la seule force capable de rompre l'inertie d'un film ainsi engagé dans le temps, puisqu'il ne peut y avoir scénario sans personnage (de quelque façon que ce soit. La voix off est un subterfuge...).

    Oui, le personnage, mais quoi en lui ? Sa silhouette est lointaine, un presque anonymat dans un espace où l'on imagine l'air circuler, les odeurs courir et les bruits se répercuter (bien sûr on n'entend rien puisqu'il y a la bande-son...). Le personnage, de dos, en attente, en attente, car, tout, ou peu s'en faut, est dans les bras, ces bras séparés du corps, de chaque côté du tronc, tronc lui-même légèrement incliné vers l'arrière pour prendre appui sur la rambarde. Corps en croix, démuni, devant le temps qui passe et peut-être les pensées autour d'une rencontre perdue, d'un hasard mal négocié (comme on le dit d'un virage et c'est une sortie de route...), mais dans ce cas il faut admettre que lorsque le personnage bougera, laissant tomber ses bras le long du corps, ce sera pour quitter le plan et l'histoire commencera sur un homme qui traverse un hall de gare, sort de la gare, monte dans une voiture (ou prend un taxi).

    Filons sur un autre chemin : corps en croix, démuni, devant le temps qui passe à attendre quelqu'un dont évidemment nous ne savons rien, mais cela signifierait que ces bras étendus ne tomberont plus le long du corps, mais partiront vers l'avant pour prendre l'attendu(e), le corps de l'autre, le désir enfin touché et l'histoire s'enfuira sur un autre plan (cinématographique) : celui fascinant de ce visage attendu, visage magnifique, et l'on se dira que la gare est un début, qu'il y a un voyage qui a été fait, que le héros va devoir faire avec le voyage de l'autre, leurs histoires se croisent. Il a une voiture, elle est au parking. il est anglais ; elle est japonaise mais a toujours vécu à Londres (La gare ici n'est pas londonienne. Nous sommes dans une ville plus  modeste.). Lui va bientôt repartir.

    Pour l'heure, il est immobile, la musique de Canned Heat dure, puis se retire progressivement et une voix off la couvre, la sienne, mais il ne dit rien, il fredonne, il balbutie les paroles de cette même chanson, il en imite la rythmique, il alterne, il cafouille, en boucle et tout ce qu'on devine, c'est qu'il est heureux, discrètement heureux. Son corps ainsi éployé, dans l'anonymat de la distance prise par l'objectif, est l'indice de son âme ravie à l'impersonnalité du lieu. De ses bras, en quelque sorte, il contient la rambarde, en amadoue la rigueur.

    Tout cela n'est en soi que très banal (pour l'une ou l'autre des solutions, parmi les multiples que l'on pourrait bâtir à partir de ce corps en arrière, légèrement, et ces bras tendus). Pourtant, ce premier plan, avec sa contre-plongée et l'intuition qu'elle donne d'une durée longue (peut-être aussi parce que le plan est large, comme si l'espace dépliait la temporalité), serait puissant d'être infiniment étiré, que le spectateur puisse en son for intérieur se dire, un peu agacé : mais qu'est-ce qu'il fait ? ( s'interrogeant alors et sur le réalisateur, et sur le personnage...).

     C'est ce que je me demande encore, dans une autre mesure, en regardant cette photographie. Oui, qu'est-ce qui se fait, se passe (ou ne se passe pas) que je ne puisse pas imaginer à partir de ce cliché la sanglante ouverture d'un film de gangs taIwanais, sur une musique forte, violente, et qu'en quelques secondes le gars à la rambarde s'effondre et que moi, spectateur, je comprenne que voilà c'est parti, déjà un mort, que je le comprenne alors qu'il ne se passe plus rien, pendant quelques instants, le corps n'étant plus visible que grâce au crâne. Mais je sais que ce n'est pas possible.

    Qu'est-ce ?, sinon une lenteur induite (non pas une immobilité) qui ne cadre pas, menant ailleurs. Qu'est-ce ?, sinon ce qui te laisse libre, dans le choix de l'autre, de l'œil qui a choisi pour toi, de te soumettre à un rythme, à une certaine orientation du regard et de la vie. Quelque chose d'indicible, autour duquel s'épuiser avec bonheur, parce que cette photographie anonymée croise (comme on dit d'un bateau qu'il croise en une mer quelconque) en des eaux territoriales d'une mémoire filante. Wendersien...

     

     

     

     



     

     

  • La littérature en recours

    Devant la mise en scène dramatisée pour un "gouvernement totalement révolutionnaire" (Christine Lagarde), les simagrées ministérielles, les voix tremblantes de ceux qui jurent travailler pour le pays, et lui seul, hors de toute considération partisane, devant les explications de spécialistes politiques sur tout ce qui change (pour que rien ne change !), les rodomontades d'une opposition complice, les votes d'intérêt, l'acceptation à tous les échelons de la société d'une pure logique d'enrichissement (peuple de Guizot en puissance), le social comme trompe l'œil d'une paupérisation à grande échelle, devant la collusion des partis de gouvernement pour en finir avec les humanités, devant tout cela : la littérature. La littérature comme refuge, non sur le mode de la défense, du repli, de la mélancolie geignarde, mais comme joie, bonheur, transgression, lucidité, extension du domaine de la vie. Alors c'eût pu être Bossuet, La Rochefoucauld, Chateaubriand, Stendhal, Proust... Mais, hier, c'était Giono. Giono qui, entre 1936 et1939, traduisit le Moby Dick de Melville, Giono dont la préface nous éclaire au delà de la seule question littéraire. Et voici, comme une réponse (parmi d'autres) au temps présent :

     

    "L'homme a toujours le désir de quelque chose de monstrueux objet. Et sa vie n'a de valeur que s'il la soumet entièrement à cette poursuite. Souvent, il n'a besoin ni d'apparat ni d'appareil ; il semble être sagement enferme dans le travail de son jardin, mais depuis longtemps il a intérieurement appareillé pour la dangereuse croisière de ses rêves. Nul ne sait qu'il est parti ; il semble d'ailleurs être là ; mais il est loin, il hante des mers interdites. Ce regard qu'il a eu tout à l'heure, que vous avez vu, qui manifestement ne pouvait servir à rien dans ce monde-ci, traversant la matière des choses sans s'arrêter, c'est qu'il partait d'une vigie de grande hune et qu'il était fait pour scruter des espaces extraordinaires. Tel est le secret des vies qui parfois semblent nous être familières ; souvent le secret de notre propre vie. Le monde n'en connaît jamais rien parfois que la fin : l'épouvantable blancheur d'un naufrage inexplicable qui fleurit soudain le ciel de giclements et d'écume. Mais même, dans la plupart des cas, tout se passe dans de si vastes étendues, avec de si énormes monstres qu'il ne reste ni trace ni survivants "et le grand linceul de la mer roule et se déroule comme il faisait il y a cinq mille ans"(1)"

                                 Jean Giono, Pour saluer Melville (1941)

     

    (1)Herman Melville, Moby Dick

  • Élisabeth et moi

     

    En début de semaine, Le Monde.fr annonçait qu’Elisabeth II ouvrait sa page sur Face-de-Bouc. Ainsi, une phrase comme : « et moi, je suis l’ami(e) de la reine d’Angleterre, peut-être ! » (avec un accent parisien, genre Arletty ou Françoise Rosay), une telle phrase passe-t-elle de la fiction à la réalité… Quelle grandeur que la démocratisation technologique ! Cela vous donnerait presque l’envie d’avoir, vous aussi, votre page… d'être comme tout le monde, du plus modeste des individus à la plus royale des têtes. Presque…

    J'avoue que j'ai hésité, parce que si Face-de-bouc peut avoir une utilité, être véritablement un réseau social, relier les hommes aux hommes (comme le disait il y a quelques années une pub France-Telecom), elle doit être celle-ci : abolir la distance physique et briser les barrières sociales pour que, dans un même élan, nous nous retrouvions et que l'aspiration égalitaire se concrétise enfin. La simplicité royale me semblait un signe de ce chemin politique accompli par les puissants pour être accessible. L'entreprise en soi n'est pas si nouvelle. De Giscard d'Estaing et ses repas chez l'habitant à Sarkozy et son phrasé banlieue, il y aura eu bien des mises en scène de la proximité politique pour leurrer le vulgus. Avec la reine d'Angleterre en possible chat (direct live...), on franchit un pas supplémentaire. Le saut est qualitatif.

    L'hésitation à m'inscrire a duré le temps que monte l'angoisse, laquelle a procédé des contraintes soudainement sensibles de ce qu'on appelle le protocole, les manières. La presse s'étant déjà offusquée de la familiarité chiraquienne, il y a quelques années, j'ai compris que la forme serait au cœur du contact. Si je demandais à Elisabeth II d'être mon amie, et en admettant qu'elle acceptât une si modeste origine de la part du requérant, il me faudrait trouver ensuite la bonne distance, le ton juste. Rien n'est simple en la matière, car on est pris en tenailles entre le désir d'une relative convivialité (mot à la mode s'il en est) et le souci de la bonne éducation. Mais peut-on parler avec toute la retenue de la tradition à une amie ? Ne peut-on pas y introduire un soupçon de souplesse, une liberté linguistique qui n'entacherait pas le respect qu'on lui doit ? Commencer chaque échange par "Her Majesty..." finit par être lassant et amoindrit l'élan amical : une telle rigueur vous ferait même douter de la validité du mot "ami"/"friend" choisi par Face-de-Bouc. Je trouve qu'Élisabeth est un beau prénom, mais plutôt long à écrire. Seulement, je me demandais si elle accepterait un diminutif et lequel. "Liz" : impossible, parce qu'il n'y en a qu'une et c'est la Taylor. Idem pour "Beth", avec la Davis. "Babette", peut-être. "Eli", j'aime beaucoup, bien que cela sonne étrangement masculin. Cette question, toute bête, toute simple, n'était, je le sentais, que les prémices d'une relation compliquée entre Élisabeth et moi.

    Néanmoins je persistais dans ma réflexion et laissais de côté les questions protocolaires pour m'attaquer au fond : de quoi notre amitié serait-elle nourrie ? Sur quoi pourrais-je m'appuyer pour que chaque soir tous les deux jours chaque semaine chaque quinzaine nous nous retrouvions sur Face-de-Bouc ? J'avais vu quelques connaissances lancées dans de grandes discussions sur leur réseau : interrogations existentielles sur ce qu'il fallait amener pour la soirée de X, les bruits autour d'une heureuse conclusion entre A et B, des "ce soir, c'est couette. Trop crevé", etc. J'en passe et des meilleures. Fallait-il imaginer que mes rencontres avec Eli (je viens de me décider : ce serait Éli) atteignissent ce degré de familiarité, cette quotidienneté élevée au rang de philosophie vivante ? Était-il possible que nos deux univers, sans qu'ils se rencontrassent jamais, pussent se nourrir du banal ? Encore que, de son côté, cela devait être autrement plus varié. Des gens forts différents, j'en connais, mais devant l'éventail de ses possibles  à elle, un léger sentiment de faiblesse s'emparait de moi.

    Mais, me dis-je, dans un grand souffle optimiste, elle attend peut-être cela, de son inscription à Face-de-Bouc : qu'un modeste quidam lui raconte la vie du peuple. il y aurait alors, qui sait ?, une justification sociale à mes petites humeurs, à mes angoisses, à mes joies, à mes peines, à ma sociabilité commune, à mes goûts, à mes talents (et, rêvons un peu : elle ferait de la crêpe au caramel-beurre salé -au sel de Guérande !- un dessert obligé de Buckingham Palace) : celle de lui faire connaître une autre partie du monde. Je serais l'exotique correspondant d'une reine qui a fini par vouloir échapper à son palais (ce qui, ainsi présenté, est plus reluisant qu'une vieille femme rongée par l'ennui). Et je lui dirais que j'ai des amitiés qui valent le coup. Elles ne parlent pas toutes l'anglais. Qu'importe. Je les lui présenterais. On s'enverrait des photos marrantes ; on ferait des concours de grimaces ; on se raconterait nos vacances. On se ferait un réseau super fun. On aurait une vie commune. Un conte de fées moderne (en tout bien tout honneur, évidemment).

    Mon enthousiasme n'a pas duré. Je sentais que quelque chose clochait et c'était cela : si Paul, Jacques ou Marie avaient déjà sur leur mur respectif trois cents, quatre cents, huit cents amis (si j'en crois ce que me disent des copains, il y a des concours à ce niveau...), Éli les comptabiliserait par milliers, par millions et je serais noyé dans la masse ! Vanité du médiocre qu'on ne choisit pas, de l'enfant famille nombreuse qui voudrait être fils unique.

    Il y avait donc entourloupe. Cette descente dans le labyrinthe des réseaux sociaux était une tromperie, un effet de com... Alors, plutôt que de faire les choses à moitié, j'ai renoncé, trouvant toutes les mauvaises excuses du monde (et parfois, elles n'étaient pas glorieuses) pour justifier ma décision. Pas de reine pour moi tout seul, alors pas de Face-de-Bouc. Chacun ses caprices et ses enfantillages.

     

     

  • La voix de l'ange

     

    Alfred Deller chantant Purcell. L'articulation, la mesure, la profondeur...



  • En une contrée fort lointaine...

    Hans Holbein, Les Ambassadeurs (1533), National Gallery de Londres

     

    En une  contrée fort lointaine, un agité calife considéra qu'il devait renouveler son gouvernement. L'enjeu n'était pas mince pour qui s'estime : la place de premier vizir en récompense. Mais le souverain ne procéda pas comme il est d'ordinaire. Lui-même, faut-il le préciser, se croyait extraordinaire. Ainsi, plutôt que de peser dans le secret de son cœur les défauts et qualités de tel ou tel impétrant, il annonça qu'un jour prochain, il y aurait du changement. Le terme n'était pas fixé. L'agitation gagna la haute Cour. Chacun, ou presque, se sentit l'âme assez élevée pour accéder au poste. Le rut des ambitions alla crescendo. Le calife souffla le chaud et le froid, distribuant au gré de son humeur les blâmes et les satisfecits. Les lippes gourmandes devenaient alors mine renfrognée ou sourires niais. De ce que ce serait le travail à accomplir, nul n'en parlait vraiment. C'était le prestige du poste qui comptait. Que son siège ressemblât à une chaise percée, nul ne s'en souciait. Le spectacle ne manquait pas d'être plaisant. Une prétendante se fit plus rigide encore qu'elle n'était ; un second abandonna ses lunettes d'Harry Poter pour se vieillir ; un troisième se peigna et fit attention de ne plus froisser ses costumes ; le premier vizir en place vanta lui-même sa constance à ne pas exister devant le calife. Les paris étaient lancés. Les échines frissonnaient ; les couloirs bruissaient ; le peuple attendait. On supputait à qui mieux mieux dans les salons dorés. Comme Diogène cherchait un homme, l'agité calife cherchait sa marotte. Mais avant tout, il fallait que le bienheureux qui viendrait sentît le feu initial de l'humiliation. L'affaire, donc, dura.

    Enfin, elle se termina. La montagne accoucha d'une souris, on s'en doute. Mais, pour le nouvel élu, ce fut la certitude d'avoir une fois mort le bénéfice d'une avenue périphérique, bordée d'arbres centenaires et moqueurs, qui porterait son nom.

    Il y a ainsi de par le monde bien des nations à plaindre, de voir le ridicule triompher de la sorte. Heureusement que le Destin, en son éclat magnanime, en épargne la nôtre.